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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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— Vous voyez bien ? dit-il doucement. Sain et sauf. Pas une égratignure.

Carvajal occupait trois pièces : chambre à coucher, living-room, cuisine. Plafonds bas, plâtre lépreux, murs dont les peintures écaillées ou fanées semblaient avoir été faites aux beaux jours de Dick Nixon le Roublard. Son mobilier datait d’encore plus loin, avec une touche d’époque Truman, bouffi, trop lourd, couvert de housses à fleurs et posé sur des pattes de rhinocéros. L’air non conditionné me faisait suffoquer, l’éclairage à incandescence donnait une lumière faible, la télévision était un très vieil appareil de table. Quant à l’évier de la cuisine, il fournissait l’eau courante, et non le flux ultrasonique. Dans ma prime jeunesse, vers 1970, l’un de mes bons copains était un garçon dont le père avait trouvé la mort au Vietnam. Il habitait chez ses grands-parents, et leur maison ressemblait exactement au logis de Carvajal. Cet appartement restituait dans ses moindres détails le cadre de vie américain des années 1950 : l’on se croyait presque au cinéma, ou dans une salle de musée historique.

Avec une courtoisie machinale, mécanique, mon hôte me fit asseoir sur le sofa râpé du living-room et s’excusa de ne m’offrir ni boisson ni drogue. Il n’en usait point, précisa-t-il, et l’on vendait fort peu d’alcool ou de poudre dans ce quartier.

— Aucune importance, affirmai-je magnanimement. & Un verre d’eau m’ira à merveille.

Le liquide était tiède et avait un goût de rouille. À merveille encore ! grommelai-je in petto. Je me redressai, l’échine rigide, les jambes tendues. Perché sur le rembourrage du fauteuil situé à ma droite, Carvajal observa :

— Vous semblez souffrant, monsieur Nichols.

— J’irai mieux d’ici une minute. Ce trajet pour venir jusque chez vous…

— Certes.

— Mais personne ne m’a molesté dans votre rue. J’appréhendais quelques ennuis, je dois l’avouer, or…

— Je vous l’ai dit : il ne vous sera fait aucun mal.

— Tout de même…

— Je vous l’ai dit, répéta Carvajal avec douceur. N’aviez-vous donc point confiance en moi ? Vous auriez pu me croire, monsieur Nichols. Vous le savez bien.

— Je le reconnais, acquiesçai-je. Je pensai : Gilmartin, coagulation, Leydecker. Il me proposa un autre verre d’eau. Je souris mécaniquement et secouai la tête. Un silence compact s’établit entre nous. Puis je risquai :

— C’est vraiment un quartier insolite pour une personne telle que vous.

— Insolite ? Et en quoi ?

— Un homme disposant de vos moyens pourrait bien vivre ailleurs dans New York.

— Je le sais.

— Alors, pourquoi ici ?

— J’y ai toujours vécu, murmura-t-il. C’est le seul foyer que j’aie jamais connu. Les meubles appartenaient à ma mère, certains à sa propre mère. Dans ces pièces, monsieur Nichols, je perçois l’écho de phrases familières. J’y sens la présence d’un passé constamment vivant. Est-ce donc si extraordinaire qu’un homme veuille rester là où il a toujours été ?

— Mais le voisinage…

— … a dégénéré, oui. C’est exact. Soixante années peuvent amener de grands changements. Mais ces modifications ne m’ont point affecté de façon trop sensible. Ce fut un déclin très progressif d’abord, puis une baisse plus marquée, peut-être. Mais je fais la part des choses. Je m’adapte. Je m’habitue à tout ce qui est nouveau, je l’intègre dans mon héritage du passé. Vous ne sauriez croire combien tout reste présent à mes yeux, monsieur Nichols : ces noms gravés dans le ciment frais quand la rue venait tout juste d’être tracée, il y a longtemps, le grand arbre planté au milieu de notre cour de récréation, les gargouilles érodées par le gel et la chaleur qui surmontaient le portail de l’immeuble situé face à notre maison… Comprenez-vous ce que je veux dire ? Pourquoi irais-je abandonner toutes ces choses, leur préférer un logement flambant neuf dans Staten Island ?

— En raison des risques, au moins !

— Il n’y a pas de risques. Pas pour moi. Ces gens me considèrent comme le petit vieux qu’ils ont toujours vu ici. Je suis un symbole d’équilibre, le seul élément stable dans un univers de dérive entropique. À leurs yeux, j’ai une valeur rituelle. Une manière de porte-bonheur, peut-être. En tout cas, aucun de ceux qui vivent dans cette rue ne m’a jusqu’à présent maltraité. Et personne n’y songera jamais.

— En êtes-vous tellement certain ?

— Oui.

Il affirmait cela avec une assurance monolithique, son regard me fixant droit dans les yeux, et j’eus à nouveau cette impression de froid glacial, ce sentiment d’être tout au bord d’un gouffre qui restait pour moi insondable. Un autre silence nous isola, très long. Il y avait une force qui émanait de Carvajal, un pouvoir sans commune mesure avec son aspect minable, ses paroles amènes, son visage terne, presque éteint. Finalement, il articula :

— Vous souhaitiez me poser quelques questions, monsieur Nichols.

J’acquiesçai d’un petit signe de tête. Je respirai profondément et plongeai.

— Vous saviez que Leydecker allait mourir au printemps, n’est-ce pas ? Ou plutôt, vous ne l’avez pas simplement conjecturé : vous aviez connaissance du fait.

— Oui.

Toujours ce oui définitif, qui ne souffrait aucune mise en doute.

— Vous saviez également que le contrôleur Gilmartin allait s’attirer des difficultés. Et vous saviez encore que plusieurs navires pétroliers videraient à la mer leurs cargaisons non coagulées.

— Oui. Oui.

— Vous savez comment le marché des valeurs se présentera demain, puis après-demain, et vous gagnez des millions en utilisant vos connaissances.

— C’est exact.

— Je suis donc fondé à conclure que vous Voyez l’avenir avec une clarté extraordinaire… disons même surnaturelle, monsieur Carvajal.

— Ni plus ni moins que vous.

— Erreur ! rectifiai-je. Moi je ne vois pas les événements futurs. Je n’ai aucune vision des choses à venir, sous quelque forme que ce soit. Je suis seulement très bon pour conjecturer. Je sais évaluer les probabilités, j’aboutis au schéma le plus vraisemblable, mais je ne vois pas. Je ne suis jamais certain d’être dans la vérité, je ne fais qu’entretenir une confiance raisonnable, car tous mes ; efforts se résument à supputer. Or, vous, vous voyez. Vous m’avez dit à peu près la même chose quand nous nous sommes parlé pour la première fois dans le bureau de Bob Lombroso. J’extrapole, vous voyez. L’avenir est comme un film projeté à l’intérieur de votre esprit. Ai-je raison ?

— Vous le savez bien, monsieur Nichols.

— Oui. Je le sais. Aucun doute possible là-dessus. Je n’ignore rien de ce que l’on peut obtenir par la stochastique. Or, les choses que vous faites vont bien au-delà des simples conjectures. J’aurais peut-être prédit que deux pétroliers seraient endommagés, car c’est dans le domaine du possible, mais non pas que Leydecker disparaîtrait subitement, ni que l’on mettrait au jour les malversations de Gilmartin. J’aurais pu conjecturer que certaine personnalité de premier plan allait mourir, mais sans être capable de préciser laquelle. J’aurais pu dire que certain politicien de l’État sauterait, mais pas en le désignant par son nom. Vos prédictions à vous sont exactes, il n’y manque aucun détail. Ce n’est plus seulement du calcul de probabilités, monsieur Carvajal : votre science touche davantage à la sorcellerie. L’avenir est par définition inconnaissable. Et vous semblez en savoir beaucoup, sur cet avenir.

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