Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
— … Remarquez, on a des subventions mais quand même… Et vous ?
La question est arrivée brutalement.
— Comment ça, moi ?
— Oui, vous en pensez quoi ? Ça vous intéresse ?
— Pas trop, en fait…
Sophie a répondu cela parce que quelle que soit la question, c’est la bonne réponse. René fait : « Ah. » Mais c’est un culbuto cet homme-là, il retombe toujours sur ses bases. On se demande comment ces gens-là peuvent finir sous leur tracteur. Son vocabulaire est restreint mais certains mots reviennent tout de même avec une insistance inquiétante. Sophie cherche à décrypter ce qu’elle entend.
— Votre mère vit avec vous…
René répond « oui » comme s’il pensait la rassurer. Quatre-vingt-quatre ans, la maman. Et toujours « vive comme une caille ». Ça fait peur. Sophie s’imagine allongée sous le poids de cet homme avec le spectre de la vieille rôdant dans le couloir, le bruit de ses chaussons, l’odeur de cuisine… Un court instant, elle revoit la mère de Vincent, face à elle, dos à l’escalier, Sophie pose ses mains sur ses épaules et pousse si fort que le corps de la vieille semble s’envoler, que ses pieds ne touchent même pas les premières marches, comme si elle avait reçu une décharge de fusil en pleine poitrine…
— Vous avez déjà fait beaucoup de rencontres, René ? demande Sophie en se penchant vers lui.
— C’est la première, dit-il comme s’il annonçait une victoire.
— Alors, prenez votre temps…
Elle a placé l’extrait d’acte de naissance dans une chemise en plastique transparent. Elle a peur de l’égarer, comme tant d’autres choses presque aussi importantes, peur de le perdre. Chaque soir, en partant, elle prend la chemise et parle à voix haute.
— J’ouvre la porte du placard…
Elle ferme alors les yeux, visualise le geste, sa main, le placard et répète : « J’ai ouvert la porte du placard… »
— J’ouvre le tiroir de droite, j’ai ouvert le tiroir de droite…
Elle répète ainsi chaque geste plusieurs fois, tente, dans un immense effort de concentration, de souder les mots et les gestes. Dès qu’elle rentre, avant même de se déshabiller, elle court au placard vérifier que la chemise transparente est toujours là. Et jusqu’à ce qu’elle l’y enferme de nouveau, elle l’accroche avec une pince en acier sur la porte du frigo.
Pourrait-elle le tuer un jour, ce mari inconnu qu’elle tente de trouver ? Non. Quand elle sera enfin à l’abri, elle retournera voir un quelconque docteur Brevet. Elle prendra deux carnets, trois s’il faut, elle recommencera à tout noter et cette fois, rien ne pourra l’en distraire. C’est comme une résolution d’enfant : si elle s’en sort, jamais plus elle ne se laissera déborder par sa folie.
Cinq rencontres plus tard, Sophie en est au même point. Théoriquement, on doit lui présenter des candidats correspondant à son cahier des charges, mais la directrice d’Odyssée, comme ces agents immobiliers qui parviennent à vous faire visiter des maisons qui ne correspondent en rien à votre recherche, toujours à court d’hommes, lui propose absolument tout ce qu’elle a. Au tout début, il y a eu un sergent-chef totalement idiot, puis un dessinateur industriel dépressif dont elle a appris, au bout de trois heures d’une conversation languissante, qu’il était divorcé avec deux enfants et que sa pension alimentaire mal négociée lui pompait les trois quarts de ses revenus de demandeur d’emploi.
Elle est sortie d’un salon de thé, écrasée de lassitude après avoir tenu le crachoir pendant deux larges heures à un ancien prêtre dont l’annulaire portait encore la marque d’une alliance sans doute retirée une heure plus tôt et cherchant à égayer une vie conjugale passablement démoralisante. Et puis ce grand type direct et sûr de lui qui lui a proposé un mariage blanc pour six mille euros.
Le temps s’est alors mis à passer de plus en plus vite. Sophie a beau se répéter qu’elle ne cherche pas un mari (elle recrute un candidat), il n’empêche : il va falloir se marier, coucher, vivre avec. Dans quelques semaines, dans quelques jours, elle n’aura même plus l’embarras du choix, il faudra faire avec ce qu’elle trouvera.
Le temps passe, sa chance est en train de passer elle aussi, et elle ne parvient pas à s’y résoudre.
Sophie est dans le bus. Aller vite. Ses yeux fixent le vide devant elle. Comment faire pour aller vite ? Elle regarde sa montre : juste le temps de rentrer et de dormir deux ou trois heures. Elle est épuisée. Elle remet ses mains dans ses poches. C’est curieux ce tremblement, c’est par moments. Elle regarde par la vitre. Madagascar. Elle tourne la tête et aperçoit un très court instant l’affiche qui a attiré son attention. Une agence de voyages. Elle n’est pas certaine. Mais elle se lève, appuie sur le bouton et guette l’arrêt suivant. Elle a l’impression de parcourir des kilomètres avant que le bus s’arrête enfin. Elle remonte le boulevard, de sa démarche de jouet mécanique. Ça n’était pas si loin, finalement. L’affiche montre une jeune femme noire au sourire naïf et charmant, portant une sorte de turban sur la tête, le genre de truc qui doit avoir un nom dans les mots croisés. Derrière elle, une plage de carte postale. Sophie traverse la rue et se retourne pour voir de nouveau l’affiche avec la distance. Manière de réfléchir.
— Affirmatif, a dit le sergent-chef. Moi, je n’aime pas tellement ça, vous savez, je suis pas un grand voyageur, mais enfin, on a des possibilités quand même. J’ai un copain, il est sergent-chef comme moi, il va partir à Madagascar. Remarquez, je comprends : sa femme est de là-bas. Et finalement, on ne le croirait pas mais il n’y en a pas tant que ça qui veulent quitter la métropole, vous savez ! Pas tant que ça…!
Pas tant que ça…
Elle y a réfléchi pendant tout le trajet. Juste avant d’arriver chez elle, elle pousse la porte d’une cabine téléphonique et fouille dans son sac.
— Bon, je sais, avait dit le petit sergent d’un air timide, ça fait mauvaise impression, enfin, je veux dire, on ne sait pas comment faire… Mais je ne peux quand même pas vous demander votre numéro de téléphone, alors voilà le mien. C’est mon numéro personnel. On ne sait jamais…
À la fin de leur entretien, le militaire n’avait déjà plus la superbe adoptée à son arrivée. L’air beaucoup moins conquérant.
— Je sens bien que je ne suis pas votre genre… Vous, ce qu’il vous faut, c’est un genre plus intellectuel.
Il avait souri gauchement.
— Allô…?!
— Bonsoir, dit Sophie. C’est Marianne Leblanc, je vous dérange ?
En vérité, le sergent-chef n’est pas si petit que cela. Il fait même une demi-tête de plus que Sophie, mais toute son allure est empreinte d’une timidité qui semble le diminuer. Lorsque Sophie entre dans le café, il se lève d’une façon gauche. Elle le regarde d’une nouvelle manière mais, ancienne ou nouvelle, il n’y a rien d’autre à dire que cela : cet homme est assez laid. Elle tente de se rassurer : « Quelconque, plutôt », mais une petite voix lui souffle : « Non, laid. »
— Qu’est-ce que vous prendrez ?
— Je ne sais pas, un café ? Et vous ?