Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Il accueillit donc le Torero avec ce bon sourire qu’il n’avait que pour ceux qu’il affectionnait.
De son côté, le Torero éprouvait l’impérieux besoin de se confier à un ami. Non pas qu’il hésitât sur la conduite à tenir, non pas qu’il eût des regrets de la détermination prise de refuser les offres de Fausta, mais parce qu’il lui semblait que, dans l’extraordinaire aventure qui lui arrivait, bien des points obscurs subsistaient, et il était persuadé qu’un esprit délié comme celui du chevalier saurait projeter la lumière sur ces obscurités.
Résolu à tout dire à son nouvel ami, après avoir remercié la petite Juana avec une effusion émue, après l’avoir voir assurée de son éternelle gratitude, il entraîna le chevalier dans une petite salle où il lui serait possible de s’entretenir librement avec lui et sans témoin et en même temps de surveiller de près l’entrée du cabinet où il laissait la Giralda avec Juana. Une sorte d’instinct l’avertissait en effet que sa fiancée était menacée. Il n’aurait pu dire en quoi ni comment, mais il se tenait sur ses gardes.
Lorsqu’ils se trouvèrent seuls, attablés devant quelques flacons poudreux, le Torero dit:
– Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison où nous nous sommes introduits cette nuit et où j’ai trouvé ma fiancée appartient à une princesse étrangère?
Pardaillan savait parfaitement à quoi s’en tenir. Néanmoins, il prit son air le plus ingénument étonné pour répondre:
– Non, ma foi, J’ignorais complètement ce détail.
– Cette princesse prétend connaître le secret de ma naissance. J’ai voulu en avoir le cœur net. Je suis allé la voir.
Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verre qu’il allait porter à ses lèvres, et malgré lui s’écria:
– Vous avez vu Fausta?
– Je reviens de chez elle.
– Diable! grommela Pardaillan, voilà ce que je craignais.
– Vous la connaissez donc? demanda curieusement le Torero.
Sans s’expliquer autrement, Pardaillan se contenta de dire:
– Un peu, oui.
– Quelle femme est-ce?
– C’est une jeune femme… Au fait, quel âge a-t-elle? Vingt ans, peut-être, peut-être trente. On ne sait pas. Elle est jeune, elle est remarquablement belle, et… vous avez dû le remarquer, je présume, dit Pardaillan, de son air le plus ingénu, en fixant sur le jeune homme un regard aigu.
Le Torero hocha doucement la tête.
– Elle est jeune, elle est fort belle, et je l’ai remarqué en effet, dit-il. Je désire savoir quelle sorte de femme elle est.
– Mais… j’ai entendu dire qu’elle est colossalement riche, et généreuse en proportion de sa fortune. Ainsi un de mes amis m’a assuré l’avoir vue donner à un pauvre ménage de mariniers [2], en remerciement d’une hospitalité d’une heure accordée dans leur misérable cabane, une boucle de ceinture en diamants. La boucle valait bien cent mille livres.
– Cent mille livres! s’exclama le Torero ébloui.
– Oui, elle a de ces générosités. On la dit très puissante aussi. Ainsi le même ami, qui la connaît bien, m’a assuré qu’elle donnait ses ordres à ce pauvre duc de Guise, qui est mort si misérablement après avoir été à deux doigts de conquérir le trône de France, le plus beau du monde. C’est elle qui a renversé le pauvre Valois, mort misérablement, lui aussi. Elle fait trembler sur son trône le jouteur le plus terrible de cette époque, le pape Sixte Quint. Et ici même, je ne serais pas surpris qu’elle réussît à dominer votre roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sans vous fâcher, et M. d’Espinosa lui-même, qui me paraît autrement redoutable que son maître.
Le Torero écoutait avec une attention passionnée. Il sentait confusément que le chevalier en savait, sur le compte de cette princesse, beaucoup plus long qu’il ne voulait bien le dire. Il le soupçonnait fortement d’être lui-même cet ami bien renseigné sous le couvert duquel il donnait des bribes de renseignements. Et ce qu’il disait, le ton grave avec lequel il le disait, faisait passer sur sa nuque un frisson de terreur. Il eût bien voulu en savoir davantage. Mais c’était une nature très fine que celle de Torero, et quoi qu’il ne connût le chevalier que depuis peu, il n’avait pas été long à remarquer que cet homme ne disait que ce qu’il voulait bien dire. Il était parfaitement inutile de l’interroger, Pardaillan ne dirait que ce qu’il avait décidé de dire.
– Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demande si on peut avoir confiance en elle.
– Ah! très bien! Que ne le disiez-vous tout de suite. Avoir confiance en Fausta! Cela dépend d’une foule de considérations qu’elle est seule à connaître, naturellement. Si elle vous promet, par exemple, de vous faire proprement daguer dans quelque guet-apens bien machiné – et elle a parfois la franchise de vous prévenir – vous pouvez vous en rapporter à elle. Si elle vous promet aide et assistance, il serait peut-être prudent de s’informer jusqu’à quel point aide et assistance lui seront profitables à elle-même. Il serait au moins imprudent de compter sur elle dès l’instant où vous ne lui serez plus utile. Si elle vous aime, tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n’aurez été aussi près de votre dernière heure. Si elle vous hait, fuyez ou c’en est fait de vous. Si vous lui rendez service, ne comptez pas sur sa reconnaissance. Ainsi, tenez, le même ami m’a raconté qu’après avoir sauvé la vie de Fausta, dans le temps même où il s’efforçait de la conduire en lieu sûr, elle machinait un joli guet-apens dans lequel il n’a tenu qu’à un fil qu’il laissât ses os. Après cela, fiez-vous donc à Fausta!
– C’est qu’elle m’a révélé des choses extraordinaires. Et je ne serais pas fâché de savoir jusqu’à quel point je dois prêter créance à ses paroles.
– Fausta ne fait et ne dit jamais rien d’ordinaire. Elle ne ment jamais non plus. Elle dit toujours les choses telles qu’elle les voit à son point de vue… Ce n’est point sa faute si ce point de vue ne correspond pas toujours à la vérité exacte.
Le Torero comprit qu’il ne lui serait pas facile de se faire une opinion exacte tant qu’il s’obstinerait à procéder par questions directes. Il jugea que le mieux était de conter point par point les différentes parties de son entrevue.
– Mme Fausta, dit-il, m’a dit une chose inconcevable, incroyable. Tenez-vous bien, chevalier, vous allez être étonné. Elle prétend que je suis… fils de roi!
Pardaillan ne parut nullement étonné, et ce fut le Torero, au contraire, qui fut ébahi de la tranquillité avec laquelle était accueillie cette révélation qu’il jugeait sensationnelle.
– Pourquoi pas, don César? J’ai toujours pensé que vous deviez être de très illustre famille. On sent qu’il y a de la race en vous, et malgré la modestie de votre position, vous fleurez le grand seigneur d’une lieue.
– Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier; mais de là à être de sang royal, et qui mieux est, héritier d’un trône, le trône d’Espagne, avouez qu’il y a loin.
– Je ne dis pas non. Cela ne me paraît pas impossible pourtant, et j’avoue, quant à moi, que vous feriez figure de roi autrement noble et impressionnante que celle de ce vieux podagre qui règne sur les Espagnes.
– Vous ajouteriez foi à de pareilles billevesées? fit le Torero en scrutant attentivement la physionomie de Pardaillan.
Mais les traits du chevalier n’exprimaient généralement que ce qu’il voulait bien laisser voir. En ce moment il lui plaisait de montrer une froide assurance et son œil se fixait plus scrutateur que jamais sur son interlocuteur assez décontenancé.
– Pourquoi pas? fit-il pour la deuxième fois.
Et avec une intonation étrange il ajouta:
– N’avez-vous pas ajouté foi à ces billevesées, comme vous dites?
– Oui, dit franchement le Torero. J’avoue que j’ai eu un instant de sotte vanité et que je me suis cru fils de roi. Mais j’ai réfléchi depuis, et maintenant…
– Maintenant? fit Pardaillan, dont l’œil pétilla.
[2] Épisode de La Fausta vaincue, chapitre XXXV (tome 4).