Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
– Oui, elle possède au plus point l’art des nuances. Mais ne riez pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance, droit à ce titre.
– Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner du monseigneur? fit en riant le Torero.
– Je le devrais, dit sérieusement le chevalier. Si je ne le fais pas, c’est uniquement parce que je ne veux pas attirer sur vous l’attention d’ennemis tout puissants.
– Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existence menacée?
– Je crois que vous ne serez réellement en sûreté que lorsque vous aurez quitté à tout jamais le royaume d’Espagne. C’est pourquoi la proposition que vous m’avez faite de m’accompagner en France m’a comblé de joie.
Le Torero fixa Pardaillan et, d’un accent ému:
– Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois à ma naissance mystérieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret. Comment l’étranger que vous êtes a-t-il pu, en si peu de temps, soulever le voile d’un mystère qui reste toujours impénétrable pour moi, après des années de patientes recherches? Ce secret n’est-il donc un secret que pour moi? Ne me heurterai-je pas toujours et partout à des gens qui savent et qui semblent s’être fait une loi de se taire?
Vivement ému Pardaillan dit avec douceur:
– Très peu de gens savent, au contraire. C’est par suite d’un hasard fortuit que j’ai connu la vérité.
– Ne me la ferez-vous pas connaître?
Pardaillan eut une seconde d’hésitation et:
– Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude serait vraiment trop pénible. Je vous dirai donc tout.
– Quand? fit vivement le Torero.
– Quand nous serons en France.
Le Torero hocha douloureusement la tête.
– Je retiens votre promesse, dit-il.
Et il ajouta:
– Savez-vous ce que prétend Mme Fausta?
Et devant l’interrogation muette du chevalier qui se tenait sur la réserve:
– Elle prétend que c’est le roi, le roi seul qui est mon ennemi acharné, et veut ma mort. Et vous, vous me dites que le frapper serait un crime.
– Je le dis et je le maintiens, morbleu!
Le Torero remarqua que Pardaillan évitait de répondre à sa question. Il n’insista pas, et le chevalier demanda d’un air détaché:
– Vous prendrez part à la course de demain?
– Sans doute.
– Vous êtes absolument décidé?
– Le moyen de faire, autrement? Le roi m’a fait donner l’ordre d’y paraître. On ne se dérobe pas à un ordre du roi. Puis il est une autre considération qui me met dans l’obligation d’obéir. Je ne suis pas riche, vous le savez… d’autres aussi le savent. La mode s’est instituée de jeter des dons dans l’arène quand j’y parais. Ce sont ces dons volontaires qui me permettent de vivre. Et bien que je sois le seul pour qui le témoignage des spectateurs se traduise par des espèces monnayées, je n’en suis pas humilié. Le roi d’ailleurs prêche l’exemple. À tout prendre, c’est un hommage comme un autre.
– Bien, bien, j’irai donc voir de près ce que c’est qu’une course de taureaux.
Les deux amis passèrent le reste de la journée à causer et ne sortirent pas de l’hôtellerie. Le soir venu, ils s’en furent se coucher de bonne heure, tous deux sentant qu’ils auraient besoin de toutes leurs forces le lendemain.
V DANS L’ARÈNE
À l’époque où se déroulent les événements que nous avons entrepris de narrer, alancear en coso, c’est-à-dire jouter de la lance en champ clos, était une mode qui faisait fureur. Les tournois à là française était complètement délaissés et, du grand seigneur au modeste gentilhomme, chacun tenait à honneur de descendre dans l’arène combattre le taureau. Car il va sans dire que cette mode n’était suivie que par la noblesse. Le peuple ne prenait pas part à la course et se contentait d’y assister en spectateur. On lui réservait à cet effet un espace où il se parquait comme il pouvait, trop heureux encore qu’on lui permît de contempler, de loin, le spectacle.
Disons, une fois pour toutes, que la tauromachie telle qu’on la pratique aujourd’hui n’existait pas alors. Ce que les aficionados ou amateurs de courses appellent une cuadrilla, composée de picadores, banderilleros, capeadores (acteurs importants), puntillero, monosabios, chulos, areneros (petits rôles ou comparses), sous la direction du matador ou espada (grand premier rôle); le paseo, ou défilé initial; la mise en scène; les règles minutieuses de la lutte et de la mise à mort, en un mot tout ce qui constitue ce que les mêmes amateurs nomment le toreo, tout cet ensemble combiné, qu’on appelle une corrida, ne date que du commencement du dix-neuvième siècle.
Le sire qui descendait dans l’arène – roi, prince ou simple gentilhomme – tenait donc l’emploi du grand premier rôle: le matador. En même temps, il était aussi le picador, puisque, comme ce dernier, il était monté, bardé de fer et armé de la lance. Là, du reste, s’arrête l’analogie avec le toréador de nos jours. Aucun règlement ne venait l’entraver et, pourvu qu’il sauvât sa peau, tous les moyens lui étaient bons.
Les autres rôles étaient tenus par les gens de la suite du combattant: gentilshommes, pages, écuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant l’état de fortune du maître; ils avaient pour mission de l’aider, de détourner de lui l’attention du taureau, de le défendre en un mot.
Le plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un bouquet. Le torero improvisé pouvait cueillir du bout de la lance ou de l’épée ce trophée. Très rares étaient les braves qui se risquaient à ce jeu terriblement dangereux. La plupart préféraient foncer sur la bête, d’autant que s’ils parvenaient à la tuer eux-mêmes ou par quelque coup de traîtrise d’un de leurs hommes, le trophée leur appartenait de droit et ils pouvaient en faire hommage à leur dame.
Dans la nuit du dimanche au lundi la place San-Francisco, lieu ordinaire des réjouissances publiques, avait été livrée à de nombreuses équipes d’ouvriers chargés de l’aménager selon sa nouvelle destination.
Mais de même que la manière de combattre n’avait rien de commun avec la méthode usitée de nos jours, de même il ne pouvait être question d’établir une plaza de toros.
La piste, le toril, les gradins destinés aux seigneurs invités par le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de façon toute rudimentaire.
C’est ainsi que les principaux matériaux utilisés pour la construction de l’arène consistaient surtout en charrettes, tonneaux, tréteaux, caisses, le tout habilement déguisé et assujetti par des planches.
De nos jours encore, dans certaines bourgades d’Espagne et même en France, dans certains villages des Landes, on improvise, à certaines fêtes, au milieu de la place publique, des arènes qui ne sont pas autrement construites.
La corrida étant royale, on ne pouvait y assister que sur l’invitation du roi. Nous avons dit que des gradins avaient été construits à cet effet. En dehors de ces gradins, les fenêtres et les balcons des maisons bordant la place étaient réservés à de grands seigneurs. Le roi lui-même prenait place au balcon du palais. Ce balcon, très vaste, était agrandi pour la circonstance, orné de tentures et de fleurs, et prenait toutes les apparences d’une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se massaient derrière le roi.
Le populaire s’entassait sur la place même en des espaces limités par des cordes et gardés par des hommes d’armes. Il pouvait aussi se parquer sous les arcades où il avait le double avantage d’étouffer et d’écraser. En revanche, il y voyait très mal. C’était une compensation.
Le seigneur qui prenait part à la course faisait généralement dresser sa tente richement pavoisée et ornée de ses armoiries. C’est là que, aidé de ses serviteurs, il s’armait de toutes pièces, là qu’il se retirait après la joute, s’il s’en tirait indemne, ou qu’on le transportait s’il était blessé. C’était, si l’on veut, sa loge d’artiste. Un espace était réservé à son cheval; un autre pour sa suite lorsqu’elle était nombreuse.