Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Les installations étaient très primitives; la noblesse qui participait à là course avait pris l’habitude de s’occuper elle-même de ces détails destinés à lui procurer tout le confort auquel elle croyait avoir droit. C’était une occasion d’éblouir la cour par le faste déployé, car chacun s’efforçait d’éclipser son voisin.
Pour ne pas déroger à cet usage, le Torero s’était rendu de bonne heure sur les lieux, afin de surveiller lui-même son installation très modeste – nous savons qu’il n’était pas riche. Une toute petite tente sans oriflammes, sans ornements d’aucune sorte lui suffisait.
En effet, à l’encontre des autres toreros qui, armés de pied en cap, étaient montés sur des chevaux solides et fougueux, revêtus du caparaçon de combat, don César se présentait à pied. Il dédaignait l’armure pesante et massive et revêtait un costume de cour d’une élégance sobre et discrète qui faisait valoir sa taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Le seul luxe de ce costume résidait dans la qualité des étoffes choisies parmi les plus fines et les plus riches.
Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu’il enroulait autour de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bête en fureur [4], et une petite épée de parade en acier forgé, qui était une merveille de flexibilité et de résistance. L’épée ne devait lui servir qu’en cas de péril extrême. Jamais, jusqu’à ce jour, il ne s’en était servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dextérité merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le vainqueur de la brute. Encore, parfois, poussait-il la bravade jusqu’à arracher de la main l’insigne convoité. Le Torero consentait bien à braver le taureau, à l’agacer jusqu’à la fureur, mais se refusait énergiquement à le frapper.
Sa suite se composait généralement de deux compagnons qui le secondaient de leur mieux, mais à qui don César ne laissait pas souvent l’occasion d’intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l’animal ne le prenaient jamais au dépourvu, et l’on eût pu croire qu’il les devinait. En cas de péril, les deux compagnons s’efforçaient de détourner l’attention du taureau. Leur rôle se bornait à cela seul et il leur était formellement interdit de chercher à abattre la bête par quelque coup de traîtrise, comme faisaient couramment les gens des autres toreros.
En arrivant sur l’emplacement qui lui était réservé, le Torero reconnut avec ennui les armés de don Iago de Almaran sur la tente à côté de laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait parfaitement que Barba-Roja, pris d’un amour de brute pour la Giralda, avait cherché à différentes reprises à s’emparer de la jeune fille. Il savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On conçoit que ce voisinage, peut-être intentionnel, ne pouvait lui être agréable.
Malheureusement, ou heureusement, les différents acteurs de la course se trouvaient un peu dans la position d’officiers en service commandé. Il ne leur était guère possible de manifester leurs sentiments, encore moins de se chercher querelle. En toute autre circonstance, don César aurait infailliblement provoqué Barba-Roja. Ici, il fut contraint d’accepter le voisinage et de dissimuler sa mauvaise humeur.
Avant de se rendre sur la place San-Francisco, il y avait eu une grande discussion entre la Giralda et don César. Sous l’empire de pressentiments sinistres celui-ci suppliait sa fiancée de s’abstenir de paraître à la course et de rester prudemment cachée à l’auberge de la Tour , d’autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle que perdue dans la foule.
Mais la Giralda voulait être là. Elle savait bien que le jeu auquel allait se livrer son fiancé pouvait lui être fatal. Elle n’eût rien fait ou rien dit pour le dissuader de s’exposer, mais rien au monde n’eût pu l’empêcher de se rendre sur les lieux où son amant risquait d’être tué.
La mort dans l’âme, le Torero dut se résigner à autoriser ce qu’il lui était impossible d’empêcher. Et la Giralda, parée de ses plus beaux atours, était partie avec le Torero pour se mêler au populaire. La présence de don César lui avait été utile en ce sens qu’elle lui avait permis de se faufiler au premier rang où elle s’organisa de son mieux, pour passer les longues heures d’attente qui devaient s’écouler avant que la course commençât. Mais cela lui était bien égal. Elle avait une place d’où elle pourrait voir tous les détails de la lutte de son amant contre le taureau; c’était l’essentiel pour elle, peu lui importait le reste. Elle aurait la force et la patience d’attendre.
Naturellement, elle aurait préféré aller s’asseoir sur les gradins tendus de velours qu’elle apercevait là-bas. Mais il eût fallu être invitée par le roi, et pour être invitée, il eût fallu qu’elle fût de noblesse. Elle n’était qu’une humble bohémienne, elle le savait, et sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort qui était le sien.
Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda était aussi connue, aussi aimée que le Torero lui-même. Or, parmi la foule où elle se glissait à la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son nom, et avec cette galanterie outrée, particulière aux Espagnols, avec force œillades et madrigaux, les hommes s’effaçaient, lui faisaient place. Que si quelque péronnelle s’avisait de récriminer, on lui fermait la bouche en disant:
– C’est la Giralda!
C’est ainsi qu’elle était parvenue au premier rang. Et, chose bizarre, dans cette foule, car la place était déjà envahie longtemps avant l’heure, dans cette foule où se voyaient quantité de femmes, le hasard voulut qu’elle se trouvât seule à l’endroit où elle aboutit. Autour d’elle, elle n’avait que des hommes qui se montraient galants, empressés, mais respectueux.
Jusqu’aux deux soldats de garde à cet endroit qui lui témoignèrent leur admiration en l’autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, à passer de l’autre côté de la corde, où elle serait seule, ayant de l’air et de l’espace devant elle, délivrée de l’atroce torture de se sentir pressée, de toutes parts, à en étouffer.
Un escabeau, apporté là par elle ne savait qui, poussé de main en main jusqu’à elle, lui fut offert galamment et la voilà assise en deçà de l’enceinte réservée au populaire.
En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec les deux soldats, raides comme à la parade, placés à sa droite et à sa gauche, avec ce groupe compact de cavaliers placés derrière elle, elle apparaissait dans sa jeunesse radieuse, dans son éclatante beauté, sous la lumière éblouissante d’un soleil à son zénith, comme la reine de la fête, avec ses deux gardes et sa cour d’adorateurs.
Peut-être, si elle avait regardé plus attentivement les galants cavaliers qui l’avaient, pour ainsi dire, poussée jusqu’à cette place d’honneur, peut-être eût-elle éprouvé quelque appréhension à la vue de ces mines patibulaires. Peut-être se fût-elle inquiétée du soin avec lequel tous, malgré la chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes, déteintes par les pluies et je soleil. Et si elle avait pu voir le bas de ces capes relevé par des rapières démesurément longues, les ceintures garnies de dagues de toutes les dimensions, son étonnement et son inquiétude se fussent indubitablement changés en effroi.
Cet effroi lui-même se fût changé en affolement si elle avait pu remarquer les signes d’intelligence que des hommes échangeaient entre eux et avec les deux complaisants soldats, raides et immobiles, et les yeux ardents avec lesquels tous paraissaient la couver, comme une proie sur laquelle ils allaient fondre!
Mais la Giralda, tout à son bonheur de se voir si merveilleusement placée, ne remarqua rien. Et quant au Torero, qui, lui, n’eût pas manqué de faire ces remarques et se serait empressé de la conduire ailleurs, il était, malheureusement, occupé ailleurs.
Pardaillan était parti de l’hôtellerie vers les deux heures. La course devant commencer à trois heures, il avait une heure devant lui pour franchir une distance qu’il eût pu facilement parcourir en un quart d’heure.
[4] La muleta, ce morceau d’étoffe rouge dont le matador se sert pour travailler la bête et préparer le coup mortel, ne serait donc pas d’invention moderne. Ce ne serait qu’une réminiscence des procédés de notre torero. Ce qui prouve, une fois de plus, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. (Note de M. Zévaco.)