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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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Tu t’égares, Malaussène, considère plutôt le changement d’acteurs. C’est que Léonard-le-Chauve vient de s’asseoir pour laisser la parole à un autre professeur (une tribune mandarine, j’ai compris) lequel, en se levant, me fout un vrai choc. L’antithèse du précédent ! Autant Léonard est compact, luisant, achevé, dangereux, autant celui-ci, qui déclare être le professeur Fraenkhel, obstétricien, (en effet, j’ai déjà entendu ce nom-là dans ce secteur-ci) autant, dis-je, celui-ci est tremblant, douloureux, fragile. Avec son ossature noueuse pour une maigreur gigantesque, sa chevelure tous azimuts, son regard d’enfant saisi par la surprise adulte, on dirait une créature approximative et beaucoup trop bonne, sortie de la cervelle d’un Frankenstein sous acide pour être lancée sans défense dans un monde qui ne lui fera que des ennuis.

— Je ne parlerai pas de politique, affirme-t-il à son tour (mais lui, bizarrement, je le crois), je m’en tiendrai à l’Ecriture, et à ce que nous enseignent les Pères de l’Eglise…

Cela résumé en une phrase mais qui lui prend un bon quart d’heure pendant lequel l’assemblée s’endort. Tout y passe : « Laissez venir à moi les petits enfants, le chameau, le riche et le trou de l’aiguille, heureux les simples, la première pierre à qui n’a pas péché », pour finir par cette phrase, tirée de Saint Thomas ou d’un autre : « Mieux vaut naître malsain et contrefait que de ne naître point. »

Et c’est l’incident.

Comme diraient les journaux.

Une grande fille blonde du second rang, que je n’avais pas remarquée, emmitouflée dans une fourrure babylonienne, se dresse comme une apparition, plonge sa main dans son Hermès de sac, en sort une chose innommable et sanglante qu’elle jette de toutes ses forces sur le conférencier en glapissant d’une voix dépourvue d’accents circonflexes :

— Tiens, en voilà du contrefait, espèce de connard !

La chose passe au-dessus des têtes dans un sifflement spongieux et vient s’écraser sur la poitrine de Fraenkhel en éclaboussant d’un sang âcre toute l’honorable tablée. Fraenkhel n’est plus l’image de la douleur, il est la Douleur personnifiée. Mais Léonard, avec un cri et une rapidité de chat sauvage, précipite ses soixante balais par-dessus la table de conférence, et se rue sur la fille, l’œil fou, les serres en avant. Une seconde de plein vol pendant laquelle la fille saute sur sa chaise, ouvre grand son manteau et s’écrie :

— Bouge pas, Léonard, je suis chargée !

Léonard est fixé en pleine trajectoire. La tribune officielle pousse le même cri horrifié. La fille vient de dévoiler le plus somptueux corps de femme enceinte que nataliste puisse rêver. Nu des pieds à la tête, épanoui et tendu comme une divine montgolfière, la fertilité dans toute sa planétaire exhubérance.

Tante Julia note, de son écriture d’écolière, que le professeur Léonard vient de faire connaissance avec la dialectique.

Plus tard, dans la quatre chevaux, comme je revois la douleur ensanglantée de Fraenkhel, j’émets l’opinion que la fille s’est trompée de cible. C’est sur le professeur Léonard qu’elle aurait dû balancer son mou de veau, c’était lui le vrai méchant loup. Julia se marre doucement :

— Je croyais que tu étais maso, Malaussène, pour accepter ce boulot tordu de Bouc Emissaire, mais non, en fait, tu es une sorte de saint.

Ça doit être ça.

Le saint se fait déposer à la porte du Magasin et se met à rôder dans les allées du rez-de-chaussée. A la recherche de quelqu’un. Quelqu’un de très précis. Qu’il faut que je trouve absolument. Urgence. Il est sept heures du soir. J’espère qu’il ne s’est pas encore barré. Doux Jésus, faites qu’il soit encore là. Allez, un bon geste, je ne vous demande jamais rien, Seigneur. Il y a même de fortes chances pour que vous n’ayez jamais entendu parler de moi. Exaucez mon vœu, bordel ! Merci ! Il est là. Je le vois. Il va tourner le coin des shetlands. Pas l’ombre d’un client dans le secteur. Au poil. Je presse le pas. On se rencontre.

— Salut, Cazeneuve !

Et je lui balance un uppercut au foie, un vrai, avec tout le poids de mon corps. (J’ai appris ça dans les livres.) Il se casse en deux. J’ai juste le temps de faire un petit saut en arrière, pour qu’il dégueule sur ses chaussures, pas sur les miennes. (Le problème, avec les saints, c’est qu’ils ne peuvent pas l’être vingt-quatre heures sur vingt-quatre.)

Cela fait, je descends à l’étage des bricolos ou je trouve Théo occupé à faire les poches de ses vieux, comme tous les soirs. Ils attendent sagement, en file indienne. Pas un ne proteste quand Théo extrait des blouses grises les objets fauchés dans la journée.

— Salut, Ben, tu bosses même pendant ton jour de congé, maintenant ? C’est Sainclair qui va être content !

Je lui fais cadeau des photos prises par Clara au Bois, et je l’aide à replacer la marchandise chipée.

— Tu te rends compte, il y en a un qui s’est trimbalé toute la journée avec cinq kilos de désherbant dans les deux poches de sa blouse !

19

Tante Julia et Clara commencent leur reportage sur le Bouc Emissaire la semaine suivante. De mon côté, j’y mets le paquet. Le comble dans le veule, le geignard, la serpillière suicidaire, Pas un seul client ne maintient sa plainte. Tout juste s’ils ne me signent pas des chèques. Ils arrivent gonflés à bloc de légitime indignation et repartent, persuadés, quoi qu’ils aient vécu, vivent ou vivront, d’avoir, ce jour-là, côtoyé le pire : le malheur fait homme — comme dans un conte d’Hoffmann remis au goût du jour. Et, à chaque étape de leur parcours initiatique dans le Magasin, ils croisent l’objectif de Clara. Clara qui saisit leur rage quand ils se propulsent vers le bureau de Lehmann, Clara qui fixe toutes les phases de leur transformation à l’intérieur dudit bureau, Clara qui éternise l’expression d’authentique humanité qui les transfigure à la sortie, Clara, encore, qui nous photographie, Lehmann et moi, rigolant comme deux beaux salauds que nous sommes, une fois la farce jouée, Clara, enfin, dont je ne vois jamais l’appareil !

Tante Julia, qui a d’abord passé quelques jours à m’observer dans l’exercice de mes fonctions, ne travaille bientôt plus que sur les photos de ma petite sœur. Elles lui sont une réalité plus parlante que la réalité même. Elle noircit des tonnes de notes au fur et à mesure que tombent les clichés. Elle n’adresse la parole à Clara qu’avec un curieux mélange de maternité émue et de stupeur professionnelle. Elle l’a adoptée, comme une fille spirituelle enfantée par ses plus hautes ambitions.

Le soir, elles sont désormais deux à prendre des notes pendant que je sers aux enfants leur ration de fiction : Thérèse, sur sa machine à épingler les mots, et tante Julia, sur son calepin d’écolière. Les photos prises par Clara à la maison sont un peu moins bonnes.

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