Au bonheur des ogres
- Автор: Пеннак Даниэль
- Серия: Saga Malaussène #1
- Год: 1985
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070490042
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
— Deux minutes !
Va pour deux minutes. Il ne m’en faut pas plus pour lui expliquer mon rôle dans le Magasin et pour lui faire piger le beau reportage photographique que ça ferait dans le mensuel distingué qui l’emploie.
Elle ralentit au fil de mon exposé pour couler finalement sa voiture dans le large espace d’un passage clouté où elle nous immobilise en toute illégalité.
Puis elle se retourne lentement vers moi.
— Bouc Emissaire, hein ?
Sa voix a retrouvé ce feulement des savanes qui me fait fleurir.
— C’est mon boulot, oui.
— Mais ce n’est pas un boulot, ça, Malo ! (J’ai toujours détesté être appelé Malo) c’est une vraie tranche de mythe ! Le mythe fondateur de toute civilisation ! Tu as conscience de ça ?
(Allons bon, voilà autre chose, tante Julia qui s’allume.)
— Pour ne parler que du judaïsme, par exemple, et du christianisme, son petit frère clean ! Malo, t’es-tu déjà demandé comment Yahvé, le Parano Sublime, faisait fonctionner ses innombrables créatures ? En leur désignant le Bouc Emissaire à chaque foutue page de son foutu Testament, mon chéri !
(Je suis son chéri, maintenant. Qu’est-ce que tu en penses, Sainclair, tant de passion, ça va faire un bel article, non ?)
— Et les cathos, et les parpaillots, comment crois-tu qu’ils s’y sont pris pour durer et pour remplir leurs coffres ? En désignant le Bouc, toujours et toujours !
(Ma parole, cette fille a une théorie cosmique pour chaque micro-circonstance de la vie.)
— Et les staliniens d’en face, avec leurs procès exemplaires ? Et nous, qui croyons qu’il ne faut croire en rien, comment penses-tu que nous réussissons à ne pas nous prendre pour des merdes ? En reniflant le parfum de bouc du voisin, Malo (encore Malo !) et s’il n’y avait pas de voisin on se couperait en deux pour se faire un bouc à nous, portatif, qui puerait à notre place !
Je passe volontiers sur le fait qu’elle m’appelle Malo pour admirer son enthousiasme. C’est la même tante Julia que le soir de notre rencontre. L’œil et la crinière qui flamboient. Mais, vu mes antécédents, je me contiens. Je demande seulement :
— Alors, ce reportage, tu le veux ?
— Si je le veux ? Je n’aurais pas rêvé mieux dans mes chasses les plus folles ! Le Commerce et son Bouc, tu parles !
(Tu entends, Sainclair ?)
Bon, elle le veut. C’est maintenant qu’il faut la jouer fine. Aussi murmuré-je finement :
— J’y mets une condition.
Elle se rétracte aussitôt.
— J’aime le sujet mais je n’aime pas les conditions, sinon, je bosserais au Figaro.
— J’impose le photographe.
— Quel photographe ?
— Une femme. Celle qui a pris cette photo.
J’exhibe la photo que Clara a prise de nous deux le soir de mes prouesses. On y lit clairement sur le visage de Julia la fureur stupéfaite provoquée par la question de Thérèse quant au calibre de ses seins. Pour ce qui est de moi, je suis l’image même du rétrécissement.
18
Elle trouve la photo pas mal. Je la lui donne, avec le négatif en prime. Puis viennent les photos du Bois, Théo servant le vatapà aux travestis brésiliens, la nudité pailletée des corps dans la nuit, à travers la vapeur déchirée qui s’élève des assiettes. La joie des visages aux maxillaires saillants, toujours un demi-cran au-dessus de la jubilation hétérosexuelle.
— Comment a-t-elle fait pour prendre ces traves au travail ? demande Julia, ils sont presque tous clandestins.
— Elle sait se faire aimer du sujet, Julia, c’est une sorte d’ange.
Maintenant nous roulons dans Paris, paisiblement, comme au cœur de la Beauce. Julia a voulu que je lui parle de tout, de moi, du Magasin, de ma famille, et, ma foi, je lui en parle. Je lui en parle encore au restaurant qu’elle m’offre aux frais de sa rédaction. Je lui parle de ma mère, branchée sur l’ailleurs, de Thérèse, au-delà de tout, du Petit et de ses ogres Noël, de Jérémy, tout ce qu’il y a d’ici bas, de ce petit monde que je nourris en endossant la faute originelle de la société marchande. Et, quand j’en arrive à Louna qui se demande si elle va ou non conserver le fruit de son unique amour, tante Julia enroule sa longue main brune autour de la mienne :
— A propos de faire sauter ou pas, tu veux m’accompagner, cet après-midi ? J’ai un reportage à faire sur la question.
La salle de conférences où nous introduit la carte de presse de tante Julia tient du palais de l’Elysée quant aux proportions et du Train Bleu de la gare de Lyon pour la sauce mordorée. Une laideur qui passe les siècles et draine les devises. La salle est presque comble. On entend le frais murmure du beau linge. Nous nous faufilons jusqu’aux bancs latéraux réservés à la presse, de part et d’autre de la tribune, disposition qui donne à l’ensemble une allure de Cour d’assises. C’est d’ailleurs une sorte de procès qui se tient ici. Le procès de l’Avorteuse. Du moins à en croire le crâne rasé qui s’exprime, debout derrière la vaste table tendue de velours rouge. Devant lui, la salle écoute, à côté de lui, les autres compétences écoutent, et tante Julia, qui a sorti son petit calepin, écoute. Moi, je me demande où j’ai déjà vu cette large gueule totalement épilée, ces oreilles pointues, ce regard mussolinien, cette soixantaine indestructible. Une chose est sûre, je n’ai jamais entendu cette voix. Même, de ma vie je ne me suis laissé percer les tympans par un organe aussi froidement métallique. Tante Julia, elle, connaît et le type et la voix. Elle vient d’inscrire sur son petit carnet — d’une écriture étonnamment mesurée pour un être si volcanique : « Le professeur Léonard égal à lui-même. » Elle tire un sage trait d’écolière, avant d’ajouter : « toujours aussi con. » Ce qui m’incite à écouter à mon tour.
Si je comprends bien, le Léonard en question (professeur de quoi ?) se trouve être le président d’une certaine Ligue nataliste et pour la défense de la jeunesse, suffisamment importante dans le pays pour y peser un certain poids électoral. Et c’est justement ça qui l’agite, Léonard.
— En conscience, et étant entendu que nous ne faisons pas ici de politique, que nous nous bornons à nous informer (aurais-je déjà entendu ça quelque part ?) la question se pose de l’usage que nous, chrétiens, natalistes, Français enfin, allons faire de nos voix lors des prochaines échéances électorales.
(Ah ! bon, c’est donc ça…)
— Iront-elles grossir les rangs de ceux qui, au mépris de nos valeurs les plus sacrées, LÉGALISÈRENT L’AVORTEMENT ?
Question posée avec une telle flamme dans le regard qu’un courant d’air d’enfer calcine l’assemblée.
— Non, je ne le pense pas, susurre Léonard qui a le sens de la foule, je ne le pense pas…
(Franchement, moi non plus). Je jette un petit coup d’œil par-dessus l’épaule de tante Julia qui n’a rien écrit de nouveau. Quand je rebranche mes oreilles, Crâne d’Obus en est à disserter sur l’immigration « dont le taux de tolérance est depuis longtemps dépassé », à énumérer tous les problèmes posés par ce fléau « tant du point de vue économique que sur le plan scolaire, pour ne pas parler de la sécurité en général et de celle de nos filles en particulier… »
De deux choses l’une, ou ce type n’aime pas les Arabes ou il n’a aucune confiance en sa fille. De toute façon, dans les deux cas, Hadouch lui casserait tous ses petits poignets. Je me permets de distraire mon attention pour laisser mon regard planer librement sur la foule. Tout ce qu’il y a de proprette, la foule. Avec cette résignation à la richesse que donne la pratique séculaire des mariages efficaces. Essentiellement des femmes. Les hommes sont restés à la gestion. Et, je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à Laurent, à Louna, à leur rencontre. Elle avait dix-neuf ans, elle montait les escaliers du métro, il en avait vingt-trois et il les descendait. Elle venait d’être plaquée par un zombie qui préférait les abstractions ; lui allait présenter son internat de médecine. Il la vit, elle le vit, Paris cessa de circuler. Il n’alla pas passer son concours, et pendant un an ils ne quittèrent pas leur chambre. Je leur apportais des petits paniers de bouffe et de bouquins (parce qu’ils mangeaient, tout de même. Ils avaient même un certain appétit. Et entre leurs voyages interstellaires, ils se faisaient la lecture, parfois même pendant, comme quoi ce n’est pas incompatible.) Dites voir, mesdames, lequel de vos époux cinquante carats vous a sacrifié un grand concours, une pleine année d’études, un an de manque à gagner, comme ça, pour l’Amour, et pour le Roman, hein ? Lequel ?