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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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— Ben ?

— Oui, ma toute belle ?

— Les deux morts du Magasin…

(Oh ! merde…)

— Ils devaient mourir comme ça, Ben.

(Et voilà.)

— Ils sont nés le 25 avril 1918, c’est dans le journal. Ils étaient jumeaux.

— Thérèse…

— Ecoute-moi, même si tu n’y crois pas. Ce jour-là, Saturne était en conjonction avec Neptune et tous les deux au carré du soleil.

— Thérèse, mon ange, c’est pas que je n’y crois pas, mais je n’y comprends rien, je t’en supplie, j’ai une dure journée de boulot derrière moi.

Rien à faire.

— Cette conjonction indique des esprits foncièrement mauvais, enclins à des pratiques douteuses ou illicites.

(« Des pratiques douteuses ou illicites », ce n’est pas le style Sainclair, ça, c’est le style Thérèse.)

— Oui, Thérèse, oui…

— Le carré avec le soleil indique la soumission de l’individu à des forces mauvaises.

Heureusement que Jérémy n’est pas là !

— Et la présence du soleil en huitième maison est un indice de mort violente.

Elle est maintenant assise sur le bord du lit. Son ton n’a rien d’exalté. La sérénité érudite d’un topo au Collège de France.

— Thérèse, il faut que j’aille faire les courses.

— J’ai fini dans une seconde : la mort intervient par le transit d’Uranus le destructeur sur le soleil radical.

— Et alors ? (Cela, sur un ton jérémyesque qui m’a échappé.)

— Eh bien ! c’était le cas le 2 février, le jour où la bombe les a tués dans le Magasin.

C.Q.F.D. Voilà, elle est complètement remise. Crise de nerfs ? jamais. Elle se lève, met de l’ordre dans l’ex-boutique qui n’a pas été rangée depuis ce matin. Au moment où elle s’attaque aux lits des petits, une idée subite me vient.

— Thérèse ?

— Oui, Benjamin ?

Sous ses mains, les oreillers retrouvent le doux volume qui invite au sommeil.

— Pour Julius, il ne faut pas que les petits sachent. Il est trop moche à voir. Alors il s’est fait renverser par une bagnole en venant me chercher hier soir et on l’a transporté dans une clinique pour clebs. « Ses jours ne sont pas en danger. » D’accord ?

— D’accord.

— Et toi non plus ne remonte pas le voir.

— D’accord, Ben, d’accord.

Quand je me balade dans Belleville, quelle que soit l’heure de la journée, j’ai toujours le sentiment de m’être égaré dans un des albums de Clara. Elle l’a photographié sous tous les angles, ce foutu quartier. Des vieilles façades aux jeunes dealers en passant par les montagnes de dattes et de poivrons, elle a tout capturé. C’est comme si je me promenais déjà en pleine nostalgie. (Combien d’heures de cours séchées ça peut représenter, une telle prouesse ?) Elle a même enregistré la voix du muezzin en face de chez Amar. Ce soir, pendant que ledit muezzin développe une sourate longue comme le Nil, une bande d’Arabes et de Sénégalais roulent un jeu d’enfer à la porte du restaurant. Les dés claquent dans les têtes et jaillissent sur une caisse de carton retournée. L’atmosphère me semble un peu plus nerveuse que d’habitude. Et en effet, à peine me suis-je fait cette réflexion qu’une lame jaillit au bout d’un poing tendu, pendant que l’autre main rafle les mises. La lame vibre tout contre le bide d’un Noir monumental qui devient gris, comme dans les livres. Mais Hadouch (il mastiquait nonchalamment un bout de zan appuyé au mur du restau), Hadouch a bondi. Le tranchant de sa main s’abat sur le poignet de l’Arabe qui lâche son couteau dans un hurlement. S’il ne lui a pas cassé le poignet, c’est qu’il était en acier trempé. Hadouch plonge sa main dans la poche de l’Arabe et en ressort l’objet du litige, une pièce de cinq francs qu’il tend au Sénégalais. Puis, à moi qui me suis approché :

— Tu te rends compte, Ben, truander un grand Noir pour une petite blanche, c’est vraiment la crise !

Et, se retournant vers l’homme au couteau :

— Toi, demain, tu rentres au pays.

— Non, Hadouch !

Un vrai cri de détresse. Plus fort que la douleur du poignet.

— Demain. Prépare tes affaires.

Après qu’Amar m’a demandé des nouvelles des miens jusqu’à la septième génération et que je lui ai rendu la pareille, je ressors du restaurant, porteur dans mon petit cabas de cinq parts de couscous et cinq paires de brochettes.

— Elle est comment, cette clinique ?

Les petits, briqués comme des sous neufs dans leurs pyjamas frais, sont lancés dans la course aux détails. Et les deux grandes, dans leurs chemises parfumées, m’écoutent comme si elles aussi voulaient y croire, à cette histoire de clinique.

— Super. Tout ce qu’il faut pour un chien de luxe. La télé dans chaque piaule avec un programme spécial selon les caractères.

— Allez…

— Je vous jure.

— Et c’est quoi, le programme de Julius ?

— Tex Avery.

Jérémy en tombe de son plumard.

— On va le voir, dis, on va le voir demain ?

— Impossible, c’est interdit aux mômes.

— Pourquoi ?

— Ils pourraient contaminer les clebs.

Voilà. La soirée passe. On en revient évidemment au feuilleton sanglant du Magasin où fiction et réalité copulent joyeusement. Côté fiction, Pat les Pattes et Jib la Hyène mènent leur enquête dans les égouts de Paris (merci mon vieux Sue), des fois qu’ils déboucheraient au cœur du Magasin (merci Gaston Leroux). Chemin faisant, ils rencontrent un python neurasthénique qu’ils adoptent incontinent pour meubler leur solitude d’homo-urbanus (merci Ajar). Ici, une interruption songeuse de Jérémy.

— Dis, Ben, le Stojil, il est si fortiche que ça comme gardien de nuit ?

— Si que ça, oui.

— Alors, on ne peut introduire de bombe ni de jour ni de nuit, dans cette piaule, non ?

— Ça me paraît difficile.

— Même par les égouts ?

— Même.

Clara s’est levée pour coucher le Petit qui s’est endormi, assis tout droit sur son gros cul, ses lunettes sur le nez. Thérèse sténographie aussi sérieusement qu’à l’Assemblée.

— Moi, dit Jérémy, je saurais comment m’y prendre.

— Et comment ?

— Tu verras.

Légère inquiétude

17

Je me suis levé cinq ou six fois dans la nuit pour écouter la respiration de Julius. Il respire, si on peut appeler ça respirer. J’ai plutôt l’impression que l’air pénètre dans son corps et en sort par un mouvement de ventilation indépendant de sa volonté. Ça respire pour lui. Et je ne parle pas de l’odeur, quand ça ressort par sa gueule béante de gargouille hallucinée…

Dire qu’il est vivant !

J’ai combattu le désespoir par quelques pensées facétieuses. Je me suis dit, par exemple, que je pourrais en profiter pour lui donner un bon bain, qu’il ne risquait pas de se tirer en exportant des paquets de mousse dans tout l’immeuble. Ça ne m’a pas fait rire. J’ai donc essayé de me rendormir. J’ai dû y arriver, puisque ce matin je me suis réveillé. D’une humeur de chien, bien que ce soit mon jour de congé hebdomadaire.

J’ai immédiatement appelé Louna.

— C’est toi, Ben ?

— C’est moi. Passe-moi Laurent.

Sanglots au bout du fil. Son Laurent n’est pas rentré de la nuit.

— Oh ! il ne reviendra plus, Ben, il ne reviendra plus, je le sens !

La crise. Moi, je sais bien que si Laurent n’est pas avec elle, c’est qu’il est à l’hosto. Pas lieu de s’affoler. Il n’a jamais pu la quitter pour quelqu’un d’autre que ses malades.

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