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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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— Moi, si.

Le commissaire Coudrier se dresse dans la verte lumière de son bureau.

— Je vous remercie, Elisabeth.

Remerciée, Elisabeth. La porte se referme. Plus de café. Debout devant sa bibliothèque, le commissaire Coudrier récite :

— « Etourdissant d’ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire… »

— Gadda.

— Gadda et vous, monsieur Malaussène. Vous étiez présent sur les lieux de la première explosion, de la deuxième et de la troisième. Il n’en faut pas plus pour monter quelques bourrichons.

C’est vrai. Mais si je me souviens bien, Cazeneuve aussi était présent, les trois fois. Je le dis ou je ne le dis pas ? Tant pis pour Cazeneuve, je le dis.

— En effet, répond le commissaire, mais lui n’assistait pas à la conférence du professeur Léonard.

Crâne d’obus ? Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans, Crâne d’obus ?

— C’est la victime du jour.

Ah ! bon.

— Que faisiez-vous à cette conférence ?

Mouiller Cazeneuve, d’accord, mais pas tante Julia (encore que, s’ils m’ont vu, ils m’ont forcément vu avec elle.)

— J’ai une sœur enceinte, et qui se demande si…

— Je comprends.

Ce qui ne veut pas dire qu’il approuve. Ni que la réponse lui suffise. Histoire de voir comment je fonctionne, j’essaie la position assise. Ouh-là ! Raide comme Julius au temps de sa raideur. (Julius est guéri !)

— Vous avez deux côtes fêlées. On vous a bandé.

— Et le crâne ?

— Bosselé, sans plus.

(Sans plus.)

Il fait le tour de son bureau, il s’assoit, il allume sa lampe. Comme j’ai une grimace d’éblouissement, il en baisse l’intensité. Que je sache, avec le téléphone, c’est la seule concession à la modernité dans le bureau, cette lampe à rhéostat. Il gratouille le derrière de son oreille, l’aile de son nez, croise enfin ses doigts devant lui, et dit :

— Vous faites un curieux métier, monsieur Malaussène, qui attire nécessairement les coups, tôt ou tard.

(Tiens, contrairement à ce qu’affirmait Sainclair, il l’a donc crue, mon histoire de Bouc Emissaire !)

Suit la question la plus stupéfiante qu’un prévenu, à supposer que je sois prévenu, ait jamais entendu sortir de la bouche d’un flic.

— Est-ce vous qui faites sauter ces bombes, monsieur Malaussène ?

— Non.

— Savez-vous qui c’est ?

— Non.

Nouveau grattage de nez, nouveau croisement de doigts, et seconde occasion de surprise :

— Bien que je n’aie pas à vous communiquer mes conclusions personnelles, sachez que je vous crois.

(Ça vaut mieux pour mézigue.)

— Mais sur votre lieu de travail, un bon nombre de vos collègues pensent que c’est vous.

— Dont ceux qui me sont tombés dessus, ce soir ?

— Entre autres.

Le mouvement de ses sourcils m’indique qu’il va tâcher de bien se faire comprendre.

— Voyez-vous, le Bouc Emissaire n’est pas seulement celui qui, le cas échéant, paye pour les autres. Il est surtout, et avant tout, un principe d’explication, monsieur Malaussène.

(Je suis un « principe d’explication » ?)

— Il est la cause mystérieuse mais patente de tout événement inexplicable.

(Et par-dessus le marché, me voilà une « cause patente » !)

— D’où l’explication des massacres de juifs durant les grandes pestes du Moyen Age.

(Mais nous ne sommes plus au Middle Age, non ?)

— Pour certains de vos collègues, en tant que Bouc Emissaire, vous êtes le poseur de bombes, pour la seule raison qu’ils ont besoin d’une cause, que cela les rassure.

(Pas moi.)

— Ils n’ont aucun besoin de preuves. Leur conviction leur suffit. Et ils recommenceront si je n’y mets pas bon ordre.

(Mettez-y bon ordre !)

— Bien, parlons d’autre chose.

Nous avons parlé d’autre chose. De moi. Sous toutes les coutures. Pourquoi ne pas avoir convenablement négocié ma licence en Droit ? (Il est une des rares personnes au monde à savoir que je suis l’honoré propriétaire de ce papelard.) Pourquoi ? Eh bien, je ne sais pas trop pourquoi. L’adolescente trouille de l’installation, probablement, de l’« intégration au système », comme on disait à l’époque, bien que je n’aie jamais trop mordu à ce genre de salades. Banalité, quoi.

— Avez-vous jamais milité dans une organisation quelconque ?

Ni dans une quelconque ni dans une distinguée. Du temps où j’avais des amis, ils le faisaient à ma place, troquant l’amitié pour la solidarité, le flipper pour la ronéo, les soirées zexquises pour les permanences responsables, le clair de lune pour l’éclat du pavé, Gadda pour Gramci. Savoir qui d’eux ou de moi avait raison est une question qui dépasse tous ceux qui lui donnent une réponse. Et puis de toute façon, moi, j’avais déjà ma mère en cavale, les gosses à la maison, Louna et ses premières amours, Thérèse qui faisait la nuit des cauchemars à réveiller Belleville, et Clara qui mettait deux heures pour rentrer de la maternelle située à trois cents mètres. (« Ze regarde, Ben, ze m’amuse à regarder. » Déjà.)

— Votre père ?

Un des mecs de ma mère. Le premier. Elle avait quatorze ans. Jamais vu : pleurez, commissaire. Il ne pleure pas, il range, il classe, il n’oubliera rien.

Puis vient l’épineuse question de tante Julia et de ce qu’elle « représente » pour moi. Au fait, que « représente »-t-elle ? En dehors de cette séance de radicale auto-critique sexuelle. Et de ce papier qu’elle prépare — mais ça ne le regarde pas.

— Un peu tôt pour répondre à cette question.

— Ou un peu tard.

Là, il remonte d’un cran le rhéostat de sa lampe pour que je mesure bien tout le sérieux qu’il vient d’installer sur son visage.

— Méfiez-vous de cette dame, monsieur Malaussène, ne vous laissez pas entraîner à quelque…(réflexion)… à quelque collaboration que vous pourriez regretter.

(Qui ne dit mot, ne dit mot.)

— Les journalistes ont le prurit de la spontanéité, sans le souci de ses conséquences. Nous, nous savons que la spontanéité, ça s’éduque.

— Nous ? Pourquoi nous ?

(Ça m’a échappé.)

— Vous êtes chef de famille, non ? Par conséquent éducateur ? Moi aussi, à ma façon.

Sur quoi, il me livre pour la seconde fois ses conclusions. Bien, il ne pense pas que je sois le bombardier. Le fait est, néanmoins, que les bombes explosent partout où je passe. Donc, quelqu’un cherche à me faire porter le chapeau. Qui ? Mystère. Ce n’est d’ailleurs qu’une simple hypothèse. Hypothèse qui se révélera juste, à l’occasion, ou fausse.

— Quelle occasion ?

— L’explosion de la prochaine bombe, monsieur Malaussène !

Bravo. Et si la prochaine fait tout sauter ? Question ingénue. Que je pose.

— Nos laboratoires ne le pensent pas ; moi non plus.

Fin de l’interrogatoire sur quelques suggestions du commissaire divisionnaire Coudrier. Qui sont des ordres : je prends deux ou trois jours de congé pour me ressouder, puis je retourne au Magasin. Je ne change rien à mes habitudes ni à mes itinéraires. Deux spécialistes de l’observation me suivront des yeux du matin au soir. Toutes les personnes qui m’approcheront seront définitivement photographiées par ces caméras vivantes. Ces deux flics seront le guidon, en quelque sorte, et moi le point de mire. Voilà. Est-ce que j’accepte ? Va savoir pourquoi, j’accepte.

— Bien, je vais vous faire raccompagner chez vous.

Il appuie sur un petit bouton (nouvelle concession à la modernité) et demande à Elisabeth de bien vouloir faire monter l’inspecteur Caregga. (Tiens, café turc !)

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