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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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Aucune satisfaction dans la voix de Sainclair. Il a l’air sincèrement désolé. Il explique :

— Je n’ai même pas eu à vous démentir, le commissaire Coudrier n’a pas cru un mot de ce que vous lui avez raconté. Comment aurait-il pu vous croire ? La fonction dite de « Contrôle Technique » existe dans toutes les entreprises semblables à la nôtre. Et, compte tenu de sa nature, il est parfaitement normal que les réclamations de la clientèle lui soient transmises…

Je l’écoute et je crois rêver. Cette fonction est, ici, totalement bidon, il le sait, et je lui dis qu’il le sait.

— Evidemment, monsieur Malaussène ! Vu le nombre d’articles qui sortent d’un grand magasin en une journée, comment voulez-vous que le Contrôle Technique puisse contrôler quoi que ce soit ? Même en multipliant les contrôleurs, comme le font la plupart des grandes surfaces, le pourcentage des réclamations reste sensiblement le même. Il m’a donc paru plus rentable de donner à cette fonction un caractère… comment dire ? « relations publiques », rôle dont vous vous acquittez très bien, je dois dire, et qui présente le double avantage de limiter le nombre de postes et de régler la plupart des litiges à l’amiable.

C’est en effet sa grande théorie. Il me l’a exposée en long et en large le jour de mon embauche. Pourquoi ai-je marché dans cette combine ? Pour rire ? (très drôle…) Parce que ma mère est une fugueuse et que le chômage ne sied pas au tuteur d’une famille nombreuse ? (on s’approche…) Mystère de ma nature profonde ? (bof…) En tout cas, j’ai accepté de puer le bouc, et c’est une odeur qui dérange.

Sainclair doit lire dans mes pensées, car c’est à ce stade de mon mutisme qu’il me pose une devinette :

— Monsieur Malaussène, savez-vous ce que Clemenceau disait de son chef de cabinet ?

(Je m’en tape.)

— Il disait : « Quand je pète, c’est lui qui pue. »

La brioche de Lehmann s’agite convulsivement. Et Sainclair ajoute :

— Il y a des tas de gens très bien qui sont chefs de cabinet, monsieur Malaussène, on se bat même sauvagement pour ça !

Je suis incapable de décrire Sainclair. Il est beau, il est fin, il est doux, il est réussi, on dirait un nouveau philosophe, un nouveau romantique, un nouvel after-shave, il est nouveau et pourtant nourri au grain de la tradition. Il m’ennuie.

— Ne vous faites pas passer pour paranoïaque aux yeux de la police, monsieur Malaussène. Imaginez qu’ils vérifient cette histoire de bouc émissaire en interrogeant vos collègues. Que découvrirait le commissaire Coudrier ? Un Contrôle Technique qui ne contrôle rien. Qui par conséquent ne fait pas son travail. D’où le fait qu’il soit sans cesse appelé au bureau des Réclamations. Voici donc les conclusions auxquelles aboutirait inévitablement le commissaire Coudrier. Et vous m’avouerez que ce serait un comble, non ? Puisque, au contraire, votre travail vous le faites très bien !

Là (je m’autorise l’originalité de l’expression) j’en reste sans voix. Ce qui permet à Sainclair d’enchaîner :

— J’ai eu toutes les peines du monde à convaincre le commissaire Coudrier que vous plaisantiez. Un conseil, Malaussène, ne jouez pas avec le feu.

Je note la suppression du « monsieur », et puis, allez savoir pourquoi, je pense au Petit et à ses ogres Noël, je pense à la nouvelle solitude de Louna, je pense à la course-fuite de ma mère, je pense à mon chien subitement amidonné, ça me flanque le bourdon, une blessure d’amour, un coup de pompe, je ne sais quoi, et je réponds :

— Je ne jouerai plus à quoi que ce soit chez vous, Sainclair, je me barre.

Il hoche tristement la tête.

— La police a pensé à ça aussi, figurez-vous. Aucun mouvement de personnel n’est autorisé jusqu’à la fin de l’enquête, ni renvoi ni embauche. Navré, j’aurais volontiers accepté votre démission.

— Vous serez encore plus navré quand je pisserai dans mon froc devant la clientèle, quand je me roulerai par terre la bave aux lèvres ou quand je sauterai à la gorge de ce sac de médailles pour lui arracher les amygdales avec mes dents.

Sainclair fait instinctivement le geste de retenir Lehmann qui n’a plus envie de se marrer.

— Ce ne serait pas une mauvaise idée, Malaussène, le Magasin a plutôt besoin d’un coupable, ces temps-ci. Si vous voulez vous donner le profil d’un dynamiteur fou, ne vous gênez pas.

L’entretien est clos. Il est beau, Sainclair. Il est tout jeune, il est efficace, il est vieux comme le monde. Je quitte la pièce avant lui. La main sur la poignée de la porte je me retourne pour poser ma propre devinette :

— Dites-moi, Sainclair, dans quel Tintin un personnage sort-il d’une pièce en déclarant, à propos d’un autre personnage « il me le paiera cher, ce vieil hibou » ?

Sainclair me répond avec un beau sourire d’enfant :

— Le professeur Müller dans Le Pays de l’Or Noir.

J’effacerai ce sourire.

16

A la maison, je trouve Clara au chevet de Julius. Elle a séché le lycée pour le veiller toute la journée.

— Il faudra que tu me fasses un mot.

Julius est égal à lui-même, couché sur le flanc, les pattes parallèles, rigide comme une bonbonne.

Pourtant son cœur bat. Il résonne dans une cage vide. Un cœur greffé par Edgar Pœ.

— Tu lui as donné à boire ?

— Il ne garde rien.

Je caresse mon chien. Son poil est rêche. On dirait qu’il est passé entre les mains d’un taxidermiste fou.

— Ben ?

Clara me prend le bras, me fait doucement pivoter sur moi-même et pose sa tête sur ma poitrine.

— Ben, Thérèse est montée le voir à midi. Elle a eu une vraie crise de nerfs. Elle se roulait par terre en hurlant qu’il voyait l’enfer. J’ai dû faire venir Laurent. Il lui a fait une piqûre. Elle est en bas. Elle se repose.

Ma Clara… joli programme pour une journée d’école buissonnière !

— Et les petits, ils l’ont vu ?

Non. Elle a demandé aux enfants de déjeuner à la cantine et de rester à l’étude. Elle se serre un peu plus fort contre moi. Je dégage doucement son oreille, conservant un instant la chaleur de ses cheveux sur le dos de ma main. Je demande :

— Et toi, tu n’as pas eu peur ?

— Si, au début. Alors je l’ai pris en photo.

Ma chérie, mon attentive, qui anesthésie l’horreur à coups d’obturateur ! Je la tiens maintenant à bout de bras. Je n’ai jamais vu un regard aussi calme.

— Un jour tu les vendras, tes photos, et ce sera ton tour de faire bouillir la marmite.

C’est elle, maintenant, qui me regarde vraiment.

— Ben, si tu en as assez de ce travail, ne te crois pas obligé de le garder.

(Mon Dieu, les femmes…)

En bas, Thérèse est allongée sur le dos, le regard ventousé au plafond. Je m’assieds à son chevet. Ça m’a toujours posé un problème de câliner Thérèse. On dirait que la moindre caresse l’électrocute. Alors, j’y vais prudemment. Je dépose un baiser sur son front glacé, et je dis, de la voix la plus douce possible :

— Ne te raconte pas d’histoires, Thérèse, l’épilepsie est une maladie courante, bénigne, qui s’attaque aux gens très bien, regarde Dostoïevski…

Rien du tout. Je dégage une des mains qui agrippe un drap jauni de sueur séchée, je baise un à un les doigts qui se détendent, et, faute de mieux, je continue sur le même thème :

— Le Prince Muychkine, l’homme trop bon, épileptique ! Il paraît qu’on éprouve un extraordinaire bien-être au moment de la crise. Julius est un chien trop bon, Thérèse, et c’est aussi un jouisseur…

Lui parler de jouissance manque un peu d’à-propos, mais en tout cas, ça la réveille. Sa tête tombe enfin de mon côté :

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