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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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— Oh ! non, on en a pour un bout de temps encore !

— Jérémy n’est pas collé cette semaine ?

— Si, quatre heures samedi, pagaille en musique.

— Thérèse s’est convertie au rationalisme ?

— Elle vient de me tirer les cartes.

— Les cartes disent que tu auras la moyenne à ton bac de français ?

— Les cartes disent que je suis amoureuse de mon frère aîné, mais que je dois me méfier d’une rivale, journaliste au journal Actuel.

— Le Petit ne rêve plus d’ogres Noël ?

— Il a trouvé dans mon Robert la reproduction de Goya : Saturne dévorant ses enfants, ça lui plaît beaucoup.

— Louna fait une grossesse nerveuse ?

— Elle revient de l’échographie.

— Mâle ou femelle ?

— Jumeaux.

Silence.

— Clara, c’est ça, ta bonne nouvelle ?

— Ben, Julius est guéri.

Julius est guéri ? Julius est guéri ! Non, Julius est guéri ? Guéri ! Julius ! Oui, Julius est guéri. Il a même créé une certaine sensation, ce matin, dans l’immeuble, en descendant les cinq étages : il traînait derrière lui une sarabande de flacons qui se brisaient sur les marches, les uns après les autres, les sacs de déjections crevés répandant ce qu’ils avaient à répandre, et lui donnant, au bout de leurs tuyaux translucides, une allure de sanglier fou cherchant à fuir une attaque de méduses. Panique en la demeure. Tous les locataires enfermés chez eux à double tour, et toutes les puanteurs juliennes s’en donnant à cœur joie du haut en bas de la cage d’escalier.

— Je lui donnerais bien un bain, mais c’est peut-être un peu tôt, non ?

— Plus tard, le bain, Clara, plus tard, raconte la suite !

— Il n’y a pas de suite, il est guéri, c’est tout. Il a bu et mangé comme s’il venait de faire une promenade un peu longue, et il s’est couché sous le lit du Petit, comme d’habitude à cette heure-là.

— Tu as fait venir Laurent ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Que Julius était guéri.

— Aucune séquelle ?

— Aucune. Ah ! si, une petite chose, tout de même.

— Quoi ?

— Il continue de tirer la langue.

21

Et rebelote. Je reçois le coup de plein flanc. Pas le temps de reprendre mon souffle qu’une autre attaque, frontale, celle-là, m’envoie au tapis. Je n’ai plus qu’à me mettre en boule, me rassembler au maximum, laisser pleuvoir, attendre que ça passe tout en sachant que ça ne passera pas. Et ça ne passe pas. Et ce n’est pas une partie d’échecs.

CE N’EST PAS UNE PARTIE D’ÉCHECS, BORDEL !

Ce hurlement muet me catapulte sur mes pieds. Il y a le cri de surprise de celui qui me maintenait au sol et qui roule sur le trottoir, puis la vision bien nette de Cazeneuve, debout devant moi, armant son pied pour me balancer un nouveau coup de latte dans les côtes. Fâcheuse ouverture entre ses jambes où s’écrase mon propre pied, provoquant un hurlement de dingo à réveiller tout l’hémisphère austral. Plus de Cazeneuve, mais un coup sur la nuque me précipite en avant, bras ouverts, étreignant comme le salut un autre corps qui bascule sous la poussée. A nouveau le trottoir, mais cette fois-ci ma chute amortie par l’épaisseur de l’autre, en dessous, l’autre que je frappe à l’aveuglette, visage, côtes, estomac, et qui hurle au secours, merde, cette voix, merde de merde, c’est une femme ! la surprise me fait redresser la tête, juste pour voir la trajectoire du pied qui me chope en pleine bouche et m’envoie rouler au diable. Le diable, cette nuit, est armé d’un sacré gourdin, qui s’abat sur mon épaule d’abord, me rate la deuxième fois car je roule sur moi-même, donnant à mes jambes de violents mouvements de ciseaux pour faucher le plus loin possible autour de moi.

Hurlements de tibias, bruit mou d’une grosse chute, piaillements divers, et de nouveau le bâton du diable, qui ne me rate pas, cette fois, explosion de mon pauvre crâne, adieu la vie, adieu le jour, adieu la nuit, même cette foutue nuit de merde, adieu…

« Etourdissant d’ubiquité, omniprésent à chaque ténébreuse affaire… »

Si le paradis, ou si l’enfer, ou si le néant, c’est retrouver Carlo Emilio Gadda, vivent le néant, le paradis et l’enfer !

— Elisabeth, un peu de café, je vous prie.

Oui, l’inspecteur Ingravallo (mais pourquoi diable l’appelait-on don Ciccio ?) tombé en service commandé sur le trottoir de la rue des Merles a bien besoin d’un petit café.

— Je crois qu’il nous revient tout doucement.

Oh ! doucement, s’il vous plaît, tout doucement revenir, le plus doucement possible, je viens de faire la connaissance de la Douleur. Carlo, ne m’abandonne pas, ne me laisse pas remonter, Carlo Emilio, je ne veux pas te quitter !

— Que dit-il ?

— Il dit qu’il ne veut pas quitter un certain Carlo Emilio Gadda, et franchement, je le comprends.

— Un Italien ?

— Le plus italien de tous, Elisabeth, doucement avec le café, vous allez l’étouffer.

L’inspecteur Ingravallo trempait sa plume dans le capuccino, d’où la tranquille nervosité de sa langue…

— Polydialectale, cette langue, oui, il est regrettable que nous n’ayons pas l’équivalent dans notre littérature.

Il faudra que je le lise aux enfants, même s’ils n’y comprennent rien, il faut aussi que je prépare Clara au bac — pas à la vie, elle le fait elle-même — au bac.

— Cette, fois, je crois qu’il émerge, aidez-moi, nous allons l’asseoir.

Comment asseoir un accordéon de douleurs ? Julius tout d’une pièce et moi en quatre-vingt mille morceaux ! Comment asseoir quatre-vingt mille morceaux ?

— Doucement, Elisabeth, passez-moi donc un autre coussin…

Mais Julius est guéri ? JULIUS EST GUÉRI !

— Qui est donc ce Julius, monsieur Malaussène ? Gadda, je connais, mais Julius…

La question du commissaire Coudrier, même souriante, appelle une réponse qui tombera dans ses dossiers.

— C’est mon chien, il est guéri.

Les divans Récamier ne font pas les civières les plus confortables.

— Tenez, prenez encore un peu de café. Je n’ai aucune notion de médecine, mais j’ai une confiance absolue dans le café d’Elisabeth. Elisabeth, aidez-le, je vous prie.

Oui, aidez-moi, Elisabeth, je suis assis sur mes os.

— Voilà.

(Oualà, oualà, oualà…)

— Pourquoi les divans Récamier sont-ils si durs ?

— Parce que les conquérants perdent leur empire quand ils s’endorment sur des sofas, monsieur Malaussène.

— Ils le perdent de toute façon, le sofa du temps…

— On dirait que vous allez mieux.

Je tourne la tête vers le commissaire Coudrier, assis à mon chevet, je lève ma tête en direction d’Elisabeth, penchée sur moi, la tasse de café à la main (la petite tasse cerclée d’or et son impérial), je baisse la tête vers mes pieds, tout là-bas. Ma tête se lève et se baisse, je vais mieux.

— Nous allons pouvoir parler.

Parlons.

— Avez-vous une petite idée de ce qui vous est arrivé ?

— Le Magasin m’est tombé dessus.

— Et pour quelle raison, selon vous ?

Pour quelle raison ? Inimitié injustifiée de Cazeneuve ? Il n’était pas seul. Et il y avait au moins une femme dans le tas. (Une femme sur qui j’ai cogné, doux Jésus !) Pourquoi ? Parce que je ne manifeste pas ? Non, nous ne sommes ni aux zussas ni en nursse. C’est d’ailleurs pour ça que je ne me trouve pas d’occasion de manifester. Pour quelle raison me sont-ils tombés dessus ?

— Je ne sais pas.

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