L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Mathilde haussa les épaules.
— Vous cherchez trop, Charles. On s'est croisés, voilà tout. Sauf si c'est une affaire de biomasse sous-marine, mes impulsions sont en général sans fondement. Et quand je vous entends, je regrette de n'en avoir pas un peu plus parfois, du fondement. Ça m'éviterait d'être coincée là sur une marche d'escalier à me faire estropier ma matinée par un aveugle de mauvaise humeur.
— Pardon, Mathilde. Qu'est-ce que vous voulez que je dise à Adamsberg ?
Charles appela son bureau pour prévenir qu'il serait en retard. Il avait envie de faire d'abord cette petite démarche au commissariat pour la Reine Mathilde, envie de lui rendre ce service, envie de lui faire plaisir. Essayer ce soir d'être doux avec elle, de lui confier qu'il espérait en elle, de lui dire gentiment qu'il lui avait gentiment rendu service. Il ne voulait pas massacrer Mathilde, c'était la dernière chose au monde qu'il souhaitait. Il voulait pour le moment se tenir à Mathilde, essayer de ne pas lâcher prise, essayer de ne pas se retourner pour la frapper. Continuer à l'écouter parler dans tous les sens, sa voix éraillée, sa vie funambule sur le point de se casser la gueule, faudrait lui rapporter un bijou ce soir, pour lui faire plaisir, une broche en or, non, pas une broche en or, un poulet à l'estragon, elle préfère sûrement un bon poulet à l'estragon, l'écouter dire n'importe quoi, glorieuse, et s'endormir le soir avec du Champagne tiède dans les poches de son pyjama, si on a des poches, si on a un pyjama, faudrait pas lui retirer les yeux, faudrait pas la massacrer, faudrait lui acheter un bon poulet à l'estragon.
Il devait maintenant être arrivé à la hauteur du commissariat, mais il n'en était pas sûr, évidemment. Cela ne faisait pas partie des bâtiments dont il avait repéré l'emplacement. Il allait falloir demander. Hésitant, il rayait du bout de sa canne le trottoir devant lui, en marchant lentement. Il était perdu dans cette rue, c'était évident. Pourquoi Mathilde l'avait-elle envoyé là ? Il commençait à ressentir une vaste lassitude. Et quand la vaste lassitude venait, la fureur pouvait venir ensuite, se propulsant par accès mortels depuis le fond de son estomac jusqu'à sa gorge et investissant ensuite tout le cerveau.
Mal en point, une barre dans le front, Danglard arrivait au travail. Il vit cet immense aveugle immobilisé pas loin de l'entrée du commissariat, et sur son visage un hautain désespoir.
— Je peux vous aider ? lui demanda Danglard. Vous êtes perdu ?
— Et vous ? répondit Charles.
Danglard se passa la main dans les cheveux.
Sale question. Est-ce qu'il était perdu ?
— Non, dit Danglard.
— Faux, dit Charles.
— De quoi vous mêlez-vous ? dit Danglard.
— Et vous ? dit Charles.
— Merde, dit Danglard. Démerdez-vous tout seul.
— Je cherche le commissariat.
— Vous tombez bien, j'en suis. Je vous y amène. Qu'est-ce que vous lui voulez au commissariat ?
— L'homme aux cercles, dit Charles. Je viens voir Jean-Baptiste Adamsberg. C'est votre patron, non ?
— C'est vrai, dit Danglard. Mais je ne sais pas s'il est déjà arrivé. Il est peut-être en train de flotter quelque part. Vous venez pour l'informer ou pour le consulter ? Parce que le patron, autant que vous le sachiez, ne donne jamais d'indications claires, qu'on les demande ou qu'on ne les demande pas, d'ailleurs. Alors, si vous êtes journaliste, vous feriez aussi bien d'aller rejoindre vos collègues, là-bas. Ils sont déjà toute une bande.
Ils arrivaient devant la porte cochère de l'entrée. Charles buta contre la marche et Danglard dut le rattraper par le bras. Derrière ses lunettes, dans ses yeux morts, Charles sentit monter une rage fugitive. Il dit très vite :
— Je ne suis pas journaliste.
Danglard fronça les sourcils et passa un doigt sur son front, alors qu'il savait pourtant qu'on ne retire pas un mal de tête en appuyant dessus avec le doigt.
Adamsberg était là. Danglard n'aurait pu dire qu'il était installé à son bureau ni même assis. Il était posé là, trop léger pour le grand fauteuil et trop dense pour le décor blanc et vert.
— M. Reyer voulait vous parler, dit Danglard.
Adamsberg leva les yeux. Il fut plus frappé encore que la veille par le visage de Charles. Mathilde avait raison, la beauté de l'aveugle était spectaculaire. Et Adamsberg admirait la beauté chez les autres, bien qu'ayant renoncé à la convoiter pour lui-même. D'ailleurs, il ne se souvenait pas avoir jamais désiré être à la place d'un autre.
— Restez aussi, Danglard, dit-il, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus.
Charles chercha le contour d'un fauteuil et s'assit.
— Mathilde Forestier, dit-il, ne pourra pas vous accompagner ce soir au métro Saint-Georges comme elle l'avait promis. Voilà le message. Je ne fais que passer et transmettre.
— Et comment espère-t-elle que je puisse repérer sans elle l'homme aux cercles, puisqu'elle seule le connaît ? demanda Adamsberg.
— Elle y a pensé, répondit Charles en souriant. Elle dit que je peux faire l'affaire, parce qu'à ses sens, l'homme laisse dans son sillage une vague odeur de pomme pourrie. Elle dit que je n'ai qu'à attendre la tête levée et respirer à fond, que je serais un limier hors classe pour la pomme pourrie.
Charles haussa les épaules.
— Il n'en est pas question. Elle est très désobligeante parfois.
Adamsberg avait l'air préoccupé. Il s'était tourné de côté, il avait calé ses pieds sur la corbeille en plastique et appuyé un papier sur sa cuisse. Il avait l'air de vouloir se mettre à dessiner comme si de rien n'était mais Danglard pensait qu'il en allait autrement. Il voyait le visage d'Adamsberg plus brun que d'habitude, le nez plus marqué, les dents qui se serraient et se desserraient.
— Oui, Danglard, dit-il à voix assez basse, on ne peut rien faire si Mme Forestier ne guide pas la ronde. Vous diriez que c'est bizarre, n'est-ce pas ?
Charles fit un mouvement pour partir.
— Non, monsieur Reyer, restez, continua Adamsberg sur le même ton. C'est embêtant, j'ai reçu un coup de fil anonyme ce matin. Une voix qui m'a dit : « Connaissez-vous l'article paru il y a deux mois dans la gazette Tout le 5e en cinq pages ? Alors, commissaire, pourquoi ne questionnez-vous pas ceux qui savent ? » Et on a raccroché. La voilà, cette gazette, je viens de me la procurer. C'est un torchon mais ça compte pas mal de lecteurs. Tenez, Danglard, lisez-nous ça, en haut de la page 2. Vous savez que je lis mal à haute voix.
— «Une connaisseuse...
« Qu'une partie de la presse s'amuse à s'attacher aux faits et gestes d'un pauvre fou dont la vaine occupation consiste à entourer à la craie de vieilles capsules de bière, ce qui est à la portée du premier enfant venu, ne fait que trahir l'affligeante conception de leur métier dont témoignent, hélas, trop de nos confrères. Mais que les scientifiques s'en mêlent aussi augure mal de la recherche française. Hier encore, l'éminent psychiatre Vercors-Laury consacrait une colonne entière à ce piètre fait divers. Mais ce n'est pas tout. Les échos mondains de notre quartier révèlent que Mathilde Forestier, réputée dans le monde entier pour ses travaux sur le monde sous-marin, se penche à son tour au chevet de ce pitoyable amuseur public. Il semblerait qu'elle ait poussé ses efforts jusqu'à le bien connaître et même l'accompagner dans ses grotesques rondes nocturnes, ce qui ferait d'elle la seule personne à avoir percé le "mystère des cercles". La belle affaire. Elle aurait elle-même dévoilé ce secret au cours d'une soirée bien arrosée au Dodin Bouffant, où l'on fêtait la sortie de son dernier ouvrage. Certes, notre arrondissement s'est toujours enorgueilli de compter cette célébrité parmi ses occupants de longue date, mais Mme Forestier ne ferait-elle pas mieux de dépenser les deniers de l'État au profit de ses chers poissons plutôt qu'à la traque d'un imbécile peut-être malfaisant, d'un maniaque déséquilibré, que les infantiles imprudences de notre grande dame risqueraient bien d'attirer dans notre quartier, jusque-là épargné par les cercles ? Il existe des poissons dont le seul contact est mortel. Mme Forestier en sait long là-dessus, et nous n'allons pas lui faire la leçon en son domaine. Mais que sait-elle des poissons des villes et de leurs dangers ? Ne risque-t-elle pas, en flattant de tels comportements, de réveiller l'eau qui dort ? Et pourquoi jouer à tirer cette proie dans ses filets jusqu'au cœur de notre arrondissement, suscitant un déplaisir légitime chez nous ? »