L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Mais si Camille était morte ici ou là dans le monde, alors la vie s'étranglait. Alors ça ne valait peut-être plus autant le coup de s'agiter le matin et de courir le jour, si elle était morte, Camille, l'invraisemblable rejeton d'un dieu grec et d'une prostituée égyptienne, c'est comme ça qu'il voyait sa lignée. Ça ne valait peut-être plus autant le coup de s'énerver à chercher des assassins, à savoir combien on veut de sucres dans son café, à coucher avec Christiane, à regarder toutes les pierres de toutes les rues, si quelque part Camille ne faisait plus dilater la vie autour d'elle, avec ses choses du grave et du futile, l'une sur le front, l'autre sur les lèvres, qui se bouclaient toutes deux en un huit qui dessinait l'infini. Alors si Camille était morte, Adamsberg perdait la seule femme qui lui ait dit à voix basse un matin : « Jean-Baptiste, je vais à Ouahigouya. C'est aux sources de la Volta blanche. » Elle s'était détachée de lui, elle avait dit « Je t'aime », elle s'était habillée, et elle était sortie. Acheter du pain, il avait pensé. Elle n'était pas revenue, la petite chérie. Neuf ans. Il n'aurait pas tellement menti s'il avait dit : « J'ai bien connu Ouahigouya, j'y ai même vécu quelque temps. »
Avec tout ça, Christiane qui était là, certaine qu'elle allait faire le café demain, alors que la petite chérie avait crevé quelque part sans qu'il ait été là pour faire quelque chose. Et alors lui crèverait un jour sans avoir jamais revu la petite. Il imaginait que Mathilde Forestier pourrait le tirer de cette noirceur, même si ce n'était pas pour ça qu'il la cherchait. Mais il espérait qu'en la voyant, le film reprendrait où il en était resté, avec le groom dans l'hôtel du Caire.
Et Mathilde appela.
Il recommanda à Christiane, dégrisée, de s'endormir vite car il rentrerait tard, et il retrouva Mathilde Forestier une demi-heure plus tard chez elle.
* * *
Et elle le reçut avec un plaisir qui desserra un peu le goulot où s'était étranglé le monde depuis quelques heures. Même, elle l'embrassa rapidement, pas vraiment sur la joue, pas vraiment sur les lèvres. Elle rit, elle dit que c'était délicieux, qu'elle avait le coup d'œil pour choisir l'endroit où il fallait embrasser, que pour ces choses-là elle était très observatrice, qu'il ne fallait pas s'alarmer parce qu'elle ne prenait comme amants que des hommes du même âge qu'elle, c'était un principe absolu, ça évitait les histoires et les comparaisons. Ensuite elle le mena par l'épaule jusqu'à une table où une vieille dame faisait des réussites et du courrier en même temps, et où un gigantesque aveugle semblait la conseiller dans les deux affaires.
La table était ovale et transparente, avec de l'eau et des poissons dedans.
— C'est une table-aquarium, expliqua Mathilde. J'ai inventé ça un soir. Un peu clinquant, un peu facile... comme moi. Les poissons n'aiment pas que Clémence fasse des réussites. À chaque fois qu'elle claque une carte sur le verre, ça les fait fuir, vous voyez ?
— Elle est ratée, soupira Clémence, en repliant les cartes. C'est signe que je ne devrais pas répondre à l'annonce de l'homme conservé de soixante-six ans. Pourtant ça me tente. Je la sens bien, cette annonce.
— Vous en avez fait beaucoup, des annonces ? demanda Charles.
— Deux mille trois cent cinquante-quatre. Je n'ai jamais trouvé chaussure à mon pied. Faut croire que j'ai un sort. Je me dis, Clémence, tu n'y arriveras jamais, jamais.
— Mais si, dit Mathilde pour l'encourager, surtout si Charles veut bien vous aider à rédiger les réponses. C'est un homme, il sait ce qui plaît.
— Mais le produit ne paraît pas facile à vendre, dit Charles.
— Je compte sur vous pour trouver quand même un moyen, répondit Clémence qui avait l'air de ne se fâcher de rien.
Mathilde entraîna Adamsberg dans son bureau.
— On va s'installer à ma table cosmique, si ça ne vous ennuie pas. Ça me délasse.
Adamsberg examina une grande table de verre noir, percée de centaines de points lumineux éclairés par en dessous, qui représentaient toutes les constellations du ciel. C'était beau, un peu trop.
— Mes tables, elles n'ont aucun succès dans le commerce, dit Mathilde. En face de vous, continua-t-elle en posant son doigt sur la table, vous avez le Scorpion, ici le Serpentaire, et puis la Lyre, les Hercules, la Couronne. Ça vous plaît ? Moi je m'installe là, les coudes sur la constellation du Poisson austral. Et si ça se trouve, tout est faux. Et si ça se trouve, des milliers d'étoiles qu'on voit encore briller ont déjà disparu, ce qui fait que le ciel est démodé. Vous vous rendez compte, Adamsberg ? Le ciel démodé ? Et qu'est-ce que ça peut bien faire, si on le voit quand même ?
— Madame Forestier, dit Adamsberg, je voudrais que vous me conduisiez à l'homme aux cercles ce soir. Vous n'avez pas écouté la radio aujourd'hui ?
— Non, dit Mathilde.
— On a trouvé ce matin une femme égorgée dans l'un de ses cercles, à deux pas d'ici, rue Pierre-et-Marie-Curie. Une bonne grosse femme exempte de toute turpitude ayant pu entraîner son assassinat. L'homme aux cercles a passé la vitesse supérieure.
Mathilde posa son sombre visage sur ses poings, puis elle se leva avec brusquerie, sortit une bouteille de scotch et deux verres et posa le tout sur la constellation de l'Aigle entre eux deux.
— Je ne suis pas très bien ce soir, dit Adamsberg. La mort fait les cent pas dans ma tête.
— Ça se voit. Faut boire un coup, dit Mathilde.
— Quelle autre mort ? demanda Adamsberg.
— Il y en a forcément une autre, dit Mathilde. Si vous faisiez cette tête-là à chaque meurtre, ça fait longtemps que vous auriez changé de métier. Donc il y a une autre mort qui vous hache le cerveau en deux. Vous voulez que je vous mène à l'homme aux cercles pour l'arrêter ?
— C'est trop tôt. Je voudrais le repérer, je voudrais le voir, je voudrais le connaître.
— Je suis embêtée, Adamsberg, parce que cet homme et moi, on est devenus un peu complices. C'est un peu plus entre lui et moi que ce que je vous ai raconté l'autre fois. En fait, je l'ai déjà vu au moins douze fois, et à partir de la troisième fois, il avait repéré mon manège. Et tout en se gardant à distance, il se laissait faire par ma filature, il m'adressait des coups d'œil, des sourires peut-être, je ne sais pas, il se tenait toujours trop loin de moi, ou la tête basse. Mais la dernière fois, il m'a même fait un petit signe de la main avant de partir, j'en suis convaincue. Je ne voulais pas vous raconter tout ça l'autre jour, parce que je n'avais pas envie que vous me classiez parmi les maniaques. Après tout, les flics, on peut pas les empêcher de classer. Mais maintenant c'est différent puisque la police va le rechercher pour meurtre. Cet homme, Adamsberg, me semble inoffensif. J'ai assez traîné dans les rues la nuit pour savoir ressentir le danger. Avec lui, non. Il est petit, presque minuscule pour un homme, maigrichon, soigné, ses traits sont mobiles, inconstants, embrouillés, il n'est pas beau. Il a peut-être soixante-cinq ans. Avant de s'accroupir pour écrire sa phrase, il relève les pans de son imperméable pour ne pas les salir.