L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— Voyons, vous n'allez pas vous abriter derrière les argumentations des autres pour attaquer ? Danglard ceci, Danglard cela. Et vous-même alors ?
— Danglard est un penseur. Je l'écoute. Quant à moi, une seule chose m'importe: l'homme aux cercles et ses occupations maudites. Rien d'autre ne m'intrigue. Et Charles Reyer, vous connaissez quelque chose de lui ? Impossible de savoir lequel de vous deux a cherché l'autre. On dirait que c'est vous, mais il aurait pu vous forcer la main.
Il y eut un silence, et Mathilde dit:
— Pensez-vous vraiment que je me laisse manœuvrer comme ça ?
Au ton différent de Mathilde, Adamsberg interrompit le crayonnage qu'il avait repris. En face de lui, elle le dévisageait en souriant, superbe et généreuse, mais sûre d'elle, mais royale, comme pouvant faire et défaire son bureau et le monde d'une simple moquerie. Alors il parla lentement, hasardant les idées nouvelles que suggérait le regard de Mathilde. Une main sur la joue, il dit :
— Lorsque vous êtes venue au commissariat la première fois, ce n'était pas pour chercher Charles Reyer, n'est-ce pas ?
Mathilde riait.
— Si. Je le cherchais ! Mais j'aurais pu le localiser sans votre aide, vous savez.
— Bien sûr. J'ai été idiot. Mais vous mentez de manière magnifique. Alors ? À quoi jouons-nous ? Qui cherchiez-vous en venant ici ? Moi ?
— Vous.
— Simple curiosité parce que les journaux avaient annoncé ma nomination ? Vous vouliez me rajouter dans vos notes ? Non, ce n'est pas ça, non.
— Non, bien sûr que non, dit Mathilde.
— Pour me parler de l'homme aux cercles, comme le suppose Danglard ?
— Même pas. Sans les articles calés sous le pied de votre lampe, je n'y aurais pas pensé. Vous pouvez ne pas me croire, à présent que vous savez que je mens comme je respire.
Adamsberg secouait la tête. Il se sentait en porte à faux.
— J'avais simplement reçu une lettre, reprit Mathilde: «J'apprends que Jean-Baptiste est nommé à Paris. S'il te plaît, va voir. » Alors je suis venue voir, c'est tout naturel. Il n'y a pas de coïncidence dans la vie, vous le savez bien.
Mathilde tirait sur sa cigarette en souriant. Elle s'amusait bien, Mathilde. Elle s'en payait une sacrée tranche.
— Allez jusqu'au bout, madame Forestier. Une lettre de qui ? De qui parlons-nous ?
Mathilde se leva en riant encore.
— De notre belle promeneuse. Plus douce que moi, plus farouche, moins pute et moins déglinguée. Ma fille. Camille, ma fille. Mais vous aviez raison sur un point, Adamsberg : Richard III est mort.
Ensuite, Adamsberg ne sut dire si Mathilde était partie tout de suite ou peu après. Aussi désabusé pouvait-il être en ce moment, une seule chose avait retenti dans sa tête : vivante. Camille vivante. La petite chérie n'importe où et aimée par n'importe qui, mais respirant, le front buté, le nez busqué, les lèvres tendres, sa sagesse, sa futilité, sa silhouette, vivantes.
Ce n'est que plus tard en marchant dans la rue pour rentrer chez lui — il avait fait poster des hommes ce soir aux métros Saint-Georges et Pigalle en pressentant que ça ne donnerait rien — qu'il prit conscience de ce qu'il avait appris. Camille était la fille de Mathilde Forestier. Bien sûr. Même mystificatrice comme l'était Mathilde, ce n'était pas la peine de vérifier. Des profils pareils, ça ne se fabrique pas à des milliers d'exemplaires. Pas de coïncidence. La petite chérie, quelque part sur la terre, avait lu la presse française, appris sa nomination, et écrit à sa mère. Peut-être lui écrivait-elle souvent. Ou peut-être même se voyaient-elles souvent. Si ça se trouve, Mathilde se débrouillait pour faire correspondre les destinations de ses expéditions scientifiques avec les lieux où séjournait sa fille. C'était même certain. Il n'avait qu'à savoir sur quelles côtes Mathilde avait accosté toutes ces dernières années pour savoir où Camille s'était promenée. Alors il avait eu raison. Elle se promenait, perdue, insaisissable. Insaisissable. Il réalisa cela. Il ne la saisirait plus jamais. Mais elle avait voulu savoir ce qu'il devenait. Il n'avait pas fondu comme cire dans l'esprit de Camille. Mais de cela, il n'avait jamais trop douté.
Non qu'il se crût inoubliable. Mais il sentait qu'un bout de lui s'était calé comme une petite pierre au fond de Camille, et qu'elle devait en être un tant soit peu alourdie. C'était obligé. Il fallait que cela soit ainsi. Aussi vain soit à ses yeux l'amour des hommes, et quelque désobligeante soit à ce jour son humeur, il ne pouvait admettre qu'il ne demeure pas de cet amour-là une parcelle magnétisée dans le corps de Camille. De même qu'il savait, bien qu'y pensant rarement, qu'il n'avait jamais tout à fait laissé se dissoudre l'existence de Camille en lui, et il n'aurait pas su dire pourquoi, puisqu'il n'y avait jamais réfléchi.
Ce qui le tracassait, l'arrachait même aux contrées lointaines où son indifférence l'avait fait progresser tout au long de cette journée, c'était qu'il aurait maintenant suffi de questionner Mathilde pour savoir.
Bon, juste pour savoir. Savoir par exemple si Camille aimait quelqu'un d'autre. Mais mieux valait ne rien savoir du tout et s'en tenir au groom de l'hôtel du Caire où il en était resté la dernière fois. Il était très bien ce groom, brun, longs cils, et juste pour une ou deux nuits parce qu'il avait chassé les cafards de la salle de bains. Et puis Mathilde ne dirait rien de toute façon. Ils n'en parleraient plus. Plus un mot sur cette fille qui les baladait tous les deux d'Egypte à Pantin et puis c'était tout. Si ça se trouvait justement, elle était à Pantin. Elle était vivante, voilà ce qu'avait juste voulu lui dire Mathilde. Elle avait ainsi tenu sa promesse de l'autre nuit au métro Saint-Georges, de lui ôter cette mort-là de la tête.
Peut-être aussi Mathilde, se sentant menacée d'emmerdements policiers, avait-elle ainsi cherché à se rendre intouchable ? À lui faire savoir qu'en emmerdant la mère il attristerait la fille ? Non. Ce n'était pas le genre de Mathilde. Il ne fallait plus en parler et puis c'est tout. Laisser Camille où elle était, poursuivre l'enquête autour de Mme Forestier sans varier d'itinéraire. Voilà ce qu'avait dit cet après-midi le juge d'instruction : « Sans varier d'itinéraire, Adamsberg. »
Quel itinéraire ? Un itinéraire suppose un plan, une projection dans l'avenir, et pour cette enquête, Adamsberg en avait encore moins que pour aucune autre.
Il attendait l'homme aux cercles. Cet homme n'avait pas l'air d'inquiéter grand monde. Mais pour lui, l'homme aux cercles était une créature qui ricanait dans les nuits et grimaçait dans les jours. Un homme difficile à coincer, dissimulé, putride, duveteux comme les papillons de nuit, dont la pensée lui était exécrable et le faisait frissonner, lui, Adamsberg.
Comment Mathilde pouvait-elle le dire «inoffensif», et s'amuser, follement, à le suivre dans ses cercles mortifères ? C'était bien là, quoi qu'il en dise, l'imprévoyance fantasque de Mathilde. Et comment Danglard, le sage et profond Danglard, pouvait-il aussi l'innocenter, le chasser de ses pensées, alors qu'il était cramponné aux siennes comme une araignée malfaisante ? Ou alors c'était lui, Adamsberg, qui se fourvoyait. Mais il n'empêche. Il n'avait jamais pu que suivre le sens du courant où il se trouvait. Et quoi qu'il arrive, il continuait d'aller vers cet homme mortel. Alors il le verrait, il le fallait. Peut-être qu'en le voyant, il changerait d'avis. Peut-être. Il allait l'attendre. Il était sûr que l'homme aux cercles viendrait à lui. Après-demain. Après-demain peut-être, il y aurait un nouveau cercle.