L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— «Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ?», récita Edouard, ou bien : « Edouard, dans ce bar, que fais-tu si tard ? » ou bien : « La vie, sale fourmi, pourquoi tu m'ennuies ?» ou bien: «Violence, mon engeance, laisse aller ta danse », ou...
— Ça suffit, bon Dieu, dit Danglard. Oui, « Victor, mauvais sort... », ça traîne avec soi le vice de la mort, et le malheur et la menace et tout ce que tu veux. C'est entendu, Adamsberg a senti ça le premier. Mais est-ce suffisant pour accuser l'homme ? Le graphologue est formel : il n'est pas fou, pas même déséquilibré, il est cultivé, anxieux de son paraître et de sa réussite en même temps qu'inabouti, et agressif en même temps que dissimulé, ce sont ses mots. Il dit aussi : « L'homme est âgé, en crise, mais il se maîtrise ; il est pessimiste, obsédé par sa fin, donc par son éternité. Ou bien c'est un raté sur le point de réussir, ou bien c'est un réussi sur le point de rater. » Le graphologue, il est comme ça, mes chéris, il retourne toutes ses phrases comme des doigts de gant, il les fait aller dans un sens et puis dans un autre. Par exemple, il ne pourrait pas parler du désir de l'espérance sans parler aussitôt de l'espérance du désir, et ainsi de suite. Sur l'instant, ça produit un effet intelligent, après quoi on réalise qu'il n'y a pas grand-chose à comprendre. Sauf que c'est le même type qui a fait jusqu'ici tous les cercles, un type sensé et lucide, et qu'il est sur le point de réussir ou de rater. Mais quant à savoir si on est venu mettre la morte après coup dans un cercle déjà fait, le labo dit que c'est impossible d'en décider. C'est possible que oui, c'est possible que non. Vous trouvez que c'est une réponse de chimiste ? Et puis le cadavre lui-même, on ne peut pas dire qu'il fasse de son mieux pour aider : c'est un cadavre qui a eu une vie de poupée lisse comme un évier, sans intrication amoureuse, sans pathologie de famille, sans névrose d'argent, sans penchants sulfureux : rien. Rien que des pelotes de laine et des pelotes de laine, des congés en Touraine, des jupes aux mollets et des chaussures solides, un petit carnet pour écrire des mots, beaucoup de biscottes aux raisins dans les placards de la cuisine. Elle en parle d'ailleurs à une page de son carnet : « Impossible de manger des biscottes au travail, ça met des miettes partout et la patronne s'en aperçoit», et tout à l'avenant. Vous me direz: «Alors, qu'est-ce qu'elle foutait dehors hier soir ? » Elle revenait de voir sa cousine qui travaille aux guichets de la station de métro Luxembourg. Elle y allait souvent, elle s'installait dans la petite cabine des billets, elle mangeait des chips en tricotant des gants « incas » qu'elle vendait à la boutique, et elle rentrait à pied, sans doute par la rue Pierre-et-Marie-Curie.
— C'est sa seule famille ?
— Oui, et cette cousine héritera. Mais hériter de biscottes aux raisins et d'une boîte à sucre avec des billets dedans, je ne vois ni la cousine ni son mari égorger Madeleine Châtelain pour ça.
— Mais si quelqu'un avait voulu se servir d'un cercle, comment aurait-il pu savoir à l'avance ou il serait tracé dans Paris cette nuit-là ?
— C'est la question, mes chéris. Mais on doit pouvoir y arriver.
Danglard se leva pour aller poser délicatement le petit Cinq, le petit René, dans son lit.
— Par exemple, continua-t-il, la nouvelle copine du commissaire, Mathilde Forestier, il paraît qu'elle a vu l'homme aux cercles. Adamsberg me l'a dit. J'arrive à nouveau à prononcer son nom. Ça me fait du bien, ces conciliabules.
— Pour le moment, c'est plutôt un monoliabule, dit Edouard.
— Et cette femme qui connaît l'homme aux cercles, elle m'inquiète, ajouta Danglard.
— Tu as dit l'autre jour, dit la première des seconds jumeaux, qu'elle était belle et tragique et cassée et rauque comme une pharamineuse pharaone déchue, mais elle ne t'avait pas inquiété.
— Tu n'as pas réfléchi avant de parler, petite fille. L'autre jour, personne n'avait encore été tué. À présent, je la revois entrer au commissariat sous un prétexte aberrant, faire la folle, arriver jusqu'à Adamsberg, parler de tout et de rien pour annoncer en fin de compte qu'elle connaît bien l'homme aux cercles. Une dizaine de jours avant le meurtre, ça tombe trop bien.
— Tu veux dire que préméditant de tuer Madeleine, elle serait venue voir Adamsberg pour faire l'innocente ? dit Lisa. Comme cette femme qui avait bousillé son grand-père, mais qui était venu te confier ses « pressentiments » un mois avant ? Tu te souviens ?
— Tu te rappelles cette sale femme ? Pas pharaonique du tout d'ailleurs et gelée comme un reptile. Elle a failli s'en sortir. C'est le coup classique des meurtriers qui téléphonent pour annoncer la découverte du corps, mais en bien plus élaboré. Alors, l'irruption de Mathilde Forestier, ça y fait penser. On l'entend déjà protester: «Commissaire, je ne serais pas venue moi-même vous raconter que j'avais suivi l'homme aux cercles si j'avais eu l'intention de me servir de lui pour tuer ! » Une manœuvre dangereuse mais suprême, et qui serait assez dans son genre. Puisqu'elle est d'un genre assez suprême, vous avez compris ça.
— Et elle aurait voulu tuer la grosse Madeleine ?
— Non, dit Ariette, Madeleine, ce serait une pauvre dame tirée au sort pour amorcer une série, pour coller ça sur les reins du maniaque aux cercles. Le vrai meurtre, ça sera pour plus tard. C'est à ça qu'il pense, papa.
— Peut-être que c'est à ça qu'il pense, dit Danglard.
* * *
Le lendemain matin, Mathilde croisa Charles Reyer en bas de l'escalier, penché devant sa porte. En réalité, elle se demanda s'il ne l'attendait pas, feignant de ne pas trouver le trou de la serrure. Pourtant il ne dit rien quand elle passa.
— Charles, dit Mathilde, vous collez votre œil aux trous de serrure ?
Charles se redressa, présentant un visage sinistre dans l'obscurité de la cage d'escalier.
— C'est vous, Reine Mathilde, qui faites d'aussi cruels jeux de mots ?
— C'est moi, Charles. Je vous devance. Vous connaissez le vieux principe : « Si tu veux la paix, prépare la guerre. »
Charles soupira.
— C'est bien, Mathilde. Alors aidez un pauvre aveugle à mettre sa clef dans la serrure. Je n'y suis pas encore habitué.
— C'est là, dit Mathilde en lui guidant la main. Voilà, c'est fermé. Charles, vous avez pensé quelque chose du flic qui est venu hier soir ?
— Non. Je n'arrivais pas à surprendre votre conversation, et puis je divertissais Clémence. Ce qui me plaît chez Clémence, c'est que c'est une tarée, et l'existence de tarés me fait beaucoup de bien.
— Aujourd'hui, j'ai l'intention de suivre un gars taré qui s'intéresse à la rotation mythique des tiges de tournesol, je voudrais bien savoir pourquoi. Ça peut me prendre la journée et la soirée entière. Alors, si ça ne vous ennuie pas, j'aimerais que vous alliez voir ce flic à ma place. C'est sur votre chemin.
— Qu'est-ce que vous préparez, Mathilde ? Vous êtes déjà arrivée à vos fins — et lesquelles ? — en me faisant venir vivre chez vous. Vous voulez me refaire les yeux, vous me mettez votre Clémence sur le dos pendant toute une soirée, et maintenant entre les pattes de ce policier... Mais pourquoi êtes-vous venue me chercher ? Pour faire quoi de moi ?