L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— Comment fait-il ses cercles, de l'intérieur, de l'extérieur ?
— De l'extérieur. Soudain, il tombe en arrêt devant une bricole et il sort tout de suite sa craie, comme s'il savait sans hésiter que c'était la bonne bricole pour ce soir. Il jette des regards autour de lui, il attend que la rue soit déserte, il ne veut pas être vu, sauf par moi qu'il semble tolérer, je ne sais pas dire pourquoi. Peut-être se doute-t-il que je peux le comprendre. Son opération lui prend vingt secondes environ. Il fait le grand cercle en tournant autour de l'objet, puis il s'accroupit pour écrire, toujours en jetant des regards partout. Ensuite il disparaît à la vitesse de la lumière. Il est vif comme le renard et il a l'air de connaître ses itinéraires. Il m'a toujours semée une fois le cercle fait et je n'ai jamais pu repérer son domicile. En tout cas, si vous arrêtez ce type, j'ai peur que vous ne fassiez une connerie.
— Je ne sais pas, dit Adamsberg. Il faut que je le voie d'abord. Comment l'avez-vous repéré ?
— Ce n'est pas magique, j'ai cherché. J'ai d'abord téléphoné à quelques amis journalistes qui s'intéressaient à son cas, au tout début. Ils m'ont donné les noms de ceux qui leur avaient signalé des cercles. J'ai appelé ces témoins. Ça vous paraîtra peut-être bizarre que je m'occupe tant de ce qui ne me regarde pas, mais c'est parce que vous ne travaillez pas sur les poissons. Quand on passe autant d'heures à scruter les poissons, on se dit qu'il y a quelque chose qui déraille, que ce serait tout de même le moins que de donner aussi de l'attention aux êtres humains, que de les regarder faire eux aussi. Enfin je vous expliquerai ça une autre fois. Et presque tous ces témoins avaient découvert les cercles avant minuit et demi, jamais plus tard. Comme l'homme aux cercles sillonnait tout Paris, j'ai pensé, très bien, ce type-là prend le métro, et il ne veut pas rater la dernière correspondance, c'est une hypothèse à tenter. C'est idiot, non ? Mais deux cercles avaient été découverts vers deux heures du matin, dans le même périmètre, rue Notre-Dame-de-Lorette et rue de la Tour-d'Auvergne. Comme ce sont des rues passantes, j'ai imaginé que ces cercles avaient dû être tracés assez tard, après le dernier métro. Peut-être parce qu'il pouvait rentrer à pied, parce qu'il habitait tout à côté. Est-ce que jusqu'ici je ne suis pas trop embrouillée ?
Adamsberg secoua la tête avec lenteur. Il admirait.
— Donc, j'ai pensé, avec de la chance, son métro, c'est Pigalle ou c'est Saint-Georges. J'ai planqué quatre soirs de suite à Pigalle : rien. Il y a eu pourtant deux cercles ces nuits-là dans le 17e et le 2e arrondissement, mais je n'ai vu personne d'adéquat entrer et sortir du métro entre dix heures et la fermeture des grilles. Alors j'ai essayé Saint-Georges. Là, j'ai remarqué un petit solitaire, les poings enfoncés dans les poches, le regard à terre, qui prenait une rame vers onze heures moins le quart. J'en ai vu d'autres aussi qui pouvaient correspondre à ce que je cherchais. Mais seul le petit solitaire est ressorti à minuit un quart et a recommencé les mêmes allées et venues quatre jours plus tard. Le lundi suivant, début de tranche 1, ère nouvelle, je suis retournée à Saint-Georges. Il est venu, je l'ai suivi. C'a été le soir de la recharge de stylo à bille. Parce que c'était bien lui, Adamsberg. D'autres fois, je l'ai attendu à la sortie du métro pour le suivre jusqu'à sa maison. Mais c'est là qu'il m'a toujours échappé. Je n'allais pas lui courir après, je ne suis pas policier.
— Je ne vais pas vous dire que c'est du travail fabuleux, ça ferait trop flic, mais tout de même, c'est du travail fabuleux.
Adamsberg employait souvent le mot fabuleux.
— C'est vrai, dit Mathilde, je m'en suis bien sortie, mieux que pour Charles Reyer en tous les cas.
— Au fait, il vous plaît ?
— Il est mauvais comme une teigne, c'est une sale bête, mais ça ne me gêne pas. Ça fera un équilibre avec Clémence, la vieille dame que vous avez vue, qui est bonne jusqu'à la stupeur. On dirait parfois qu'elle le fait exprès. Charles n'aura pas plus de succès avec elle qu'avec moi pour la faire réagir. Ça lui fera du bien, ça lui usera les dents.
— À propos, elle a de drôles de dents Clémence.
— Vous avez remarqué ? Comme Crocidura russula, ça ne fait pas humain. Et puis ça doit décourager ses prétendants. Faudrait refaire les yeux de Charles, faudrait refaire les dents de Clémence, faudrait refaire le monde entier. Et après, qu'est-ce qu'on s'emmerderait. En se dépêchant, on pourrait être au métro Saint-Georges à dix heures, si c'est votre idée, mais je vous l'ai dit, Adamsberg, je ne crois pas que ce soit lui. Je crois que quelqu'un d'autre a utilisé son cercle après coup. C'est impossible, ça ?
— Il faudrait quelqu'un de sacrement au courant de ses habitudes.
— Je suis bien au courant, moi.
— Oui, et ne le dites pas trop fort, parce qu'on vous soupçonnerait d'avoir suivi l'homme aux cercles ce soir-là, puis d'avoir transporté votre victime assommée dans votre voiture jusqu'à la rue Pierre-et-Marie-Curie, enfin de l'avoir égorgée sur place, au centre du cercle, en veillant bien à ce qu'elle ne dépasse pas du trait. Mais ça paraît fastidieux, non ?
— Non. Je trouve que ça vaut même drôlement le coup, si c'est pour faire accuser un autre. C'est même très tentant, ce maniaque qui s'offre à la justice sur un plateau, et qui prépare en plus des cercles de deux mètres de diamètre, juste vastes pour un corps. Ça a pu donner envie de commettre un meurtre à pas mal de monde en fait.
— Et où la justice trouverait-elle le mobile, s'il est prouvé que la victime est une parfaite inconnue pour l'homme aux cercles ?
— La justice conclura à un crime gratuit de maniaque.
— Il n'en présente aucun des signes classiques. Alors comment le meurtrier «vrai », selon votre hypothèse, pourrait-il être certain que l'homme aux cercles sera condamné à sa place ?
— Quelle est votre idée, Adamsberg ?
— Aucune, madame, aucune en vérité. Simplement, je sens ces cercles charrier leur malaise depuis le début. Je ne sais pas si leur auteur a tué cette femme à présent, et il se peut que vous ayez raison. Peut-être l'homme aux cercles n'est-il qu'une victime. Vous semblez réfléchir et tirer des conclusions bien mieux que moi, vous êtes une scientifique. Je ne procède pas avec ces étapes et ces déductions. Mais tout ce que je ressens pour le moment, c'est que l'homme aux cercles n'est pas un tendre, même s'il est votre protégé.
— Mais vous n'avez aucune preuve ?
— Aucune. Mais j'ai voulu tout savoir sur lui depuis des semaines. Il était déjà dangereux à mes yeux quand il cerclait les cotons-tiges et les bigoudis. Il le reste donc aujourd'hui.
— Mais mon Dieu, Adamsberg, vous travaillez complètement à l'envers ! C'est comme si vous disiez qu'un plat est pourri pour la seule raison que vous avez mal au cœur avant de passer à table !
— Je sais.
Adamsberg avait l'air contrarié par lui-même, ses yeux s'enfuyaient vers des rêves ou des cauchemars où Mathilde ne pouvait plus le suivre.
— Venez, dit-elle, on file à Saint-Georges. Si on a la chance de le voir, vous comprendrez pourquoi je le défends contre vous.