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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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— Laisse ça, tante, c'est mon affaire.

Mathilde me céda la place, de mauvaise grâce.

— Tu veux repasser avec l'épaule que tu as ? Sérieusement, tu la vois, ton épaule ? Tu me feras le plaisir d'aller voir Rénégault ces jours-ci.

Mon manteau enlevé, non sans mal, je m'étais installée devant la table pour repasser assise. L'épaule incriminée essaya de se soulever. Et moi de mentir :

— Vulgaire rhumatisme. Il me gêne un peu. Il ne me fait pas mal.

— Tatata ! fit Mathilde.

A ce moment, j'effleurai rapidement le fer de l'index pour voir s'il était assez chaud.

— Il est froid, ton fer ! Comment pouvais-tu repasser avec ce glaçon ?

Appliquant cette fois toute la main, je répétai : « Froid, il est froid. Le courant est coupé. » Mais un léger grésillement, une odeur de roussi m'alertèrent en même temps que Mathilde.

— Tu es folle ? cria-t-elle.

Stupide, je considérais mes doigts gaufrés par la brûlure. Je n'avais absolument rien senti.

XIV

L'avant-veille de Noël, deux monteurs stupéfaits vinrent poser le téléphone.

— Ce n'est pas souvent, m'avoua l'un d'eux, que je fais un branchement dans une chambre de bonne. Encore une lubie de votre patronne, hein ?

A quoi bon le détromper ? Mes béquilles auraient dû le faire : il n'y a pas de camériste bancale. Je me précipitai sur l'appareil pour lire mon numéro sur la rondelle blanche, au centre du disque. Entrepôt 70–67… Déception ! Grimace ! Entrepôt ne m'inspirait guère. J'y moisissais comme une marchandise. Mais, la mnémotechnie volant à mon secours, j'employai le procédé classique, je remplaçai les chiffres par les lettres de la même case et j'obtins ENTrons. Dans une ère nouvelle, pardi ! Entrez, entrez, messieurs, mesdames… Fredonnant cette scie, je lançai des appels dans toutes les directions pour notifier ce mot de passe aux usagers : Serge, Pascal, Mlle Calien… Et même Catherine, qui pourtant habite de l'autre côté de la rue. A l'autre bout du fil, ils criaient tous : « Bon Noël ! » en y ajoutant diverses formules, polies, pieuses ou truculentes. Nouy fut le plus bavard. Il voulait absolument m'emmener réveillonner dans une boîte de nuit, il beuglait dans l'appareil :

— Laisse-toi faire, voyons ! Je prendrai soin de tes quilles.

Invitation saugrenue ! Je dus aussi décliner une proposition de Mlle Calien qui m'offrait deux places — une pour moi, une pour Claude — au goûter de l'Aide aux infirmes. Ça non ! J'étais encore capable de me payer une aile de dinde et une part de Saint-Honoré. D'ailleurs, à chacun ses fêtes. Pourquoi chiper, moi incroyante, au calendrier religieux un prétexte à bombance ?

Me réservant pour les étrennes, je ne mis rien au nom du petit Jésus dans les chaussures orthopédiques de Claude et, comme Noël tombait un mardi, je le laissai aller avec sa mère au sapin municipal. Quant à moi, je ne sortis pas de la journée, je l'employai à confectionner une petite culotte de velours noir, en compagnie de Mathilde. Ma tante avait jadis eu quelque piété, mais au lendemain du bombardement elle avait déclaré tout net qu'elle ne rendrait plus jamais hommage à une Providence coupable d'avoir laissé massacrer toute sa famille.

— Tu aurais pu au moins aller au cinéma, me répéta-t-elle quatre ou cinq fois. Quelle pauvre vie je te fais mener !

A mon sens, c'était plutôt moi qui empoisonnais l'existence de Mathilde. La mienne ne m'ennuyait pas. Plus exactement : elle m'ennuyait moins. J'attendais, tapis au centre de ma toile ; j'attendais mes mouches.

* * *

Premier résultat, le jeudi 27. Comme j'ouvrais ma fenêtre, Catherine cria de l'autre côté de la rue.

— Goldstein est rentré de Cannes. Il me convoque. Pouvez-vous m'accompagner chez lui à deux heures, cet après-midi ?

A mon grand regret, je ne le pouvais pas. Nous avions trop de travail : en fin d'année, la ronéo tournait à plein rendement pour satisfaire les commandes de commerçants soucieux d'expédier leurs offres de services et leurs nouveaux tarifs. Mathilde était débordée. Je dus laisser aller Catherine, qui grimpa me voir dans la soirée.

— Ça y est, Constance ! Ça marche ! Votre ami Nouy était là. Il a plaidé ma cause avec une chaleur ! Je dois passer au studio la semaine prochaine pour faire un bout d'essai.

Elle semblait très excitée. Impossible de placer un mot : sa voix ronflait comme une toupie. Je parvins enfin à dire :

— Que vous a-t-on offert exactement ?

— Je ne sais pas très bien. Ils parlaient d'un rôle de statue… d'une statue qui doit s'animer, dans une opérette filmée. Enfin on verra bien… Mais vous ne dites rien, vous n'êtes pas satisfaite ?

— Mais si, mais si…

Toujours la même chose : j'étais sans chaleur, après coup. J'étais inquiète, gênée d'être gênée, de trouver la mariée trop belle. Je pensais : « Nouy m'enlève le bénéfice de l'opération. Pourquoi s'occupe-t-il directement de cette affaire ? On ne lui demandait qu'une adresse. » Un soupçon m'effleura. Puis je le rejetai, je me contraignis à conclure : « Il fait du zèle. A noter. »

* * *

Le lendemain, visite inopinée dudit Serge qui entra, tout chapeauté, superbe, traînant les pans d'un immense pardessus en poil de chameau qui déplaçait beaucoup d'air et tenant entre le pouce et l'index la ficelle d'or d'une boîte de marrons glacés. Je mis aussitôt le cap sur la cellule.

— C'est bien ce que j'imaginais, dit-il en considérant les murs. Mademoiselle cultive le vice inverse du mien. Elle fait de la pauvreté comme je fais du luxe. Beau petit lit de fer… Hé ! hé ! Les grands de ce monde couchent sur des lits de camp, depuis Napoléon… Tiens, voilà ton appareil ! Tu as vu, avec moi, ça n'a pas traîné. Et le lardon ? Ta Catherine m'a parlé d'un lardon…

Il fit tourner le paquet au bout de son doigt, rata son coup, le lâcha, le ramassa en claironnant :

— A propos de Catherine… Là encore, j'ai fait ce que j'ai pu. Je crois que ça va gazer. Il est vrai que ça dépend aussi de la fille.

La réticence ne me surprenait pas. Nos sourires se rencontrèrent.

— Pêche premier choix, bel emballage ! ajouta-t-il rapidement.

Puis un coin de sa bouche se releva, laissant passer :

— Petit noyau, malheureusement.

Nouy ne resta pas dix minutes : « Un ami » l'attendait dans sa voiture, en bas. Quand je le vis reboutonner son manteau, je plaçai deux ou trois phrases qui l'aiguillèrent sur le chapitre des affaires. Il fit la moue. Non, rien de nouveau. Il cherchait. Mollement, sans doute, et en espérant ne rien trouver. Je feignis de m'abîmer dans mes réflexions.

— Que trames-tu encore ? grogna-t-il.

Du fond de mes pensées remonta une Constance importante qui répondit avec autorité :

— Quel genre de commerce ou d'industrie envisages-tu ? De combien peux-tu disposer ?

— Et comment peux-tu prétendre…

Il fermait un œil et me dévisageait de l'autre, avec perplexité. Moi, je secouais mes cheveux, j'avançais la main vers l'appareil, je murmurais avec le plus grand sérieux : « Non, c'est vrai, à cette heure-ci, Machin n'est pas là. » Ce bluff eut raison de Serge.

— Quel genre ?… reprit-il. L'alimentation, plutôt. La faim ne passe pas de mode. Quant à la somme, c'est à voir, je ne mets pas tous mes œufs dans le même panier. Disons : deux à trois unités… Mais encore une fois comment peux-tu t'occuper de ça ? Quelles relations as-tu donc ? Et quel intérêt ?

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