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Au bonheur des ogres

Электронная книга - «Au bonheur des ogres». Краткое содержание книги:

Côté famille, maman s'est tirée une fois de plus en m'abandonnant les mômes, et le Petit s'est mis à rêver d'ogres Noël.
Côté cœur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).
Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j'étais là aussi pour l'explosion de la troisième, ils m'ont tous soupçonné.
Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…
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— La hiérarchie, mon vieux, vous êtes tout excusé.

Devant moi, Julius se farcit prudemment les marches de l’escalator immobile, d’une hauteur pour lui inhabituelle. Son gros cul oscille entre les parois de formica. De quoi faire rêver plus d’un berger. Ravi de retrouver enfin la terre plane du rez-de-chaussée, il se retourne, et, sautillant sur ses quatre pattes, m’offre sa petite danse jubilatoire. C’est vrai qu’il schlingue. Il faudra que je le lave.

C’est lorsque nous atteignons le rayon des jouets que la chose se produit. Qui restera jusqu’à nouvel ordre le souvenir le plus pénible de ma vie. Le chien qui a repris son pas de sénateur se fige soudain. Bouche Humide et moi manquons nous casser la gueule en lui rentrant dedans. Sous le choc, Julius bascule et tombe sur le flanc, raide comme un cheval de bois. Les yeux sont révulsés. Une bave épaisse coule à flots de ses babines noires retroussées en un rictus d’apocalypse. Sa langue est si profondément enroulée dans sa gorge que toute respiration est impossible. Gonflé à éclater, mon pauvre Julius. Oui, un cadavre de cheval longtemps après la bataille. Je me jette sur lui, je plonge mon bras dans sa gueule distendue et tire sur cette langue comme si je voulais l’arracher. Elle cède enfin, se tend dans un craquement, et soudain, les yeux de mon chien retrouvent leur place. Mais l’expression que j’y lis me fait bondir en arrière. C’est alors qu’il commence à hurler, un hurlement lointain de sirène, qui monte, et qui, en s’amplifiant, remplit tout le volume du Magasin d’une terreur à réveiller les morts. Toutes les terreurs du monde en un seul interminable hurlement de chien fou.

— Mais faites-le taire, Bon Dieu !

C’est Bouche Humide qui perd les pédales à son tour. Sans d’abord comprendre ce qu’il fait, je le vois dégrafer le bouton de sa veste, faire sauter la lanière de son holster, saisir son arme, la braquer sur la tête de mon chien.

Mon pied part tout seul, frappe le poignet du flic, et le flingue se perd quelque part dans le Magasin.

L’autre reste bras tendu, comme s’il l’avait encore en main. Main qui retombe enfin, mollement. J’en profite pour saisir mon chien à pleins bras.

Il est léger !

Léger comme s’il était vide !

Et il continue de hurler, avec ce regard fou, et ce rictus à dévorer le monde.

— Parce qu’en plus, il est épileptique !

C’est, tout près de moi, la voix du méchant, qui vient de débouler, et qui se marre.

15

Le Magasin semble se remplir plus vite le matin suivant. Pourtant, les flics en faction à toutes les entrées font leur travail minutieusement. Tous les sacs sont fouillés, toutes les poches profondes, tous les renflements suspects. Quelques corps, même, sont palpés, poitrine, entrejambe, que je te retourne, dos, poche revolver, que je te remette à l’endroit, et finalement :

— Passez.

Il faut croire que la clientèle aime ça. Un faux-semblant de danger qui émoustille le prurit consommatoire. Le désir, aussi, de voir à quoi peut ressembler un magasin où explosent des bombes. Le rayon des shetlands est pris d’assaut. Mais les regards ont beau traîner comme des serpillières, rien, pas la moindre trace de sang, pas la plus petite touffe de cheveux dans la laine, que dalle. Il ne s’est rien passé. Rien de rien. Le même arrangement sirupeux de Chantons sous la pluie poisse les mêmes rayons où se prennent les mêmes clients, par la trompe. Puis quatre petites notes qui rappellent le Westminster de mon enfance, et le nuage de Miss Hamilton :

— Monsieur Malaussène est demandé au bureau des Réclamations.

Ma journée qui commence.

Cette fille, à la voix de placebo, je l’ai rencontrée, au début de ma brillante carrière. A la cafétéria.

Petite, ronde, et rose. Je ne l’imaginais pas autrement qu’avec des fesses de poupée. D’autant qu’elle donnait à ses paupières un mouvement de balancier qui lui fermait les yeux chaque fois qu’elle rejetait sa jolie tête en arrière. Elle aspirait avec une paille un lait rosé, sans doute le secret de son teint de pétale translucide. Tout avait bien commencé entre nous. Ça n’aurait pas dû trop mal finir. Mais elle m’a demandé mon nom.

— Benjamin, j’ai dit.

— C’est joli, comme petit nom.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, elle avait la même voix que son haut-parleur : un nuage d’éther, et, à la réflexion, le même teint que sa voix. Elle m’a fait un joli sourire :

— Et l’autre, le vrai, le nom de famille ?

Lecyfre qui passait derrière elle a laissé tomber mon nom sur la table :

— Malaussène.

La fille a écarquillé les yeux.

— Ah ! c’est vous ?

Oui, c’était déjà moi à l’époque.

— Excusez-moi, il faut que je retourne au micro.

Elle n’a même pas fini son lolo.

Déjà ce parfum de bouc…

C’est justement de métier que nous allons parler, dans la tourelle de Lehmann. Sainclair en personne m’y attend. Il s’est assis derrière le bureau de mon chef hiérarchique direct, lequel se tient debout à côté de lui, talons à l’équerre, poitrine bombée, mains croisées derrière le dos, œil franc. Pas de client. Pas de chaise pour m’asseoir. Tout néon. Et le doux regard de Sainclair, notre chef à tous.

— Monsieur Malaussène, le hasard m’a fait rencontrer le commissaire Coudrier chez des amis communs, et savez-vous ce qu’il m’a appris ?

Je note, « hasard », « amis communs », je pense : tu mens, il t’a tout simplement téléphoné, et je réponds :

— Ma foi, je n’ai pas reçu de carton d’invitation.

— Vous étiez pourtant au centre de notre conversation, monsieur Malaussène.

— Ah ! tout s’explique, je dis.

— Quoi donc ?

— Mon rêve de cette nuit, j’y rotais Moët et Chandon.

— Cette nuit, vous ne rêviez pas, monsieur Malaussène, vous perturbiez la bonne marche de la maison en empêchant la police et le veilleur de nuit de faire leur travail de surveillance.

(Les nouvelles vont comme les odeurs.)

Lehmann fronce les sourcils. Sainclair se confectionne un air franchement désolé.

— Votre situation n’est guère brillante, monsieur Malaussène.

(Elle est pourtant meilleure que celle de mon chien. Le vétérinaire de nuit a cassé trois aiguilles dans sa cuisse bétonnée avant de pouvoir le piquer.

Paraît que ça existe, les chiens épileptiques, et que ce soir ça ira mieux. Ce matin, il tirait toujours la langue au monde en le dévorant par les yeux. Même raideur. Même mort.)

— Qu’est-ce qui vous a pris d’aller raconter cette histoire de bouc émissaire à la police ?

Nous y voilà. C’est à propos de ça que Coudrier lui a téléphoné.

— Je me suis contenté de répondre à leurs questions.

Le bureau est absolument lisse, devant Sainclair.

D’un revers de petit doigt, il en chasse une poussière fictive.

— Nous étions pourtant convenus du prix de votre discrétion, monsieur Malaussène.

Son style m’emmerde. Je le lui dis. Je lui dis aussi que les conditions ont singulièrement changé. Il pleut des bombes dans son Magasin, La police cherche le bombardier. On passe au crible les sujets de mécontentement de tous les employés. Et celui qui a la plus mauvaise presse, c’est moi, puisque je me fais engueuler du matin au soir. Il ne me parait donc pas monstrueux d’expliquer clairement ma situation au super flic, pour qu’il n’aille pas s’imaginer que je passe mes nuits à piéger la boutique pour me venger de mes déboires diurnes. (Je dis « déboires diurnes » en style Sainclair.)

— C’est pourtant l’idée que vous lui avez mise dans la tête, monsieur Malaussène.

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