L'homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1990
- Язык: французский
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «L'homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
— Clémence se laisse aller à inventer beaucoup de choses, intervint Mathilde, elle refait tout ce qui ne lui convient pas. En réalité, le soir de ses fiançailles solitaires à Censier-Daubenton, elle est partie en quête d'un hôtel, et en passant dans ma rue, elle a vu l'affichette «À louer». Alors elle s'est présentée chez moi.
— Peut-être, dit Clémence, c'est bien possible au fond que se soit passé comme ça. Depuis, je ne peux pas prendre le métro à Censier-Daubenton sans mélanger ça avec les îles pacifiques. Comme ça, je voyage quand même. Dites, Mathilde, un monsieur a téléphoné deux fois pour vous, avec une voix douce, Jésus, j'ai cru m'évanouir, mais j'ai oublié son nom. C'était urgent, il me semble. Quelque chose qui cloche.
Clémence était en permanence au bord de l'évanouissement, mais elle pouvait dire vrai pour la voix au téléphone. Mathilde pensa qu'il s'agissait peut-être de ce flic moitié étrange moitié enchanteur qu'elle avait rencontré dix jours plus tôt. Mais elle ne voyait aucune raison pour que Jean-Baptiste Adamsberg l'appelle en urgence. À moins qu'il ne se soit souvenu de son offre de lui faire croiser l'homme aux cercles. Elle avait proposé ça impulsivement, mais aussi parce qu'elle répugnait à ne plus jamais avoir l'occasion de croiser ce flic qui avait été la vraie trouvaille de cette journée-là et qui lui avait sauvé in extremis sa tranche 1. Elle savait qu'elle n'oublierait pas ce type très facilement, qu'il était logé dans un coin de sa mémoire, diffusant pour quelques semaines encore sa nonchalante lumière. Mathilde trouva le numéro d'appel qu'avait griffonné Clémence, de sa petite écriture de crocidure.
Adamsberg était rentré chez lui pour attendre l'appel de Mathilde Forestier. La journée s'était annoncée typique de celles qui suivent un meurtre, avec l'activité muette et transpirante qui s'empare des types du labo, les bureaux qui puent, les verres de plastique sur les tables, avec le graphologue qui s'était jeté sur les clichés de Conti, avec en plus une sorte de tremblement, d'appréhension peut-être, dans laquelle cette affaire pas ordinaire semblait avoir jeté le commissariat du 5e. Appréhension d'échouer ou appréhension d'un assassin un peu monstrueux, Adamsberg n'avait pas cherché à répondre à cette question. Pour ne pas voir tout cela, il était sorti marcher dans les rues tout l'après-midi.
Danglard l'avait rattrapé à la porte. Il n'était pas encore midi et Danglard avait déjà trop bu. Il avait dit que c'était écervelé de s'en aller comme ça le jour même d'un meurtre. Mais Adamsberg ne pouvait pas confier que rien ne lui ôtait plus l'usage de la pensée que de voir dix personnes en train de réfléchir. Il lui fallait que le commissariat en finisse avec sa fièvre, fièvre tierce sans doute, et il fallait que plus personne n'attende rien de lui pour qu'Adamsberg puisse surprendre ses propres idées. Et pour l'instant, l'effervescence du commissariat les avait fait détaler comme des soldats apeurés au plus dur du combat. Adamsberg avait depuis longtemps fait sienne l'évidence que faute de combattant les combats s'arrêtent, si bien que faute d'idées il s'arrêtait de travailler et ne s'essayait plus à les déloger des fissures où elles avaient pu se recroqueviller, ce qui s'était toujours révélé vain.
Christiane l'attendait devant sa porte.
Pas de chance, ce soir il aurait voulu être seul. Ou alors passer la nuit avec la jeune voisine d'en dessous, qu'il avait déjà croisée cinq fois dans l'escalier et une fois à la poste et qui l'avait sérieusement attendri.
Christiane dit qu'elle arrivait d'Orléans pour passer la fin de la semaine avec lui.
Il se demandait si la jeune voisine, quand elle l'avait regardé à la poste, avait voulu dire «j'aimerais vous aimer» ou bien «j'aimerais bavarder, je m'ennuie».
Adamsberg était docile, il avait tendance à coucher avec toutes les filles qui en avaient envie, et parfois ça lui semblait vraiment la bonne chose à faire, puisque ça avait l'air de faire plaisir à tout le monde, et parfois ça lui semblait vain. En tous les cas, impossible de savoir ce qu'avait voulu lui faire comprendre la jeune fille d'en dessous. Il avait essayé aussi de réfléchir à ça et puis il avait laissé tomber pour plus tard. Qu'est-ce que sa petite sœur en aurait conclu ? Sa petite sœur, c'était une usine à réfléchir, ça le tuait. Elle lui donnait son avis sur toutes ses amies qu'elle pouvait rencontrer. De Christiane, elle avait dit: «Mention passable, corps impeccable, distrayante une heure, ramifications du cerveau moyennes à lourdes, esprit centripète et pensées concentriques, trois idées-pivots, tourne en rond au bout de deux heures, va au lit, abnégation servile dans l'amour, même chose le lendemain. Diagnostic: ne pas abuser, changer si mieux. »
Ce n'était pas à cause de tout ça qu'Adamsberg s'appliquait ce soir à éviter Christiane. Peut-être à cause du regard de la jeune fille à la poste. Peut-être parce qu'il avait trouvé Christiane en train de l'attendre, certaine qu'il sourirait, certaine qu'il ouvrirait sa porte, et puis qu'il ouvrirait sa chemise, et puis son lit, certaine qu'elle ferait le café le lendemain. Certaine. Et Adamsberg, les certitudes que les autres posaient sur lui, ça l'assassinait. Ça lui donnait un désir irrépressible de décevoir. Et puis il avait pensé un peu trop à la petite chérie ces derniers temps, et pour un oui pour un non encore. Surtout, il avait réalisé en marchant cet après-midi que ça faisait neuf ans qu'il ne l'avait plus vue.
Neuf ans, bon Dieu ! Et tout d'un coup, il n'avait pas trouvé ça normal. Et il avait eu peur.
Jusqu'ici, il se l'était toujours figurée arpentant le monde sur le bateau d'un marin hollandais, puis sur le chameau d'un Berbère, puis s'exerçant au lancer sur les conseils d'un guerrier peul, puis mangeant trois croissants au Café des Sports et des Artistes à Belleville, puis chassant les cafards dans un lit d'hôtel au Caire.
Et aujourd'hui il se l'était figurée morte.
Il en avait été tellement saisi qu'il s'était arrêté pour boire un café, le feu au front, la sueur aux tempes. Il la voyait morte, depuis pas mal de temps déjà, le corps décomposé sous une dalle et contre elle dans sa tombe, le petit paquet d'ossements de Richard III. Il avait appelé au secours le chamelier berbère, le lancier peul, le marin hollandais et le tenancier du café de Belleville. Il les avait suppliés de revenir s'animer comme d'habitude devant ses yeux, de faire les marionnettes et de chasser cette dalle tombale. Mais ces quatre salauds de types étaient restés introuvables. Et ils laissaient le champ libre à la crainte. Morte morte morte. Camille morte. Bien sûr morte. Et tant qu'il l'avait imaginée vivante, même le trompant autant qu'il l'avait trompée, même l'escamotant de toutes ses pensées, même caressant les épaules du groom dans son lit de l'hôtel du Caire, après qu'il fut venu chasser les cafards, même photographiant tous les nuages du Canada — parce que Camille faisait collection de nuages à profil humain, ce qui était tout compte fait assez difficile à trouver — et même ayant oublié jusqu'à son visage et jusqu'à son nom, même avec tout cela, si Camille bougeait quelque part sur la terre, alors tout allait bien.