Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Quant au nom, la génétique, c’est une création anglaise due au biologiste Bateson, diffuseur des idées du génial découvreur des mutations des végétaux, Mendel. Créée en 1905, la génétique devint vite une science à part entière, et le génie génétique se mit, quelques décennies plus tard, à manœuvrer, à manipuler, à modifier les gènes, parties des chromosomes responsables de l’hérédité.
Ayant à peine compris la nature, la science voulut agir sur elle : telle est la tentation humaine, agir avant de savoir, et cela a donné le progrès, avec ses effets imprévisibles et parfois négatifs. Il arrive que la morale conduise à regretter le progrès, alors que la curiosité, la volonté de puissance et l’appât du gain poussent vers l’expérience.
Transgresser les données de la nature, qui n’est pas toujours aimable, puisque la maladie et la mort sont parfaitement naturelles, voilà qui était inscrit dans les gènes humains. On ne s’est pas gêné avec le génome, car où y a d’la gêne, n’est-ce pas…
De là une volonté de trans-genèse (transgenesis, en anglais, apparaît en 1973). Celle-ci n’est autre qu’une manipulation par introduction d’un ou de plusieurs gènes d’une autre espèce. Organisme génétiquement modifié ou manipulé, OGM, organisme transgénique, c’est la même chose. Ces changements coûtent cher et peuvent rapporter gros. Ils sont faits pour améliorer, mais on ne maîtrise pas toujours leurs effets ; on les accepte ou on les craint. L’optimisme américain est-il naïveté ou esprit d’entreprise sans conscience ? La méfiance européenne est-elle justifiée, ou simple peur irrationnelle ?
Le maïs transgénique, qui n’en peut mais, déclenche les passions ; les biologistes n’avaient pas prévu cela. La science est devenue politique et économique et, dans ces secteurs, on tient compte de l’opinion. Encore faut-il l’éclairer.
23 février 2001
Prostitution
Cette activité est souvent appelée « le plus vieux métier du monde », ce qui est provocateur, car il semble que l’agriculture et l’artisanat étaient un peu plus nécessaires à la survie de l’espèce. La prostitution, dont il est question périodiquement, évolue comme toute chose, mais évolue en mal. Son caractère scandaleux était lié aux tabous sexuels et, surtout au XIXe siècle, à l’hypocrisie de la société bourgeoise. Mais son aspect commercial en a fait l’une des pires formes d’exploitation de l’être humain. On parle à juste titre de nouvel esclavage, oubliant l’utilisation sexuelle des jeunes femmes dans toutes formes d’esclavage, même antique.
S’étendant aujourd’hui aux jeunes hommes et aux enfants — on n’arrête pas le progrès ! — , la prostitution, sous ses diverses formes, est devenue un trafic international où le corps humain, comme la drogue ou n’importe quel produit interdit et convoité, est un pur objet, une marchandise. La poésie douteuse et pittoresque de la prostituée d’antan, méprisée par le bourgeois, généreuse souvent, survivant en vendant librement son corps, s’est changée en un mythe complètement dépassé.
Le mot prostitution a pris le sens que nous lui connaissons au XVIIe siècle. On en parlait depuis le Moyen Âge, mais c’était un équivalent de « débauche », sans idée de commerce. C’est en fait un terme de religion, qui dit, en latin pro statuere, « placer devant, exposer aux regards », et qui s’est appliqué aux marchandises à vendre. En pro-stituant des êtres humains, on les livre en effet à un commerce d’argent. De même, en se prostituant, le mot dit seulement qu’on s’expose : ce fut le sens de ce verbe au XVIe siècle. Ceux qui s’exposent, d’une certaine manière, se prostituent ; ils se compromettent. Sans agressivité, on pourrait dire que toute parole publique est prostituante. Mais cela peut être une honnête prostitution. En revanche, devenue commerce, la vraie prostitution change de nature. La réprobation qui accablait les prostituées, qualifiées de « sales » (avec l’ancien adjectif put, féminin pute, qui a cristallisé des tonnes de misogynie hypocrite), retombe enfin sur les responsables et les profiteurs de la prostitution traditionnelle, les proxénètes, mot grec qui signifie « courtier », les macs, les jules. Le « pain des jules », condamnable mais artisanal, s’est transformé en industrie secrète, commerce d’esclaves organisé par des mafias dont l’argent se blanchit dans d’honorables banques. On parlait, de manière légèrement raciste, de « traite des Blanches ». Il faut dire aujourd’hui, plus généralement, « traite d’esclaves », traite, comme on le disait simplement à l’époque du commerce des esclaves noirs.
26 février 2001
Contumace
On va juger un criminel de guerre déjà condamné et dont on connaît parfaitement les crimes, qui sont imprescriptibles. C’est Aloys Brunner. Pas de présomption d’innocence, une certitude de culpabilité, de sadisme et d’atrocité. Mais on va le juger par contumace, ignorant même s’il est encore en vie.
On comprend contumace comme l’absence de l’accusé, qui n’empêche pas un jugement, car la justice doit passer. Pourtant, ce n’est pas le sens premier du mot, qui signifiait en ancien français « désobéissance ». L’adjectif latin contumax ne veut pas dire « absent », mais « obstiné ». Il s’employait à propos d’animaux entêtés. Très ambigu, ce contumax, car il pouvait impliquer la résistance d’un réfractaire aussi bien que l’obstination la plus durable. Les Latins pensaient que le mot contumax continuait le verbe contemnere, « mépriser », et aussi exprimait l’idée de « gonfler », tumere : le contumace est gonflé d’orgueil et de mépris. Appliqué en droit au prévenu qui refuse obstinément de se présenter devant le tribunal pour être jugé, l’adjectif exprime le refus de se conformer et la négation d’un devoir : se soumettre à l’examen de la justice. La contumace serait donc une sorte de négationnisme individuel, et une procédure s’est précisément organisée, au XVIe siècle, pour rendre inopérant ce refus. Dans le cas de Brunner, fournisseur d’enfants martyrs pour Auschwitz, il s’agit bien de négation des évidences, de refus de payer et d’abord de reconnaître, et pas seulement d’une fuite devant le châtiment. L’ancien Code d’instruction criminelle disait que le contumace « sera déclaré rebelle à la loi ».
L’obstination dans le crime s’assortit alors du mépris de la justice. Ce qu’il y a derrière l’absence, dans la contumace, c’est surtout le mépris : mépris des victimes, du droit, de la vérité. Comme les négationnismes historiques, le refus des coupables contumaces est lui-même une agression contre la mémoire et contre la justice.