Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Il nous reste de ces mots usés une vérité indiscutable : la torture, dans le monde moderne, gêne les consciences délicates qui aimeraient que ce ne soit qu’une des horreurs du passé, de la très vieille histoire.
On sait bien que la justice, et même la justice religieuse, utilisait la torture. Ce procédé inhumain était considéré comme normal, avant qu’un grand esprit du XVIIIe siècle, le juriste italien Beccaria, ne montre que cette infamie ne servait à rien.
Mais la torture, dans la discrétion des systèmes répressifs, a continué à tordre les corps et les âmes. On en parle aujourd’hui, par devoir de mémoire, à propos de la guerre d’Algérie ; on doit surtout en parler à propos des violences physiques qui se commettent encore un peu partout. Amnesty International vient de publier un rapport terrifiant sur la torture des enfants…
La torture était jadis, paradoxe scandaleux, un procédé de « justice » ; naguère, elle devint et malheureusement demeure encore un procédé de police et de guerre ; parfois même de gouvernement. Les pseudo-justifications et les dénégations, du style « on ne pouvait pas faire autrement » ou « j’ai obéi aux ordres », reviennent à nier toute liberté. Le cynisme et le sadisme sont venus gangrener des situations historiques, telles les guerres coloniales et les régimes dictatoriaux. En employant la torture, tout régime se disqualifie. On s’aperçoit aujourd’hui que l’innocence et l’aveu franc, qui n’excuse rien, sont l’exception ; le silence coupable, la règle.
29 janvier 2001
Délinquance
Le mot délinquance, aujourd’hui aussi indispensable que désagréable, est un pur produit du XXe siècle. Ce qui se disait avant, c’était délinquant, adjectif et nom qui s’appliquent surtout aux auteurs d’infractions relativement légères, les fautes les plus graves contre la loi caractérisant plutôt ce qu’on nomme les criminels. Le rapport entre délinquance et délit est toujours perçu, les deux mots, en latin, dépendant d’un verbe qui nous serait bien utile, délinquer. Mais nous devons dire lourdement commettre un délit. Pourtant, délinquer a existé, on le trouve même sous la plume de Chateaubriand, ce qui ne suffit pas à le faire revivre. Dommage.
Plus dommage encore, la pratique du délit et de la violence pour s’exprimer. On a trop tendance à les confondre, alors que les actes délictueux peuvent être calmes, et ne violer que la loi. Le mot délinquance ne fait pas le détail : il comprend aussi bien les crimes — on dit la grande délinquance — que les délits correctionnels. Mais les distinctions juridiques entre infractions frappées de peines correctionnelles, et les crimes, qui relèvent d’une autre justice, sont affaire de spécialiste.
Ce qui préoccupe dans la délinquance, c’est autant le style des infractions que leur nature, ce qui ramène aux délinquants. Or, la délinquance nouvelle et accrue, du moins ce qu’on en perçoit, ce sont des pratiques violentes, des vols avec menace, des destructions de matériel. Ce qui n’efface pas la gravité de la délinquance plus classique et sans violence, dont les frontières sont moins nettes. Il y a plus que des nuances entre les jeunes qui cognent, qui tirent le portable de la p’tite dame, qui cassent ou qui brûlent les caisses des bourges[14] ou de leurs voisins, et les grands délinquants financiers.
La grimpette de la délinquance n’a donc pas un sens très clair, puisqu’elle additionne des choux et des raves, en l’espèce les choux sociaux de l’insécurité et les raves juridiques de l’infraction. Elle inquiète parce que les statistiques sont confuses. La délinquance est une abstraction pour sociologue ; ce sont les délinquants et leurs victimes qui importent, et les mots qui fâchent sont alors violence, insécurité, inconscience, perte du sens moral, qui ne se laissent pas facilement réduire en chiffres.
2 février 2001
Désarroi
Que ce soit devant l’incivilité — comme on dit pudiquement — et la violence adolescente ou devant les insuffisances de la prévention médicale, on fait état d’un certain désarroi. Le mot du trouble moral reflète à la fois l’incompréhension et la détresse qu’on éprouve quand on ne sait plus comment réagir. Mais cet aspect psychologique est second ; le désarroi premier est un désordre, une désorganisation et un mauvais fonctionnement. Dans ses Mémoires, Saint-Simon a cette remarque désabusée : « Je trouvais les chemins et les postes en grand désarroi. » Cette valeur objective et concrète s’appliquerait bien aux manques de moyens qui désorganisent certains services publics, tels l’école ou l’hôpital.
Désarroi fait partie des mots orphelins, puisqu’on ne parle plus d’arroi, et encore moins d’arroyer, verbe qui signifiait « disposer, arranger » et dont nous aurions cependant bien besoin.
C’est probablement un mot germanique, importé par les mercenaires de l’Empire romain en terre gauloise. D’où vient qu’on qualifiait une organisation par rapport à son arroi. Les princes se déplaçaient en grand arroi, équivalent de « en grand équipage », et lorsque les choses marchaient mal, faute de moyens, on les disait en mauvais arroi.
Aujourd’hui, on ne se plaint plus du mauvais arroi de certaines institutions et des systèmes chargés d’organiser la vie publique, mais souvent on le pourrait. De cette série de mots, il ne reste plus que le désarroi des citoyens qui subissent les inconvénients de trop médiocres arrois. Insuffisance des moyens, inertie des autorités, incapacité ou lenteur à réagir sont encore et toujours sources de désarroi.
Si on se demande pourquoi désarroi est resté vivant, alors que arroi a disparu, on est tenté de répondre que, justement, on ne dit rien quand ça marche et quand les trains arrivent à l’heure, alors qu’il faut bien exprimer l’angoisse et le découragement quand ça ne marche pas[15].
9 février 2001
Révélation
Une vérité nouvelle ou cachée présentée à l’opinion, une réalité ignorée jusque-là, soudain partagée par tous, c’est l’idéal de l’information, le merveilleux scoop. Il ne faudrait pas penser que les révélations sont toutes spectaculaires et surprenantes. Cependant, ce qui est prévisible et probable ne donne pas lieu à révélation. L’arrivée de la course en solitaire vendéenne et globale, le fameux « Vendée Globe », conforme à la fois aux prévisions et à l’horaire du journal télévisé, est-ce une révélation ? Et la carte du génome humain, même si le nombre de trente mille gènes est jugé étrangement modeste, n’est pas une révélation totale[16]. Avant d’être révélées, les choses paraissent mystérieuses, et on s’attend à des surprises : la révélation se porte mieux dans l’avenir qu’au présent ou au passé.
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14
Les voitures des bourgeois, en vieux français.
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15
La présence durable de ce désordre angoissé m’a incité à reprendre ce mot, le 10 janvier 2003.
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16
Il était donc question de ces deux informations, en ce matin blême du 12 février.