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Le coiffeur de Chateaubriand

Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:

Adolphe Pâques, le coiffeur de Chateaubriand, homme de l'ombre au fantastique potentiel romanesque, ranime les dernières années du règne sans partage de l'auteur d'Atala, où l'attente des Mémoires d'outre-tombe enfièvre le Tout-Paris, où chacune de ses sorties fait encore bruisser les jupons. Élevé au rang de mémorialiste, il réveille la nostalgie des formules tombées en désuétude dans ces phrases qu'il cisèle comme les chevelures de ses clients. Ainsi revisitée, l'histoire littéraire livre enfin ses secrets : Chateaubriand, l'auteur immense est aussi, dans ses dernières années, un vieux barbon jouisseur effrayé par l'idée de mourir. Et c'est ainsi qu'on l'aime, comme cet élégant roman balayé par les embruns de l'imagination.
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
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Nous avons un des plus beaux salons de coiffure de la région, avec des fauteuils d'acajou, un décor de très bon goût. J'ai copié les frises, que j'ai fait exécuter par mon petit menuisier, en haut des murs, sur le décor de la bouteille qui contient l'eau du Jourdain. Je la conserve dans notre chambre. J'ai acheté des cuvettes bleu et or, en porcelaine, qui s'harmonisent bien avec l'ensemble, et j'ai trouvé des gravures des bords de Marne, qui plaisent à ma femme. Cela donne un ton moderne. J'ai eu des projets de voyages. J'ai voulu suivre, moi aussi, mon itinéraire de Paris à Jérusalem, j'ai rêvé de voir de mes yeux Athènes, Le Pirée, Corinthe et les ruines de Sparte. J'ai rêvé des galères dans le port de Carthage. J'ai rêvé de l'Amérique et de la cataracte de Niagara. Je ne suis jamais parti.

J'avais emporté à Fontainebleau, avec moi, mes livres, les pages de Chateaubriand que j'avais recopiées et que je n'avais pas montrées, elles n'avaient d'ailleurs plus de valeur que pour moi, elles intéresseront ceux qui sont curieux des pages retranchées, et aussi la caisse de bois qui contenait les reliques les plus extravagantes de cette histoire : huit années de cheveux de M. de Chateaubriand.

Zélie en rit. Elle était devenue une femme magnifique, plus belle encore que la jeune fille que j'avais épousée. À Fontainebleau, elle tient notre commerce et élève bien nos enfants. Elle me traita de vieux fou. D'Indien qui transporte avec lui les sacs d'ossements des héros morts. Elle avait lu cette anecdote dans Atala. Je me suis installé dans ma chambre, j'ai placé deux modèles devant moi, le dessin que j'avais fait à Saint-Malo et la gravure que m'avait offerte, de son vivant, ce génie qui prenait si grand soin de son tombeau. Je me suis concentré pour réussir l'œuvre de ma vie.

J'avais fermé les fenêtres et calfeutré ma porte. Il ne fallait pas un souffle. J'avais devant moi un grand tas de cheveux. J'avais acheté deux plaques de verre, de bonnes dimensions. Il m'a d'abord fallu classer tous ces cheveux, par taille et par couleur. Je constituais une palette, du brun sombre au blanc. Certains cheveux avaient jauni, je les passai dans une de mes lotions, qui fit merveille. La mode était aux médaillons de cheveux, aux bijoux en cheveux, et aussi aux « fixés sur verre ». Cette vogue avait débuté avec les charrettes de la Terreur et les guerres de l'Empire, il y avait tant de gens qui partaient et que nul n'allait plus revoir. Toute la France avait échangé et gardé des mèches de cheveux.

Quant aux « fixés sur verre », s'ils avaient l'inconvénient d'être fragiles, ils donnaient aux peintures un vif éclat ; pour moi qui n'allais pas employer de couleurs brillantes, cette méthode s'imposait. Je décidai d'allier les deux techniques. Je devais passer chaque cheveu, avec une petite pince, dans une légère solution de colle, et l'appliquer au bon endroit. Cela me prit des mois. Il fallait éviter les empâtements de colle, laisser sécher de temps à autre, puis retourner la vitre pour juger de l'effet produit avant de continuer, rectifier les éventuelles erreurs de teintes. J'étais comme un bagnard qui fait sa boîte en paille. Un marin de Dieppe qui tourne un ivoire. Un vieux Japonais qui sculpte un navire dans une noix. Un captif qui lime ses barreaux. Le Prométhée de la vieille partition que personne n'avait jouée depuis le départ de Sophie.

Je réalisai deux tableaux : la chambre natale de Chateaubriand et une vue de son tombeau au Grand-Bé.

J'eus besoin de toute ma rigueur de coiffeur, de toutes les ressources de mon caractère méticuleux. La chambre ouvrait, par une fenêtre, en miniature, sur la mer, avec des oiseaux, un horizon marqueté de cheveux blancs et de mèches pâles ; j'avais reproduit le lit, avec des cheveux de la couleur du bois. Chaque mèche me racontait une histoire, dans le silence de mon atelier improvisé, j'imaginais le moment où je l'avais coupée, des années plus tôt. J'entendais le son de sa voix.

Pour le Grand-Bé, les cheveux blancs servirent à l'écume des vagues et aux nuages, les plus noirs, car il y en avait, pour le rocher et la croix de pierre. Tout avait l'aspect le plus véridique. J'étais allé sur place, je l'avais connu, c'étaient ses cheveux. Une folie.

Pendant toutes ces semaines, je n'ai pas ouvert un livre, mais tandis que j'avais le nez sur la vitre et les yeux dans mon ouvrage, j'entendais, dans mon pauvre cerveau, des pages entières. Elles s'imposaient à moi, en désordre, je ne choisissais rien ; j'étais comme hypnotisé par un fakir des grandes Indes, je ne pensais plus, j'oubliais les repas, je me laissais pousser la barbe, je ne parlais à personne. Zélie m'a dit qu'elle avait été soulagée quand je lui avais annoncé la fin de ma tâche. Elle m'a dit aussi, ce qui m'a fait plaisir, que, depuis, je dormais mieux. Elle me trouvait moins agité. Je retrouvais plus souvent ma gaieté de garçon. J'avais conscience d'avoir servi à quelque chose, de m'être acquitté d'une mission, peut-être ridicule, peu m'importe : j'avais construit, moi aussi, mon monument. Ces deux reliquaires, si j'ose dire, ont émerveillé nos amis. Certains sont venus les voir de loin, beaucoup voulurent me les emprunter. Je refusai de les vendre à un Anglais qui m'en proposa un très bon prix. Je résistai longtemps. Je ne pouvais pas me détacher de ces deux cadres qui me parlaient à voix basse.

Mon salon de coiffure est le lieu de rendez-vous de toutes les élégances qui passent à Fontainebleau quand Napoléon III y chasse et des sommités de notre petite ville. Dans un salon de coiffure, on s'installe, on bavarde, je crois bien que c'est la fin des coiffeurs à domicile. Nous avons compris que nous devions nous démocratiser, nous aussi. Toutes les aristocraties doivent apprendre à évoluer.

Mon collègue Richard, celui qui coiffait Louis-Philippe aux Tuileries, le maître de la houppe et des favoris piriformes, à qui les caricaturistes doivent tant sans l'avoir jamais su, ni lui non plus, vint me visiter dans ma retraite. Il n'avait pas survécu à la révolution de 48. Le nouvel Empire avait établi une autre cour, lui, se contentait de la petite société orléaniste : chacun son tour. Il avait désormais, comme moi jadis, son petit monde de fantômes à brosser, qui regrettaient un passé disparu. Nous avons parlé des années d'autrefois. Je risquai la question qui me brûlait.

« Une jeune femme à la peau noire, qui s'appelait Sophie ? Tu me fais rire, mon vieil Adolphe. Bien sûr, je l'ai connue, elle était extraordinaire, une intelligence, une escrimeuse sans Dieu ni maître, toujours habillée en homme, qui partageait parfois la loge des “lions” au théâtre avec Théophile Gautier.

Un diable. Alexandre Dumas faisait croire qu'elle était sa sœur. Gaspard de Cherville, un vrai gentilhomme, le meilleur nègre de Dumas, bien meilleur que le piètre Auguste Maquet, en était toqué. Elle pouvait laisser son adversaire sur le pré avec un trait de rouge entre les deux yeux. Plumer toute sa table au baccara. Tu l'as coiffée ? Nature de cheveux peu commune, je me souviens, curieux mélange. Elle a disparu du jour au lendemain. Elle avait été actrice aux Variétés, elle jouait tous les rôles, malgré la couleur de sa peau. On disait qu'elle apprenait les textes en un soir, les auteurs en étaient fous. Une mémoire ! Elle avait posé pour un photographe. On parlait à peine de photographie ! Il faut que tu aies vécu toutes ces années bien retiré du monde, avec ta Zélie, pour n'en avoir jamais entendu parler. Ta société légitimiste, ton Chateaubriand ne devaient pas fréquenter beaucoup ce genre de fille…

— Elle était de Saint-Malo…

— Pas le moins du monde, elle venait de Saint-Domingue, elle ne connaissait que Paris.

— Tu sais avec qui elle vivait ?

— C'est drôle que cela t'intéresse. Une créature, elle avait beaucoup navigué. Elle aimait les peintres, les artistes, elle jouait des personnages, avec talent, elle nous manipulait comme si nous étions ses marionnettes, ses pantins qu'elle laissait désarticulés après avoir bien joué. J'ai même succombé, un soir, je te l'avoue, une fête en masques au palais, elle voulait me remercier de l'avoir fait entrer. Elle avait une robe superbe, et une peau… Elle a fini par se ranger peu après, avec un éditeur allemand, je crois, un bel homme, qui s'était installé à deux pas de chez toi, rue du Bac, vous auriez pu vous croiser. Elle a dû repartir avec lui en Allemagne, ils avaient entrepris de publier et de traduire toute la nouvelle littérature française, je ne sais pas ce que cela a bien pu donner. Des contrefaçons qui ruinent nos libraires. Elle ne devait rien y connaître et lui ne rien y comprendre. »

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