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Le coiffeur de Chateaubriand

Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:

Adolphe Pâques, le coiffeur de Chateaubriand, homme de l'ombre au fantastique potentiel romanesque, ranime les dernières années du règne sans partage de l'auteur d'Atala, où l'attente des Mémoires d'outre-tombe enfièvre le Tout-Paris, où chacune de ses sorties fait encore bruisser les jupons. Élevé au rang de mémorialiste, il réveille la nostalgie des formules tombées en désuétude dans ces phrases qu'il cisèle comme les chevelures de ses clients. Ainsi revisitée, l'histoire littéraire livre enfin ses secrets : Chateaubriand, l'auteur immense est aussi, dans ses dernières années, un vieux barbon jouisseur effrayé par l'idée de mourir. Et c'est ainsi qu'on l'aime, comme cet élégant roman balayé par les embruns de l'imagination.
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
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Il l'avait offerte, non à la duchesse de Berry comme certains l'ont dit, mais au roi Charles X lui-même, pour le baptême du duc de Bordeaux, l'enfant du miracle, héritier du trône légitime, son roi. « Quand je l'ai remplie, en 1806, je n'en prévoyais pas l'usage. Je l'avais voulue comme une relique pour ma maison. »

Je n'avais pas tout de suite compris. Je ne saisis le sens de ces paroles que plus tard, quand je coiffais Mlle Hortense Allart de Méritens. Il lui avait, à elle aussi, montré la fiole d'eau du Jourdain. Il avait dû être, avec elle, plus explicite, et pour cause. Elle me mit les points sur les i. « Pour ma maison » voulait dire « pour ma Maison », son illustre lignage, la famille des Chateaubriand qui depuis le Xe siècle était illustre en Bretagne et se rattachait même aux anciens rois de cette province, avait-il cru bon de redire à la belle Hortense qui s'occupait à broder pendant ce temps-là. Comme lorsque le prince de Talleyrand, sur son lit de mort, accueillait le roi Louis-Philippe par ces mots : « C'est un bien grand honneur que le roi fait à ma Maison » et tout le monde avait entendu la majuscule. La race des Talleyrand-Périgord valait bien celle des Bourbons-Orléans — et les Chateaubriand de Bretagne n'en étaient pas loin. Hortense Allart fut plus bavarde encore. À Hortense, il avait écrit, elle me montra la lettre : « Laissez-moi appuyer, ne fût-ce qu'en rêve, ma vie contre la vôtre. » Ce flacon rapporté avec l'eau du fleuve de l'Evangile signifiait simplement qu'à cette date Chateaubriand n'avait pas abandonné l'idée d'avoir un héritier. S'il en parlait ainsi, des années plus tard, à Mlle Hortense, qui était si jeune, c'est sans doute qu'il y pensait encore.

Lorsque naquit, quelques mois après l'assassinat du duc de Berry, — fils préféré du roi, qui s'ennuyait avec l'aîné, le duc d'Angoulême — cet héritier imprévu, l'enfant du miracle, Chateaubriand offrit au roi sa bouteille d'eau du Jourdain. Charles X, qui avait le sens des symboles, ne voulut rien changer à cette modeste bouteille de verre grossier et opaque soufflée dans une ruelle de Jérusalem, mais fit faire par Odiot, le meilleur orfèvre d'Europe, un luxueux bouchon d'or massif, qui ne fut ouvert qu'à Notre-Dame de Paris, devant la Cour. On avait fait venir en procession à travers tout le pays, depuis le château de Pau, le berceau d'Henri IV qui était une carapace de tortue. Les braves gens criaient « Noël ! Noël ! » pour la dernière fois du siècle. Les larmes de M. de Chateaubriand, pair de France, ministre et ambassadeur, coulèrent lorsque coula sur le front du dernier descendant de Saint Louis, petit enfant qui hurlait à la mort, les gouttes de l'eau du Jourdain.

Le roi, qui tenait à montrer qu'il était le premier gentilhomme de son royaume, rendit lui-même le flacon à Chateaubriand, avec, en guise de présent, le capuchon d'or, et lui dit : « Ceci peut encore vous servir, j'avais bien demandé à Monseigneur de Paris qu'il n'utilisât pas tout. » Depuis, la bouteille, à moitié vide, était restée dans la chambre, devant les pages à moitié achevées des Mémoires, avec le désir, à moitié avoué, d'un enfant qu'aucune de ses maîtresses ne lui donna. Pour que cela ne croupisse pas Mme de Chateaubriand, curiste avertie, fit remplir la bouteille à ras avec de l'eau de La Bourboule. Quant au petit enfant du miracle il ne fit jamais d'autre miracle que celui de sa naissance.

Chateaubriand resta son meilleur défenseur. C'est peut-être parce qu'il avait donné l'eau de son baptême, par esprit de chevalerie, et par orgueil, qu'il se considéra comme son parrain. Quand sa pauvre mère, cette belle princesse italienne qui louchait, la duchesse de Berry se retrouva captive dans la citadelle de Blaye de ce Louis-Philippe qui avait envoyé en exil les princes de la branche aînée, on entendit pour la protéger la voix de Chateaubriand qui clamait dans le désert — celui du Sinaï, emporté à la semelle de ses bottes : « Illustre captive de Blaye, Madame, votre fils est mon roi. »

J'ai encore une petite boîte en carton bouilli qui porte cette inscription, avec un portrait de Chateaubriand, une vue de Blaye, et, à l'intérieur, un portrait de la duchesse, une boîte de contrebande, que la police du roi citoyen faisait saisir et dont j'ai sauvé un exemplaire en cachant le portrait de la proscrite sous des réglisses. Devenu un gros prétendant barbu, le duc de Bordeaux, qui préféra porter dans le malheur le titre de comte de Chambord, mourut à Frohsdorf, fut enseveli à Goritz, ville oubliée entre l'Autriche et l'Italie, où sa tombe, dans un sinistre monastère, n'est plus guère aujourd'hui visitée.

Dans le début de leur exil, les princes légitimes avaient reçu, à Prague, la visite de Chateaubriand. C'est l'une des plus belles pages et des plus connues de ses Mémoires. L'écrivain diplomate avait pris à part, sur ses genoux, les deux petits enfants sur qui reposait le poids de l'histoire et il avait entrepris de leur enseigner la géographie. Il leur avait raconté les pays qu'il avait vus. La cataracte de Niagara et les faubourgs de Jérusalem, les ruines d'Athènes et les nouvelles églises de Londres. Le petit prince n'avait pas cillé, sa sœur, Mademoiselle Louise, tremblait à l'évocation des crocodiles. Un futur roi sans couronne ne doit avoir peur de rien. Celui qui ne fut jamais Henri V s'exerçait, petit enfant, à avoir le courage d'Henri IV. Aujourd'hui, toutes ces chimères sont mortes, plus personne ne s'y intéresse, à part moi.

Comme le bouchon d'Odiot était un chef-d'œuvre, l'eau ne s'évapora pas. L'année 1848, celle qui vit s'effondrer l'usurpation de Louis-Philippe, M. de Chateaubriand me fit remarquer d'une voix faible qu'il y avait encore de l'eau dans cette bouteille. Son Henri V n'avait pas d'avenir et je crois que Chateaubriand avait compris qu'il n'en aurait jamais. Je crus d'abord qu'il voulait dire : « Le peuple a chassé Philippe, le temps où ma bouteille à baptiser les princes pourra resservir est de retour. » Mais ce n'était pas cela. Chateaubriand allait mourir quelques jours plus tard. Il me regarda avec un sourire d'une grande douceur, que je lui avais rarement vu :

« Tu te souviens, Adolphe, de la première fois où tu m'as demandé ce qu'il y avait dans cette fiole. Elle t'avait fait rêver, avoue, ma bouteille d'eau du Jourdain. Moi aussi, tu sais. C'était le temps des espérances. Tout cela est bien fini. Je crois que ce que nous allons voir, ce sera le sacre du peuple, et c'est tant mieux, c'est l'avenir. Le temps est fini où les poètes voyageurs baptisaient les rois. Tu verras cela toi, tu deviendras député, tu as l'intelligence, l'instruction, les idées. Si elle te plaît, Adolphe, cette bouteille, je te la donne, en souvenir de mes voyages. »

Je restai confondu. À cette époque, je ne le supportais plus, je faisais bonne figure en venant le voir, il était très diminué, je croyais qu'il ne me voyait même plus, je fus surpris de ce cadeau dont je ne sus que penser, ce fut, en apparence, comme une réconciliation.

Plusieurs années plus tard naissait mon second fils et je l'ai baptisé avec l'eau du Jourdain. J'ai demandé à mon curé, avec les mots du roi de France, de ne pas utiliser toute la bouteille. Ce sera la Sainte Ampoule de notre famille, j'en fais ici la prédiction. Aujourd'hui, la bouteille bleue à goulot d'or trône dans notre foyer, à Fontainebleau. Je pense que mon fils aurait pu ne jamais naître. Il faut que je raconte cela aussi.

XII

Quand il venait faire à Sophie sa visite quotidienne, je quittais les lieux. Le premier et le deuxième jour ce fut par discrétion, pour ne pas laisser croire que je les surveillais. Je ne savais pas vraiment ce que le vieil homme voulait d'elle. Elle ne me raconta jamais ce qui se passait pendant les heures de tête à tête, ces minutes de bonheur dont j'étais exclu et où elle était captive. Exclu, doublement. Elle prenait ma place. Il arrivait avec des papiers. C'était sur elle maintenant qu'il essayait ses Mémoires — elle devenait à son tour la servante de Molière. Servante maîtresse ? Il me dit qu'il préparait pour la fin de l'année une nouvelle série de lectures des meilleures pages devant un petit cercle choisi, chez Mme Récamier, comme toujours.

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