Le coiffeur de Chateaubriand
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253157588
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
Mon œil courait sur les pages. Je trouvai un paragraphe qui, d'un coup, me torturait. Il évoque, sans aucune raison, une jeune fille que l'on ne revoit plus ensuite, croisée sur la place Saint-Marc :
« Elle était brune, vive, gaie ; elle avait sur sa tête un chapeau d'homme, mis en arrière et sous ce chapeau un bouquet de fleurs qui tombait sur son front avec ses cheveux. »
C'était fait, je croyais la voir, elle, Sophie à Venise avec lui. La suite me donnait des frissons :
« Sa main droite s'appuyait à l'épaule d'un grand jeune homme avec lequel elle riait ; elle semblait lui dire, à la face de Dieu et à la barbe du genre humain : “Je t'aime à la folie.” »
De quand dataient ces pages ? 1833 ? 1846 ? Qui était ce jeune homme ? Je croyais chaque phrase à double sens, écrite avec une encre secrète. J'avais trop dissimulé, je voyais le mensonge partout, mon esprit s'était exercé à manipuler trop de boîtes à double fond.
Ma jalousie, qui n'avait que ces pages pour se consumer, faisait des ricochets, j'étais comme un gamin qui joue sur la plage du Lido. Je devenais fou. La moindre formule susceptible d'avoir été retouchée au retour de Venise me mettait en transe. Ces Mémoires étaient une machine infernale, avec un système de retardement. Encore aujourd'hui, alors que j'ai à mon tour bien vieilli, je ne peux lire, sous la plume de Chateaubriand, qu'il a vu la rosée tomber sur la mer Morte sans replonger dans mes abîmes.
XVIII
Je n'en pouvais plus. Je suis parti pour Saint-Malo. J'ai retrouvé toute mon énergie. Je me sentais l'Adolphe de vingt-cinq ans qui venait d'emménager rue de la Planche. Je voulais une autre vie. La revoir. Lui parler. J'étais prêt à tout, à abandonner Zélie, à ne plus revoir mes deux fils. Je ne voulais plus que Sophie. Ma vie, depuis qu'elle était partie, m'ennuyait à périr. Chateaubriand était mort et enterré. Il n'y aurait plus d'obstacle à notre amour. Surtout, je voulais savoir la vérité.
J'avais envie d'elle. Je ne pouvais pas laisser notre histoire ne pas se finir. Même si elle était mariée avec un autre, même si elle était morte, je voulais le savoir, pour pouvoir être en paix quand je pensais à elle.
Saint-Malo étincelait au soleil. J'étais comme le croisé qui atteint Jérusalem. Le voyage m'avait brisé bras et jambes. J'attendais des brumes, des embruns, le vent et la mousse, je ne trouvai que l'azur. La cathédrale brillait. Les tours, les remparts, les hautes portes s'ouvraient ; j'aimai cette ville au premier regard. Comme j'avais aimé Sophie. Le soleil faisait étinceler les petits diamants du granite. Je courus presque, sur la digue du Sillon, j'entrai par la grande poterne, celle qui porte un écusson où court une petite hermine sur une herse. Je pensais, en souriant, à Mme de Chateaubriand dans son peignoir. Je rayonnais moi aussi. Pourquoi avais-je attendu si longtemps ? Cette ville était pour moi.
Dans une taverne, je demandai du cidre. J'écoutais, je m'attendais à la voir pousser la porte et s'installer à côté de moi. Elle ne vint pas. J'engageai la conversation au hasard. Kerdal, son nom de famille, que j'imaginais très célèbre, qui sonnait tant sa Bretagne, ne disait rien à personne.
J'entendis le cliquetis des fleurets par une haute fenêtre ouverte, une salle d'armes. J'y entrai. Il me semblait que Sophie m'en avait dit un mot. Elle m'avait peu parlé de Saint-Malo, c'était à lui qu'elle réservait ses descriptions, puisqu'il prétendait l'avoir fait venir pour cela. Un vieux maître d'armes donnait sa leçon, on sentait bien que ce n'était pas un endroit pour les jeunes filles de bonne famille, je savais que c'était le genre de lieu qu'elle aurait aimé. J'attendis dehors, guettant les entrées et les sorties, je fus déçu. Je ne savais pas comment monter à l'assaut de la cité. Je fis le tour des remparts, attentif aux îles et aux forts, j'aperçus de loin le Grand-Bé. Qu'il y reste ! Je m'installai au soleil sur une tour qui me plut, la tour Bidouane, et je me laissai aller à la rêverie.
La cathédrale me fournirait peut-être quelques informations. Il faut descendre des marches pour y pénétrer. Je cherchai un confessionnal et guettai la sortie de la dernière bigote de la journée. Sa confession fut interminable. Je me présentai au prêtre. Je lui dis que j'avais été au service de Chateaubriand, il m'écouta avec attention. J'imaginai une histoire de jeune cousine à laquelle je devais remettre une mèche de cheveux. Il me détailla toutes les parentèles des Chateaubriand, me dit qu'une jeune beauté des îles, dans ces familles malouines, il aurait naturellement dû voir de qui il s'agissait, ma description le laissait perplexe. Il me conseilla un bon hôtel pour passer la nuit.
La maison natale de Chateaubriand était devenue une auberge, avec de jolies chambres qui donnaient sur la mer. J'ouvris ma fenêtre, pour entendre le bruit des vagues. Je m'imaginais à Venise, avec elle. Cette maison méritait une visite. Je m'y retrouvai hébergé. J'étais sûr qu'elle avait eu la curiosité d'aller la voir, elle avait dû venir ici, je le sentais. Peut-être m'y donnerait-on quelques renseignements. Je fis parler l'aubergiste, il me montra la chambre de Chateaubriand, « la chambre où ma mère m'infligea la vie ». Il ne savait rien de Sophie, il n'avait jamais vu se recueillir ici que des jeunes gens en gants de peau qui parlaient du comte de Chambord, des dames en dentelles et des Anglais. Les Parisiens commençaient à venir. Bien plus pour le charme de la ville, avec ces grèves bien à l'abri dans les murailles, que pour Chateaubriand, dont on parlait moins qu'autrefois.
Je fis un croquis dans mon carnet. La chambre était-elle bien celle-ci ? Je n'en étais pas certain, l'aubergiste me l'affirma. Il me raconta que la mère de Chateaubriand, Apolline, avait été prise de douleurs pendant une promenade en mer, et qu'il avait fallu accoster au Grand-Bé. De là gagner la maison, et que la naissance, qui aurait pu avoir le rocher pour décor, avait bien eu lieu ici. Il avait lu les Mémoires d'outre-tombe, qu'il me montra, avec de belles reliures rouges, dans ses appartements. Il déboucha une excellente bouteille de bordeaux et me demanda comment j'avais connu l'écrivain.
À Saint-Malo, au bout de quatre jours, je n'avais rien trouvé. Personne ne semblait la connaître. Je me décidai à rentrer. Fort heureusement, des deux hommes qui sont en moi, chacun avait joué son rôle : le brave M. Pâques avait pris soin de prévenir les embardées d'Adolphe. C'était la semaine où Zélie était allée, avec nos enfants, chez sa mère ; un collègue avait bien voulu assurer mes rendez-vous, personne ne s'apercevrait de mon escapade. Nul ne s'en souviendrait. Je retrouverais la rue de la Planche un peu avant ma femme, juste à temps pour y créer le petit désordre d'une semaine de vie de garçon, qu'elle pourrait ranger en maugréant.
Le dernier jour, une heure à peine avant le départ de la malle-poste qui devait me ramener à Rennes, pour regagner Paris, sans réfléchir, j'ai fait ce que je n'avais pas voulu faire encore, en me donnant pour prétexte que je ne reviendrais peut-être pas dans cette ville. Je suis allé au Grand-Bé.
XIX
Aujourd'hui, je me suis installé à Fontainebleau. Dans la vie de chaque jour, j'oublie ces moments de folie, mes journées de Saint-Malo. Quand je suis seul pour un moment, et bien à l'abri des regards, j'ouvre la porte de ma pensée qui contient ces souvenirs-là. Je m'y promène, je les caresse comme des bibelots. Je reste longtemps à ne rien dire. Je vide mon esprit pour faire revenir des images. Je me transforme en lanterne magique. Les plaques peintes défilent. Je me prends la tête dans les mains, et sans crier gare, je me mets à pleurer.