Le coiffeur de Chateaubriand
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253157588
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
Il ne faudrait rien dire, et j'inventai ma version de la transaction avec le vieux coiffeur, celle que je racontai à mes amis et surtout à ma tendre femme, qui ne devait pas s'inquiéter. J'étais grisé. Chateaubriand était l'homme au monde que j'admirais le plus. Je dis oui à tout sans réfléchir ; je n'avais pas bien compris que, dans le pacte, il y avait, d'abord, la trahison.
Girardin ne me le dit pas. Il me tenait par contrat. Ma seule mission était vague : le tenir informé de ce qui se disait dans la maison des Chateaubriand, rien de plus. Lui rapporter les noms des visiteurs que je verrais, lui dire s'il se tenait dans ce rez-de-chaussée des complots légitimistes, des banquets républicains, ou des sabbats de druidesses. Il n'était pas encore question des Mémoires.
Quand Girardin m'en parla, il s'aperçut que j'étais une recrue encore meilleure que ce qu'il avait imaginé : je lui en récitai des pages entières. Il appela son secrétaire. Il était éberlué par ma mémoire digne d'un comédien. Je lui avouai que j'apprenais des pages depuis l'enfance. Il me dit qu'il craignait fort que ce livre magnifique ne paraisse jamais, et qu'il était preneur, pour le conserver à la postérité, du plus grand nombre de pages que je pourrais lui offrir. Il payait en or, à la phrase. Je ne me fis pas prier. C'est ainsi que je devins, pendant l'année 1842, un agent secret des lettres. Je n'en avais pas honte, Chateaubriand vieillissait et je me disais qu'au fond je travaillais pour la bonne cause, pour assurer la postérité de mon grand homme, au cas où son texte disparaîtrait sous les coups de griffes de Mme Récamier et de toutes ses récamiéristes, qui demandaient des suppressions toujours plus importantes.
Chateaubriand eut en moi une confiance absolue. C'est cela qui me fait honte. Je me souviens du jour où il me fit retirer de sous son lit la boîte en bois qu'il m'avait montrée, en la comparant à ma petite boîte à cheveux. C'était une caisse de bois blanc, avec un couvercle. Son cercueil, comme il disait, contenait des cahiers, le manuscrit complet, et il me demanda de l'aider à le réviser. Il venait de renvoyer son fidèle secrétaire Pilorge, qui le suivait pourtant depuis ses ambassades. Je ne savais pas pourquoi. Je n'allais pas tarder à l'apprendre. J'étais désormais au Saint des Saints.
« Tu sais, tout le monde tourne autour de ce tas de papier, il y aura moins de gens derrière mon cercueil. Tu verras, ils s'imaginent que cela vaut de l'or. Les éditeurs le veulent tous, sans parler des contrefacteurs, les libraires de Gand, ceux d'Amsterdam. On m'a même dit qu'un libraire allemand des plus réputés, Wetzel, s'était installé à deux pas d'ici, rue du Bac, chez un prince monténégrin de ses amis, pour me guetter et me proposer, au passage, quand je le croiserai dans la rue, de faire affaire ! Un libraire d'outre-Rhin pour voler mes Mémoires d'outre-tombe, tu te rends compte ! Le bon Delloye a fait faillite, je ne peux plus compter sur lui pour me défendre. Mes bastions sont à découvert. Je lui avais pourtant donné un volume à publier, en 1838, Le Congrès de Vérone, mais il n'avait pas si bien marché je crois. Ensuite, en 1844, je lui ai encore donné ma Vie de Rancé. Le public veut de la romance, pas de la politique ou de la dévotion, pauvre Delloye ! Dans la société qui est propriétaire de ma petite tombe, il ne reste plus que le cher Sala, qui est trop bon, et qui doit faire patienter les actionnaires. Je sais qu'ils trouvent tous que j'ai une bien bonne santé, et que leurs actions ne rapportent guère. Je me demande si je ne vais pas me décider à tout publier. Mais ce sont des milliers de pages, il faut les relire, tout vérifier, cela fourmille de dates, de noms, je ne peux pas laisser passer d'erreur. C'est mon au-delà ! »
Nous étions en 1844, j'avais accès tous les jours au manuscrit, et je le copiais en cachette. Tout finissait dans le placard de la chambre. Girardin m'avait cette fois demandé de lui fournir le texte complet. J'y travaillais avec ardeur, dans l'exaltation de ce que je découvrais, ligne après ligne. Ce furent, pour moi, coiffeur entraîné dans une conjuration qui le dépassait, des mois d'émerveillement et de fourberie.
Chateaubriand fit un dernier séjour à Londres, pendant lequel je vins rendre visite à Céleste, qui me laissa seul avec les papiers. Mon travail avança plus vite. À Londres, Chateaubriand s'entretint avec « Henri V » qui avait décidé de lui verser la pension de pair de France qu'il touchait avant la révolution de 1830, sur sa cassette personnelle. Les dividendes imprévus de la bouteille d'eau du Jourdain. Le futur roi croyait acheter la plume la plus influente d'Europe, il ne sut jamais qu'il avait seulement contribué à secourir les innombrables pauvres de Céleste. Au Ciel, cela lui sera compté, et le pauvre vieux y siège depuis avec les Justes, sans doute plus sûrement que s'il avait retrouvé son trône.
XV
Au retour, je vis Chateaubriand exploser. « Quatre-vingt mille francs ! Une somme ! J'avais chassé mon cher Pilorge parce que je savais qu'il s'était entremis avec Girardin ! Le monstre avait acheté mon secrétaire, tu te rends compte, Adolphe ! Tout va paraître en feuilleton, je vais moi aussi finir en papillotes, comme vos grosses douairières frisées. On me découpera “en feuilleton”, comme si j'étais Eugène Sue ou Alexandre Dumas ! » Je tendais le dos. Émile de Girardin venait d'acheter à la société propriétaire des Mémoires, à Sala, le droit de publier en feuilleton, dans La Presse, le livre à venir.
« Je n'ai aucun moyen de m'y opposer, mon homme de loi est formel, mais je lutterai, c'est mon œuvre ! J'écrirai une préface sanglante où je dirai ce que je pense de ce procédé. Je proclamerai partout que cette version feuilletonnée n'a aucune valeur, que ce qui comptera, c'est le livre, le livre seul ! Personne ne m'a demandé mon avis ! Je suis spolié de mon dernier bien. Les gamins feront des cornets de papier pour envelopper des marrons sur le Pont-Neuf avec mon livre ! »
Céleste prenait fait et cause, elle me convoquait comme témoin : « Adolphe, imagineriez-vous une pareille forfaiture ? »
Par chance, j'avais été tenu à l'écart de la transaction secrète de Girardin, si j'y avais trempé, je crois que je me serais mis à fondre en larmes, à me traîner à leurs pieds, à demander leur pardon.
Je compris que j'étais seulement, dans le cerveau du patron de presse, la pièce essentielle d'un deuxième plan, une manœuvre de secours si la transaction échouait. Girardin, grâce à moi, avait déjà bon nombre des plus belles pages. Il n'avait pas encore ma copie complète, presque achevée, à l'abri dans mon placard. Il pouvait la publier illégalement, quitte à payer les procès, ou, pire, la revendre en sous-main aux contrefacteurs allemands, ce dont il était fort capable.
M. de Girardin me semblait être le vrai génie de ce temps. Il avait eu, le premier, l'idée qu'avec des annonces commerciales on pouvait faire vivre les journaux, il était le premier à avoir envie de faire des coups, à donner des nouvelles avant tout le monde. Il avait inventé la publicité, qui aujourd'hui est la reine du monde. La Presse, c'était un journal politique à bon marché, le premier du genre, le parlement à la portée de tous, trait de génie. Il avait déjà fondé La Mode, Le Journal des instituteurs, Le Musée des familles, Le Panthéon littéraire, que sais-je encore… C'était l'empereur des périodiques et le pape des abonnements. Je le sentais gentilhomme et corsaire, il m'avait séduit, je l'aimais bien, et M. de Chateaubriand, lui aussi, avait son côté publicitaire, ce même goût du jeu et des surprises.
Ils aimaient la guerre de course, la haute mer, les abordages. Ils me plaisaient tous les deux pour les mêmes raisons, deux lutteurs à armes égales. Chateaubriand perdit, avec élégance, cette première manche. Il savait ce qu'il avait écrit.