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Le coiffeur de Chateaubriand

Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:

Adolphe Pâques, le coiffeur de Chateaubriand, homme de l'ombre au fantastique potentiel romanesque, ranime les dernières années du règne sans partage de l'auteur d'Atala, où l'attente des Mémoires d'outre-tombe enfièvre le Tout-Paris, où chacune de ses sorties fait encore bruisser les jupons. Élevé au rang de mémorialiste, il réveille la nostalgie des formules tombées en désuétude dans ces phrases qu'il cisèle comme les chevelures de ses clients. Ainsi revisitée, l'histoire littéraire livre enfin ses secrets : Chateaubriand, l'auteur immense est aussi, dans ses dernières années, un vieux barbon jouisseur effrayé par l'idée de mourir. Et c'est ainsi qu'on l'aime, comme cet élégant roman balayé par les embruns de l'imagination.
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
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J'ai repensé aussi à une page des Mémoires : dans les forêts de Combourg, il appuie sa tête sur un fusil de son père, il ne tire pas. Cette page, je l'ai copiée, je l'ai chez moi.

Ensuite, Chateaubriand fit quatre sorties. Je les suivis toutes, il fallait le coiffer. J'avais peine à le toucher, il me répugnait. Lui était devenu doucereux avec moi, il me montrait qu'il m'aimait comme aux premiers temps de notre rencontre, j'allais écrire, de notre collaboration. Il alla, en voiture, à l'Académie française, où il se rendait rarement, pour donner sa voix à son ami Jean-Jacques Ampère. Il séjourna à la campagne, quelques jours, dans le joli château de Malesherbes, chez son neveu M. Louis-Geoffroy de Chateaubriand. Enfin, le 14 juillet 1847, il alla passer cinq jours à Dieppe. Je crois que c'était pour revoir la mer une dernière fois, pour entendre le bruit des vagues. Il ne m'en parla pas, j'eus simplement communication des dates — afin de ne pas trouver porte close rue du Bac. Elles figurent toujours dans mes agendas.

Je me demandais combien de temps, dans le cercueil, les cheveux des morts continuent de pousser.

XVII

En 1848, une des dernières fois où je vis Chateaubriand, je lui donnai des nouvelles d'un Paris en ébullition, je ne pus pas m'empêcher de lui parler ce jour-là comme aux premiers temps de mon service auprès de lui, comme s'il allait me répondre sur son ton jovial d'autrefois. Je n'avais pas pardonné. J'avais juste repris les apparences de la vie d'autrefois. Au fond, j'étais bien content d'avoir échappé à l'échafaud. Car je me serais certainement fait prendre. Je ne m'étais pas entouré d'assez de précautions. Je n'avais pas su devenir l'assassin du plus grand écrivain du siècle.

Je lui racontai comment la révolution grondait à nouveau dans Paris, Louis-Philippe et Marie-Amélie s'étaient dit que c'était leur tour et n'avaient pas fait de façons, le peuple venait d'envahir les Tuileries, de saccager la salle du trône. Le fauteuil rouge et or avait été porté place de la Bastille et brûlé au pied de la colonne de Juillet. Le couple souverain était monté dans sa berline et avait pris la route d'Angleterre. J'entendis Chateaubriand, qui n'avait pas parlé du tout lors de nos dernières entrevues, dire distinctement, en présence de son neveu M. de Tocqueville, qui se trouvait dans la chambre : « C'est bien fait. »

Il mourut le 4 juillet.

Le 21 octobre, la publication des Mémoires d'outre-tombe commençait en feuilleton dans La Presse, comme prévu. Sauf que nul n'avait pensé qu'en ces débuts de république, ce serait la politique du jour qui passionnerait les foules, et pas l'histoire d'un homme qui semblait sortir du fond des âges. Le château de Combourg et la cour de Louis XVI n'intéressaient guère les révolutionnaires de 1848. Le monde de François-René venait de prendre un coup de vieux. Les romantiques allaient bientôt devoir inventer des chansons réalistes. Je réfléchissais à de nouvelles coiffures ; dans mon métier il faut réagir vite, face à l'histoire.

Des éditions pirates parurent tout de même, signe d'un certain succès, j'en vis une faite au Portugal et une autre, qui me sembla très exacte, parut sous le nom de l'éditeur allemand qui nichait rue du Bac, à se demander comment il avait pu disposer aussi vite d'un texte complet, avant la fin de la parution en épisodes.

Peu après, Juliette Récamier mourut à son tour, son époque avec elle. Elle était, depuis quelques années, devenue aveugle. Avec Chateaubriand, ils avaient atteint un olympe qui ne se retrouvera plus, c'est mon avis. Personne ensuite n'est arrivé à les surpasser, et j'ai sans doute vécu moi-même très vieux pour pouvoir le dire avec force. Pourtant, Chateaubriand, dans ces années, sembla vite très passé de mode. Le livre, qui devait assurer sa gloire posthume et continuer à faire parler de lui après sa mort, quand il parut chez Penaud, l'année suivante, tout autant. Ce chef-d'œuvre ne fit pas grand bruit. Je ne sais si Louis-Philippe, exilé, murmura à son tour : « C'est bien fait. »

J'étais allé, dans la chapelle des Missions étrangères, à l'enterrement de Chateaubriand. Cérémonie médiocre, sans pompe ni simplicité, qui ne parvint pas à m'émouvoir. Devant l'escalier à double révolution, dans l'espèce de cour qui précède l'entrée de la chapelle, je vis le comte Molé, qui me salua, des académiciens, des dames que j'avais coiffées la veille qui ne me regardèrent pas, et tous nos voisins du quartier, dont la vieille Mme Corot, si aimable, la mère du peintre. Je me disais que Sophie y viendrait. On avait annoncé la nouvelle dans tous les journaux. Elle aurait eu le temps de sauter dans la malle-poste à Saint-Malo. Elle ne parut pas. Ce fut le convoi qui prit la route de Bretagne, mais j'avais mes clients, mes soucis, mon carnet de rendez-vous, je ne m'accordai pas ce voyage. Je n'avais pas envie non plus de lui montrer, à mon illustre mort, que je continuais à faire toutes ses volontés. J'avais peut-être peur de la voir. Je n'avais pas le courage d'aller vers elle.

Je ne savais toujours pas ce qu'il était allé faire à Venise en 1845, si cette rencontre avec le prétendant légitimiste avait bien eu lieu. Je ne savais pas s'il y était allé seul. S'il avait emmené Sophie. J'avais envie, dans les derniers mois, quand il ne quittait plus son lit, de lui poser la question, il était trop faible pour répondre. Je n'avais rien à perdre, je ne voulus rien risquer, je me suis tu. Je n'avais jamais eu la moindre nouvelle d'elle. Je n'avais aucun témoin de l'escapade, personne pour me dire si le vicomte de Chateaubriand, sur la Piazzetta, était suivi d'un jeune domestique noir portant sa livrée rouge et or. Cela aurait fait un beau sujet de gravure, mais les Chateaubriand n'avaient pas de domestique en livrée, et le temps des Maures à Venise était passé lui aussi.

Je n'avais pour me renseigner que les pages des Mémoires où il parle de Venise et raconte son séjour de 1833. J'avais cru apercevoir qu'il les avait retouchées au retour de son dernier voyage sur la lagune. Je les avais copiées quelques jours plus tard, une de mes ultimes séances de travail chez lui avant que je ne sois remplacé par ce gratte-papier de Maujard. J'avais acheté l'édition parue à sa mort, je comparai : le chapitre de Venise n'y figurait plus. Il avait été englouti dans les derniers mois, quand il s'était lancé à coups de ciseaux — un art qui ne s'improvise pas.

En apparence, rien pour m'alarmer dans ces pages passées au crible de ma folie. À Venise, Chateaubriand est sur les traces des grands écrivains qui l'ont précédé, il va rechercher la jeune fille dont parle Silvio Pellico dans Mes prisons, et trouve une bonne grosse qui donne la main à sa marmaille, il cherche à retrouver ceux qui ont connu Lord Byron. J'imaginais ce qui se serait passé si Chateaubriand était tombé sur une dame de la Sérénissime qui aurait été aimée par le poète anglais, qui aurait conservé des lettres de lui. Comment il aurait pu s'insinuer dans ses bonnes grâces, faire mine de courtiser sa nièce, de flatter son orgueil. Il aurait loué un appartement dans leur palais sur le Grand Canal, fait planter des fleurs pour leur plaire dans le carré de pelouse qu'elles appelaient le jardin. La dame l'aurait fait attendre, ne voulant pas lui révéler les lettres de Byron, et lui s'imaginant qu'elles étaient le plus brûlant de son œuvre. Je vagabondais. Si j'avais quelque talent de plume, je ferais de cette histoire une nouvelle, « Les papiers de Byron » ou quelque chose comme cela, en changeant les noms bien entendu.

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