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Le coiffeur de Chateaubriand

Электронная книга - «Le coiffeur de Chateaubriand». Краткое содержание книги:

Adolphe Pâques, le coiffeur de Chateaubriand, homme de l'ombre au fantastique potentiel romanesque, ranime les dernières années du règne sans partage de l'auteur d'Atala, où l'attente des Mémoires d'outre-tombe enfièvre le Tout-Paris, où chacune de ses sorties fait encore bruisser les jupons. Élevé au rang de mémorialiste, il réveille la nostalgie des formules tombées en désuétude dans ces phrases qu'il cisèle comme les chevelures de ses clients. Ainsi revisitée, l'histoire littéraire livre enfin ses secrets : Chateaubriand, l'auteur immense est aussi, dans ses dernières années, un vieux barbon jouisseur effrayé par l'idée de mourir. Et c'est ainsi qu'on l'aime, comme cet élégant roman balayé par les embruns de l'imagination.
Biographie de l'auteur
Adrien Goetz est notamment l'auteur de La Dormeuse de Naples (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), Intrigue à l'anglaise (2007, Prix Arsène Lupin) et Intrigue à Versailles (2009).
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Elle ne manifestait aucune peur de mes assauts, elle avait su me rendre timide. Je n'avais jamais su me comporter comme cela avec ma femme : être un jeune homme tremblant qui n'ose pas.

Une fin d'après-midi, le 6 juin 1845, je rentrai plus tard qu'à l'ordinaire, plus abattu. Sophie-Ourika était partie ; elle avait laissé en évidence une lettre avec nos deux noms sur l'enveloppe, que Zélie n'avait pas voulu ouvrir tant que je n'étais pas rentré.

Je prétextai une brosse oubliée, je lui demandai de m'attendre un instant. Je fis un saut rue du Bac. Ce fut Céleste qui m'ouvrit, dans son peignoir blanc, s'étonnant que je ne fusse pas au courant : M. de Chateaubriand, « républicain de cœur », s'amusait la vieille fée, afin de rencontrer son cher prétendant au trône, Henri V, l'enfant du miracle, l'illustre exilé, venait de partir pour Venise.

XIV

Le lendemain de la mort de Chateaubriand, j'ouvris enfin le placard de la « chambre de Sophie ». Il s'y trouvait encore mon fusil à silencieux. Je pensais à elle, mon Ourika, à cette dernière lettre qu'elle nous avait laissée, pour nous remercier, d'une manière si convenue, avant de disparaître de notre vie.

Mon placard était resté fermé à Zélie, à Sophie, à tous nos visiteurs ; il ne contenait pas, bien sûr, les cheveux de mon grand homme.

Mon placard de Barbe-Bleue renfermait les pièces justificatives de ma trahison et de ma duplicité. Mon contrat avec M. de Girardin, sur papier à en-tête de son journal, La Presse. Il avait eu tant de mal à lui faire admettre son subterfuge, il craignait tant une dernière ruade de Chateaubriand. Une entourloupe. J'ai assuré la sécurité de ses opérations. Il m'avait placé auprès de lui pour garantir le succès d'une affaire fumante, un des plus jolis coups de librairie du siècle. J'avais juré de ne rien dire. D'autant que rien ne s'est vraiment passé comme prévu.

Je dois enfin écrire ici la vérité. Si elle venait à se savoir par d'autres que moi, au moins que ces pages soient là pour témoigner que, dans cette affaire, contrairement aux apparences, j'ai été sincère. J'ai aimé M. de Chateaubriand, j'ai aimé ses livres, j'ai voulu me dévouer à sa gloire, même malgré lui. J'ai été amoureux aussi, je viens de le raconter. J'ai acheté un fusil pour me placer dans l'axe de la rue de la Planche et l'abattre depuis ma fenêtre, sans un bruit, quand il sortait de chez lui. J'ai voulu le tuer. Je l'ai haï. Sophie est la seule femme que j'ai aimée. Il me l'a prise, alors qu'il avait déjà un pied dans le tombeau. Cet amour, je veux l'écrire solennellement, n'est jamais venu contredire la dévotion que je portais à l'auteur des Mémoires d'outre-tombe : ce livre, c'est mon livre.

Les Mémoires étaient presque achevés en 1834. L'Enchanteur en avait fait une première série de lectures dans le grand salon de l'Abbaye-aux-Bois, sous un de ses portraits. Mme Récamier avait orchestré les pâmoisons. Tous en parlaient encore, devant moi, dix ans plus tard. Elle jouait de ses invités comme des notes d'un instrument, et tirait de l'un un soupir, sachant que le voisin reprendrait par une exclamation. Elle avait fait de son salon un petit violon de Crémone.

En ce temps-là, les spectacles ne se donnaient pas uniquement sur la scène des théâtres. Chateaubriand, son paquet de feuilles devant lui, mêlait les époques avec art, et les fragments rédigés en divers temps, aussi ne savait-on plus qui parlait, le tableau ou son modèle. Ces lectures, devant les meilleurs critiques, Jules Janin, Edgar Quinet, Sainte-Beuve surtout, avaient donné une publicité extraordinaire à ce livre qui n'existait pas encore. Un recueil de leurs opinions, avec un résumé pris en notes par Sainte-Beuve, avait paru, et même moi, qui étais alors à Londres dans la résidence du duc de B., j'en avais entendu parler.

Toute l'Europe se mit à attendre les Mémoires. Les diplomates murmuraient que M. de Chateaubriand, qui avait été ambassadeur et ministre, allait tout révéler des arrière-boutiques des congrès et des dessous brodés des conclaves. Les républicains et les bonapartistes attendaient qu'il s'engageât de leur côté, ce qui était mal le connaître. Les légitimistes avaient besoin de ce vaisseau pour regarnir un peu les rangs de la flotte du prétendant. Les femmes tremblaient qu'il ne donnât des noms, des faits, des dates ; certaines, Juliette en tête, faisaient courir le bruit qu'elles exigeraient des coupures. L'impatience était extrême. Chateaubriand comprit qu'il fallait la faire durer le plus possible, afin d'utiliser au mieux tout cet émoi ; d'où son titre, si habile, Mémoires d'outre-tombe, et l'idée d'en distiller déjà un peu de son vivant.

Il fallait organiser l'attente, et malgré tout, vivre le plus longtemps possible. Chateaubriand voulait jouir du spectacle. C'était Charles Quint, dans son monastère, suivant son propre enterrement derrière un pilier.

En 1836, un bon libraire, Henri Delloye, conclut un marché avec une excellente pâte d'homme qui aimait les lettres, Adolphe Sala, ancien officier comme lui. Ils regrouperaient je crois mille six cents actionnaires, qui créeraient une société, pour assurer une rente à Chateaubriand, équivalente à son ancien traitement, celui qu'il avait dû abandonner à l'avènement de Louis-Philippe. Dès les premiers jours, mille deux cents admirateurs avaient souscrit. L'impatience était immense, personne ne savait qu'il faudrait attendre plus de dix ans, en maugréant contre le vieillard qui n'en finissait pas de conclure et de mourir. En échange, la société devenait propriétaire des futurs Mémoires, et se rembourserait sur l'immense succès de librairie qui ne devait pas manquer de couronner ce couronnement, clef de voûte de l'œuvre du plus grand écrivain vivant, dont le moindre texte s'arrachait. Chateaubriand poursuivit donc ses relectures, traîna un peu, par plaisir, écrivit, presque sous mes yeux, sa dernière page, avant de tout reprendre du début. Je venais d'entrer à son service, en 1841. J'assistais à ces coquetteries, qui n'étaient que la peur de la mort chez un écrivain qui ne parlait que d'elle.

C'est au théâtre, au Français, dans une loge pour laquelle j'avais eu un billet de faveur par une de mes clientes actrices, que je rencontrai M. de Girardin. Je lui dis que j'aimais les livres, les journaux, le papier et l'encre, il me dit qu'il venait de perdre Eudamidas son vieux coiffeur, qui avait été ami avec Marat. Le lendemain matin, je dépliai mon attirail dans son salon. Seule l'amicale des coiffeurs parisiens parvient à mettre en œuvre cette circulation secrète, ces communications entre maisons rivales : nous sommes plus efficaces que des avocats, nous dénouons les problèmes comme les chignons, nous démêlons, nous passons les appartements au peigne fin.

Émile de Girardin, fils naturel du grand veneur de Charles X, avait l'instinct de la chasse et l'amour du beau gibier. Il avait surtout l'efficacité des patrons de presse. Sa femme Delphine était d'une rare beauté, et douée d'un esprit qui faisait fureur, un esprit qu'elle tenait de sa mère, Sophie Gay, égérie romantique.

Elle avait été une des fleurs du salon de Mme Récamier, elle connaissait bien Chateaubriand, et avait entendu les belles pages des Mémoires. Rien ne leur résistait. Il allait à l'essentiel. Elle visait l'accessoire, ce qui revient au même. Beaucoup de gens à Paris parlaient encore du duel au pistolet de Girardin en 1836 avec l'avocat Armand Carrel, fondateur et rédacteur en chef du National, journal concurrent, qu'il avait tué ; il avait une réputation du tonnerre, et me mettre au service d'un homme aussi formidable me faisait grande envie. Je connaîtrais tout le monde, j'aurais accès à tout. Il me proposa un bon logement. Je venais de rencontrer Zélie, c'est tout ce qui nous permettrait de nous installer. Il était malin. Il me parla de la succession d'un coiffeur rue de la Planche, le sien, qu'il partageait avec Chateaubriand. Girardin payait tout.

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