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Mille vies valent mieux qu'une

Электронная книга - «Mille vies valent mieux qu'une». Краткое содержание книги:

Jean-Paul Belmondo a aujourd’hui décidé de tout raconter. Son enfance marquée par la guerre, sa mère courage, l’atelier de son père, et ses premières amours.
Il nous entraîne dans les pas dilettantes de son service militaire en Algérie. Il nous invite aux comptoirs de la rue Saint-Benoît, pour y faire les quatre cents coups avec ses copains de toujours, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Beaune, Pierre Vernier, Charles Gérard. Jean-Paul Belmondo se raconte ici pour la première fois, nous livrant la certitude que, oui, mille vies valent mieux qu’une.
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En outre, dormir sans matelas est un plaisir que je laisse volontiers aux ascètes du monde entier et je dois avouer que me plier aux corvées contrarie fort ma nature qui, à l’air libre, se laisse couler.

Pour finir le tableau, nous sommes très déçus, mon copain et moi, de n’être pas reconnus pour nos qualités vocales dont nous donnons la preuve à la terrasse des bistrots, le soir, chargés comme des canons allemands. Les individus qui pourraient se sentir flattés d’être gratifiés de tant de beauté, et nous récompenser de quelques deniers, nous maudissent plutôt et cherchent à nous chasser par tous les moyens.

En un mois, nous ne jouons qu’une seule fois dans un vrai théâtre. À Amélie-les-Bains. Nous sommes tout à la fois contents de pouvoir nous prendre au sérieux, et exaspérés. Le contraste flagrant entre les endroits tristes où nous avons dépensé notre énergie jusqu’alors et la scène authentique, avec son rideau, ses coulisses, ses coursives, ses éclairages, nous plombe. Ce soir-là, nous savons ce que nous avons à faire en rentrant à Paris : intégrer le Conservatoire pour que notre carrière décolle, et ne plus nous retrouver dans des plans aussi foireux que cette tournée pyrénéenne. Ce haut lieu du théâtre est le nec plus ultra de l’apprentissage, et la voie impériale pour passer les portes de la Comédie-Française, sanctuaire que seuls les très bons pénètrent. Nous en serons, de ceux-là. Ou nous ferons autre chose. C’est le pacte. On se serre la main, et on se promet que ce sera : « Le Conservatoire, ou rien ! »

Nous rentrons à Paris dans un camion à farine, de quoi nous faire courir au concours d’entrée qui aura lieu le 15 octobre suivant. Raymond Girard, depuis deux ans, m’y prépare, puisque c’est l’objectif plus ou moins implicite de la plupart des cours de théâtre. Mais, jusqu’alors, la nécessité de m’y présenter ne m’était pas venue aussi nettement à l’esprit.

Je connais la difficulté des épreuves qu’il s’agit de remporter l’une après l’autre jusqu’au bout pour être lauréat parmi les neuf cents candidats qui se présentent en 1951. Un texte classique est exigé, et le ou les passages devant le jury peuvent être interrompus abruptement par le son d’une clochette, qui a la même signification qu’un roulement de tambour avant une exécution. Le système, vu le degré de convoitise, est impitoyable.

Je franchis haut la main les deux premiers jalons, mais le troisième, plus ric-rac, avec une scène de L’Avare qui n’obtient que sept voix, le minimum vital pour rester dans la course. M’est donc ouvert le quatrième et dernier tour, celui qui peut me permettre d’entrer dans le Saint des saints, pour lequel je propose deux scènes, l’une imposée, l’autre de mon choix. Avec mes Précieuses ridicules et mon Retour imprévu de Jean-François Regnard, je tente ma chance devant quatorze jurés, parmi une vingtaine d’autres candidats sérieux.

Et je n’attrape qu’à moitié la queue du Mickey : je récolte six voix contre huit, me plaçant à égalité avec sept comédiens. Il nous est proposé un ticket d’entrée de deuxième catégorie, à savoir : assister en auditeurs libres aux cours dispensés par le Conservatoire, sans pouvoir passer des scènes devant les professeurs. L’on m’attribue — par chance, me dis-je — la classe de René Simon.

Je déchante rapidement. Ce comédien, beau comme un dieu, méprise la laideur et, plus concrètement, ses élèves dont il se moque, un à un, prenant le reste de la troupe à témoin de son humour sadique. L’éphèbe consacre ainsi les cours à perfectionner ses piques ironiques. J’ai droit, comme tout le monde, à son regard cruel. Et, contrairement à lui qui se comporte en dandy, je ne prête aucune attention à mon apparence, qui tient à ce moment-là plus du chat sauvage, maigre et agile, avec un nez de boxeur, que du jeune artiste en lice pour se faire admirer du plus grand nombre. La salve acerbe qu’il me balance s’inscrit dans un registre assez peu noble, puisqu’il ne peut s’empêcher de m’égratigner à propos de mon physique particulier, soulignant qu’il est inconcevable d’être comédien avec une gueule pareille, riant de mon air bourru qui lui donne l’impression que je suis sur le point de débiter des gauches rapides et efficaces plutôt qu’un texte de Marivaux.

En clair, il décourage plus qu’il ne stimule ses ouailles, comme s’il était le seul à pouvoir justifier sa profession par son immense et incomparable talent. Celle de comédien, parce que, en tant qu’enseignant, il est aussi exécrable que moi en matière de mode.

Au bout de six mois à ce rythme infernal de contre-productivité, je décide de changer les choses. Je n’en peux plus d’attendre je ne sais plus quoi, puisque aucun commentaire positif sur mes capacités de comédien ne vient étayer mon choix. Je suis résolu à affronter le jugement de René Simon, de façon à trancher et à fouetter mon destin pour qu’il se presse un peu de me mener quelque part.

On ne peut pas reprocher son incohérence à ce professeur du Conservatoire. Quand je lui demande enfin ce qu’il pense de ma vocation, il n’hésite pas cinq secondes à me laminer. Il répond précisément — ce sont des mots que l’on n’oublie guère : « Mais, mon petit, tu n’es pas fait pour ce métier ! Je ne peux rien faire pour toi. Tu ne feras carrière qu’à cinquante ans. En attendant, engage-toi dans l’armée, devance l’appel. »

Je confesse avoir une tendance à la radicalité et à l’impulsivité. Je ne l’approuve ni ne la regrette, mais elle explique pourquoi j’ai écouté le conseil dégueulasse de mon professeur et me suis engagé, dans la foulée, pour trois ans dans l’armée.

À peine suis-je incorporé et affecté à la caserne de Dupleix que je regrette vivement mon coup de tête. Tout ce que j’ai haï à l’école s’impose de nouveau à moi, puissance mille. Il me faut obéir aux ordres, respecter les horaires, veiller à être sans cesse impeccable — toutes choses que, avec ma mauvaise volonté, je me trouve dans l’incapacité de réussir. Je suis probablement la pire recrue de l’histoire des bleus ; je fais tourner en bourrique les adjudants les plus indulgents et montre un fort mauvais exemple. Au fur et à mesure que la conscience me revient, j’évalue la gravité de mon erreur et le chant des planches parvient jusqu’à mon oreille d’Ulysse du pauvre.

Après quelques jours, il m’est impossible de ne pas retourner au Conservatoire en parallèle de mes journées à la caserne. Et de ne pas retenter ma chance, à la session de rattrapage de janvier prévue pour les auditeurs libres. À laquelle j’échoue de nouveau.

Le désespoir me guette, moi qui ne réussis pas à convaincre le jury de me prendre pour de bon et qui suis maintenant condamné à porter l’uniforme. C’est alors qu’une proposition tombe du ciel, grâce à l’amitié d’Henri Poirier, l’un de mes colocataires de l’appartement du deuxième étage.

Il a lui-même glané un rôle dans une pièce qui se joue au Caveau de la Huchette, un théâtre de poche pour quatre-vingts spectateurs à Saint-Germain-des-Prés, par l’intermédiaire d’un autre élève du Conservatoire, Jean-Pierre Mocky. La pièce en question, de Cyril Tourneur, s’intitule Glorianna sera vengée et se veut une parodie du théâtre à costumes. Le mien, de costume, ne me va d’ailleurs pas du tout, et pour cause : il a été confectionné avec ce qui reste dans la penderie, c’est-à-dire une jupette et un casque de soldat trop grand pour moi qui se transforme en casquette.

Le ridicule de mon accoutrement ne manque pas de déclencher des rires à chaque apparition sur scène. J’interprète un soldat qui parle peu au début, et plus du tout à la fin, puisqu’il meurt en se laissant tomber sur un tas de cadavres à casque aussi. De toute façon, tout le monde meurt dans cette pièce, sauf Jean-Pierre Mocky.

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