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Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]

Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:

Le vieux Guetteur, Avluela la Volante, et Gordon, un Elfon, revenaient vers Roum, la ville aux sept collines.
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
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— Là ou ailleurs ! soupira-t-il avec amertume. Soit, allons à Perris ensemble. Mais qu’est-ce qu’un Guetteur a à faire à Perris ?

— Un Guetteur n’a plus rien à faire nulle part. Je vais à Perris pour offrir mes services aux Souvenants.

— Oh ! J’appartenais aussi à cette confrérie mais seulement à titre honoraire.

— Maintenant que la Terre est vaincue, je voudrais mieux connaître son fier passé.

— C’est donc la Terre tout entière et pas simplement Roum qui est tombée ?

— Je le crains.

— Ah ! fit-il. Ah !

Il se tut et nous nous ébranlâmes. Je lui offris mon bras et, cessant de traîner la jambe, il se mit à avancer à grandes enjambées comme un jeune homme. Par moments, il poussait ce qui pouvait être un soupir ou un sanglot étouffé. Quand je l’interrogeais sur son pèlerinage, il esquivait la question ou ne répondait pas. Au bout d’une heure, alors que nous étions déjà en plein bois, il dit soudain :

— Ce masque me fait mal. Veux-tu m’aider à l’ajuster ?

Et, à ma grande surprise, il se mit en devoir de l’enlever. J’en fus sidéré car il est interdit aux Pèlerins de montrer leur visage. Avait-il oublié que, moi, je n’étais pas aveugle ?

— Ce que tu vas voir n’est pas très beau, fit-il en détachant le masque.

L’opercule grillagé de celui-ci remonta sur son front et je vis tout d’abord ses yeux. Ils avaient été récemment crevés. Ce n’étaient que deux trous béants qu’avaient fouillés non point le scalpel d’un chirurgien mais plutôt des doigts. Puis je reconnus le nez droit et aristocratique et, enfin, la bouche mince et sinueuse du prince de Roum.

— Votre Majesté ! m’écriai-je.

Des traînées de sang séché lui barbouillaient les joues et des traces de pommade bordaient ses orbites sanguinolentes. Sans doute souffrait-il peu car ce baume verdâtre calmait la douleur mais celle que j’éprouvais était réelle et intense.

— Il n’y a plus de majesté, rétorqua-t-il. Aide-moi à arranger ce masque. (Il me le tendit d’une main qui tremblait.) Il faut élargir le bourrelet qui me blesse atrocement. Ici… et là.

Je me dépêchai d’effectuer l’ajustement pour ne plus voir cette figure mutilée et il remit son masque en place.

— Maintenant, je suis un Pèlerin, reprit-il d’une voix tranquille. Roum est veuve de son prince. Trahis-moi si tu veux, Guetteur. Sinon, conduis-moi à Perris et si jamais je retrouve un jour ma puissance, tu seras récompensé comme il convient.

— Je ne suis pas un traître.

Nous repartîmes en silence. Il m’était impossible de bavarder de futilités avec cet homme-là. Cela s’annonçait comme un triste voyage mais je m’étais engagé à lui servir de guide. Je songeai à Gormon et à la façon dont il tenait sa parole. Je songeais aussi à Avluela et cent fois je faillis demander au prince déchu ce qu’il était advenu de sa maîtresse, la Volante, au cours de cette nuit qui avait vu la défaite mais je me retins de poser la question qui me brûlait la langue.

Le crépuscule arriva mais l’or rouge du soleil flamboyait encore à l’ouest. Soudain, je fis halte en poussant une exclamation de surprise quand une ombre passa au-dessus de nous.

Avluela fendait les airs, très haut dans le ciel. Les feux du couchant embrasaient son corps et ses ailes amplement déployées luisaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle était déjà à une altitude égale à cent hauteurs d’homme et elle montait toujours. A ses yeux, je ne devais être qu’un point perdu au milieu des arbres.

— Qu’y a-t-il ? s’enquit le prince. Qu’as-tu vu ?

— Rien.

— Dis-moi ce que tu as vu !

Je ne pouvais lui mentir.

— Une Volante, Votre Majesté. Très haut dans les airs.

— C’est donc que la nuit est tombée.

— Non. Le soleil est encore au-dessus de l’horizon.

— Comment est-ce possible ? Elle n’a que des ailes de nuit. Le soleil la ferait s’écraser au sol.

J’hésitai. Je ne pouvais me décider à lui expliquer pourquoi Avluela volait dans la lumière alors qu’elle n’avait que des ailes nocturnes. Je ne pouvais dire au prince de Roum que l’envahisseur Gormon l’accompagnait bien qu’il ne fût pas ailé, qu’il se mouvait sans effort à travers les airs, entourant de son bras les épaules graciles de la petite Volante, la soutenant, la maintenant, l’aidant à résister à la pression du vent solaire. Je ne pouvais lui dire que son vindicatif bourreau était en train de voler au-dessus de sa tête en compagnie de sa dernière maîtresse.

— Eh bien, Guetteur ? Comment se fait-il qu’elle vole en plein jour ?

— Je ne sais pas. C’est pour moi un mystère. Il y a bien des choses, à présent, que je ne comprends plus.

Il parut se satisfaire de cette réponse.

— Oui, Guetteur. Il y a bien des choses qu’aucun de nous ne peut comprendre.

Il retomba dans son mutisme. Je brûlai d’envie d’appeler Avluela mais je savais qu’elle ne pourrait ni ne voudrait m’entendre. Aussi continuai-je de marcher vers le soleil, vers Perris en guidant le prince aveugle. Au-dessus de nous, Avluela et Gormon filaient de plus en plus vite, nimbés des dernières lueurs du jour, toujours plus haut jusqu’au moment où je les perdis de vue.

DEUXIÈME PARTIE

CHEZ LES SOUVENANTS

1

Voyager en compagnie d’un prince déchu n’est pas chose aisée. Il avait perdu la vue mais pas son orgueil et sa cécité ne lui avait pas enseigné l’humilité. Il portait la robe et le masque des Pèlerins mais nulle compassion — et bien peu d’aménité -n’habitait son âme. Derrière ce masque, il était encore le prince de Roum.

J’étais désormais toute sa cour à moi seul alors que, en ce début de printemps, nous montions sur Perris. Je lui indiquais le bon chemin, je le distrayais quand il m’ordonnait de le distraire, en lui relatant mes pérégrinations, je le consolais dans les moments de découragement et d’amertume. Je recevais bien peu en retour hormis la certitude de pouvoir manger régulièrement. Personne ne refuse l’aumône d’un repas à un Pèlerin. Dans tous les villages où nous faisions halte, nous nous rendions à l’auberge où on le nourrissait et l’on nourrissait de surcroît son compagnon de voyage. Un jour, dans les premiers temps de nos déambulations, il commit la faute d’ordonner avec morgue à un aubergiste : « Donnez aussi de quoi manger à mon domestique ! » Faute d’yeux, il ne vit pas l’expression scandalisée et abasourdie du tavernier — qu’est-ce qu’un Pèlerin pouvait faire d’un domestique, en effet ? — mais je décochai à notre hôte un sourire accompagné d’un clin d’œil et me tapotai le front. L’homme comprit et nous servit tous les deux sans discussion. Plus tard, j’expliquai son erreur au prince qui, dès lors, me présenta comme son compagnon. Mais je savais que, pour lui, je n’étais rien d’autre qu’un valet.

Le temps était clément. C’était l’époque de l’année où la chaleur gagnait Eyrop. Au bord des routes, les saules et les peupliers aux troncs élancés se couvraient de verdure encore que l’on voyait beaucoup d’étoiliers luxuriants importés d’outre-espace aux temps fastueux du second cycle et dont les feuilles bleues, en fer de lance, résistaient à nos bénins hivers eyropéens. Les oiseaux migrateurs, eux aussi, remontaient de Frique. Chatoyants, ils voletaient au-dessus de nous, chantant et discutant entre eux des nouveaux maîtres du monde. « Ils se moquent de moi, me dit le prince un matin, ils gazouillent pour me mettre au défi de voir l’éclat de leur plumage ! »

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