Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Avluela passa à toute vitesse devant moi — ses ailes n’étaient qu’à demi déployées — et le torrent de la foule l’engloutit. Sur le terrifiant fond sonore des sirènes se détachèrent les voix assourdissantes du circuit audio qui donnaient à la population des consignes en vue d’assurer la défense et la sécurité publique. Un individu maigre dont la joue portait l’emblème de la confrérie des Défenseurs passa en trombe en hurlant des mots trop incohérents pour être intelligibles. On eût dit que le monde était pris de démence.
J’étais le seul à garder mon calme. Je scrutai le firmament, m’attendant presque à voir déjà les sombres vaisseaux des envahisseurs tourner au-dessus des tours de Roum. Mais il n’y avait rien d’autre que les luminaires aériens et les objets qu’il était normal de voir dans le ciel.
J’appelai :
— Gormon ? Avluela ?
Plus personne !
J’éprouvai une étrange sensation de vide. J’avais donné l’alerte. Les envahisseurs arrivaient. J’avais perdu mon métier. Désormais, il n’était plus besoin de Guetteurs. Je passai presque amoureusement la main sur le flanc de la vieille carriole qui avait été si longtemps ma compagne, caressai les instruments tachés et piqués. Puis, lui tournant le dos, je l’abandonnai et m’enfonçai dans les rues obscures sans charrette et sans fardeau, homme dont la vie avait trouvé et perdu son sens dans le même instant. Autour de moi, le chaos faisait rage.
7
Il était entendu qu’au moment de la bataille décisive, toutes les confréries seraient mobilisées à l’exception des seuls Guetteurs. Nous qui avions eu si longtemps la charge exclusive du périmètre de défense n’avions aucun rôle à jouer dans la stratégie du combat. Avoir donné l’alerte — la vraie — valait exemption. C’était maintenant à la confrérie des Défenseurs de montrer ses capacités. Depuis un demi-siècle, ils s’organisaient pour le jour où la guerre éclaterait. Quels plans allaient-ils mettre en œuvre, à présent ? Quelles opérations déclencheraient-ils ?
Je n’avais qu’une idée : retourner à l’hôtellerie royale pour y attendre le dénouement. Il ne fallait même pas songer à retrouver Avluela et je me serais donné des coups de pied pour l’avoir laissé s’enfuir, nue et sans personne pour la protéger, dans la confusion du moment. Où était-elle allée ? Qui la défendrait ?
Un frère Guetteur tirant sa carriole comme un forcené faillit me télescoper.
— C’est vrai ? me demanda-t-il. C’est l’alerte ?
— Tu n’entends pas ?
— Mais est-elle réelle ?
Je tendis le doigt vers son véhicule.
— Tu connais la marche à suivre pour en avoir le cœur net.
— On dit que celui qui a lancé l’alarme était ivre, que c’était un vieux fou qu’on avait chassé de l’hôtellerie, hier.
— C’est possible.
— Mais si cette alerte est vraie…
— Si elle est vraie, nous allons tous pouvoir nous reposer, l’interrompis-je en souriant. Bonne journée, Guetteur.
— Ta carriole ! Où est ta carriole ? me cria-t-il.
Mais je l’avais déjà quitté et avançai vers une puissante colonne gravée, vestige de la Roum impériale.
D’anciennes images décoraient le pilier : des combats et des victoires, des monarques étrangers enchaînés défilant ignominieusement dans les rues de Roum, des aigles triomphantes glorifiant la grandeur impériale. Pénétré de cette singulière sérénité qui m’avait envahi, je restai un certain temps à admirer les élégantes sculptures de la colonne.
Soudain, un personnage se rua frénétiquement sur moi. Je le reconnus : c’était Basil le Souvenant.
— Tu arrives au bon moment, lui dis-je en le saluant. Veux-tu avoir l’obligeance de m’expliquer ces figures, Souvenant ? Elles me fascinent et piquent ma curiosité.
— Es-tu fou ? N’entends-tu pas l’alerte ?
— C’est moi qui l’ai donnée.
— Eh bien, fuis ! Les envahisseurs approchent ! Nous allons devoir combattre.
— Pas moi, Basil. Mon rôle est terminé. Parle-moi de ces scènes, de ces rois vaincus, de ces empereurs déchus. Un homme de ton âge n’est certainement pas tenu de se battre.
— Nous sommes tous mobilisés.
— Mais pas les Guetteurs. Rien ne te presse. En moi est née la soif du passé. Gormon a disparu. Sois mon guide pour explorer les cycles perdus.
Le Souvenant secoua furieusement la tête, me contourna et fit mine de s’éloigner. Je me jetai sur lui dans l’espoir de le saisir par son bras maigre pour le retenir mais je manquai mon coup et empoignai seulement sa noire écharpe qui se défit et me resta dans la main. Ses jambes étiques jouant comme des pistons en folie, il s’élança dans la rue et disparut à mes yeux. Je haussai les épaules et examinai l’écharpe tombée de façon aussi inattendue en ma possession. Elle était passementée de scintillants fils de métal formant des motifs compliqués et énigmatiques. J’avais l’impression que chacun de ces fils s’escamotait dans la trame pour réapparaître à un endroit improbable, à l’instar de ces descendants d’anciennes dynasties qui refont surface dans de lointaines cités. C’était un travail merveilleux. Je passai distraitement l’écharpe sur mes épaules et repris ma marche.
Mes jambes, qui, un peu plus tôt, avaient été sur le point de ployer sous moi, avaient recouvré leur élasticité. Revigoré, je me frayai un chemin à travers la cité en proie au chaos. Je n’eus pas de peine à trouver ma route : je descendis vers le fleuve que je traversai et, une fois sur l’autre rive, je cherchai le palais du prince.
La nuit était plus obscure car, en application des ordres de mobilisation, la plupart des lumières étaient éteintes. De temps en temps, un choc sourd annonçait qu’une bombe camouflante éclatait dans les airs, libérant des nuages fuligineux qui neutralisaient presque tous les moyens d’observation à longue distance. Il y avait moins de monde dans les rues. Les sirènes continuaient toujours de s’égosiller. En haut des édifices, les installations de défense commençaient à se mettre en action. On entendait le grésillement des expulsateurs qui chauffaient et l’on pouvait voir les longs bras filiformes des antennes d’amplification se balancer d’une tour à l’autre tandis qu’on les raccordait afin de disposer d’un débit maximal. Il n’était plus possible de nourrir le moindre doute quant à la réalité de l’invasion. Dans l’état de trouble où je me trouvais, mes instruments auraient peut-être pu me tromper mais on n’aurait pas été si loin dans les préparatifs de mobilisation si les observations recueillies par des centaines d’autres membres de ma confrérie n’avaient confirmé le rapport initial.
Aux abords du palais, deux Souvenants hors d’haleine se ruèrent sur moi, leur écharpe flottant derrière eux. Ils me dirent quelque chose que je ne saisis pas. Me rappelant que je portais l’écharpe de Basil, je compris qu’ils m’interpellaient dans le langage secret de leur confrérie. Je ne pouvais leur répondre. Toujours bafouillant, ils arrivèrent à ma hauteur et me demandèrent en employant, cette fois, la langue vulgaire :
— Qu’est-ce qui te prend ? Rejoins ton poste ! Nous devons enregistrer, commenter, observer !
— Vous faites erreur, rétorquai-je avec affabilité. Cette écharpe est celle de votre frère Basil qui me l’a seulement laissé en dépôt. Je n’ai désormais plus de poste de guet à tenir.
— Un Guetteur ! s’exclamèrent-ils en chœur — et, m’abreuvant d’injures, mais séparément, cette fois, ils prirent leurs jambes à leur cou.
J’éclatai de rire et entrai dans le palais.
Les portes en étaient béantes. Les neutres de faction à l’enceinte étaient invisibles de même que les deux Coteurs de garde à l’intérieur. Les gueux qui envahissaient la vaste esplanade étaient venus chercher refuge dans le bâtiment, provoquant la fureur des mendiants licenciés à titre héréditaire qui y tenaient leurs assises ordinaires et qui s’étaient jetés sur les intrus avec une rage et une force inattendues. Je vis des estropiés manier leurs béquilles comme des massues, des aveugles frapper leurs adversaires avec une précision qui faisait rêver, d’humbles et doux pénitents bardés d’armes les plus diverses allant du poignard au pistolet sonique. Me détournant de cet affligeant spectacle, je me glissai à l’intérieur du palais, jetant au passage des coups d’œil dans les chapelles où des Pèlerins imploraient la bénédiction de la Volonté, où des Communicants, anxieux de connaître l’issue de l’affrontement imminent, cherchaient désespérément des conseils spirituels. Soudain des appels de trompettes éclatèrent tandis que retentissaient les cris de : « Place ! Place ! »