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L'homme des jeux [The Player of Games - fr]

Электронная книга - «L'homme des jeux [The Player of Games - fr]». Краткое содержание книги:

Gurgeh est l’un des plus célèbres joueurs de jeux que la Culture ait jamais connu. Il joue, gagne, enseigne, théorise. La Culture est une immense société galactique, pacifiste, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique. Elle est composée d’humains, d’Intelligences Artificielles et d’espèces étrangères qui ont accepté ses valeurs. Elle cultive les loisirs et les jeux qui ont le statut d’un art majeur.
Le Contact, service de la Culture spécialisé dans l’évaluation et l’infiltration de civilisations étrangères nouvellement découvertes, considère l’Empire d’Azad, terrifiant de puissance et de cruauté, comme un danger potentiel. L’Empire repose, historiquement, sur un jeu infiniment complexe dont le gagnant devient Empereur.
Si bien que Gurgeh, contre son gré, manipulé mais fasciné par le défi, se retrouve à cent mille années-lumière de sa confortable demeure, devenu un pion des IA qui régissent la Culture et lancé dans le formidable jeu d’Azad.
Avec la série de la Culture, Iain Banks renouvelle avec panache et humour l’aventure spatiale. Comme dans L’usage des armes, il construit une société d’envergure galactique, bigarrée, baroque et attachante qui deviendra une référence dans l’histoire des futurs.
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Gurgeh assistait régulièrement au concert du Soixante-quatrième Jour de Tronze. Et il se faisait régulièrement agrafer par une série d’enthousiastes. Il se montrait généralement civil, de temps en temps abrupt. Mais ce soir, après le fiasco du train et la bouffée d’émotion étrange, excitante et humiliante à la fois, qu’il avait ressentie à se voir soupçonner de tricherie, sans parler de sa légère nervosité à l’idée que, quelque part en ville ce soir-là, la jeune fille du VSG Culte du Cargo attendait avec impatience le moment de l’affronter, il n’était pas d’humeur à souffrir de bonne grâce les idiots importuns.

Pourtant, ce jeune malchanceux n’était pas forcément un parfait imbécile ; il n’avait rien fait de plus qu’esquisser les grandes lignes de ce qui, après tout, n’était pas une mauvaise idée de jeu. Or, Gurgeh lui était tombé dessus comme une avalanche. Leur échange – si on pouvait s’exprimer ainsi – était devenu un jeu.

Un jeu dont le but était de garder la parole ; non pas continuellement, ce qui était à la portée de n’importe quel imbécile, mais de ne marquer de pauses que quand le jeune homme lui signifiait – par ses expressions faciales, sa gestuelle ou ses réelles tentatives pour parler – qu’il désirait s’exprimer. Au lieu de cela, Gurgeh s’interrompait inopinément au beau milieu d’une démonstration, ou juste après une allusion modérément insultante, tout en persistant à donner l’impression qu’il allait reprendre le fil. En outre, il citait pratiquement mot pour mot l’un de ses essais les plus célèbres sur la théorie des jeux, ce qui constituait une insulte supplémentaire dans la mesure où le jeune joueur connaissait sans doute le texte aussi bien que lui.

« Laisser entendre, poursuivit Gurgeh comme le jeune homme ouvrait à nouveau la bouche, qu’on puisse exclure le facteur chance, hasard, circonstance fortuite, toujours présent dans la vie en…

« J’espère que je ne vous interromps pas au beau milieu d’un brillant discours, Jernau Gurgeh ? fit Mawhrin-Skel.

« Rien de très brillant, rétorqua Gurgeh en se tournant vers la petite machine. Comment allez-vous, Mawhrin-Skel ? Quelle espièglerie avez-vous inventée récemment ?

« Rien de très brillant », singea le petit drone tandis que le jeune interlocuteur de Gurgeh s’effaçait.

Gurgeh s’était installé sous une pergola tapissée de plantes grimpantes dressée sur un côté de l’esplanade, non loin des plates-formes panoramiques dominant le large rideau des chutes ; ici répandaient leurs embruns les rapides qui couraient entre le bord du lac et l’aplomb vertigineux plongeant droit vers la forêt, un kilomètre plus bas. Le rugissement de l’eau cascadante créait un constant fond sonore de bruit blanc.

« J’ai trouvé votre jeune adversaire », annonça le petit drone.

Il étira un bras de champ magnétique qui émettait une douce lueur bleutée, et détacha une fleur-de-nuit de sa vrille en pleine croissance.

« Hmm ? fit Gurgeh. Ah, vous voulez parler de la jeune, euh… joueuse de Frappe ?

« C’est ça, répondit Mawhrin-Skel d’un ton égal, la jeune, euh… joueuse de Frappe. »

La machine replia en arrière quelques pétales de la fleur-de-nuit en les plaquant contre la tige dénudée.

« Je me suis laissé dire qu’elle était ici, reprit Gurgeh.

« Elle se trouve actuellement à la table de Hafflis. Voulez-vous que nous allions faire sa connaissance ?

« Pourquoi pas ? »

Gurgeh se leva, et la machine s’éloigna en flottant.

« Nerveux ? » interrogea Mawhrin-Skel tandis qu’ils fendaient la foule en direction d’une des terrasses surélevées à hauteur du lac, où se trouvaient les appartements de Hafflis.

« Nerveux, moi ? répliqua Gurgeh. À cause d’une gamine ? »

Mawhrin-Skel flotta quelques instants en silence tandis que Gurgeh montait les marches et saluait plusieurs personnes de la tête ou de la voix. Puis la machine s’approcha de lui et lui murmura tranquillement, sans cesser d’arracher les pétales de la fleur mourante :

« Voulez-vous que je vous donne votre rythme cardiaque, votre taux de réceptivité cutanée, votre bilan phéromonal ? Votre courbe de fonctionnalité neuronique, peut-être ? »

Sa voix s’éteignit tandis que Gurgeh s’immobilisait à mi-hauteur sur le large escalier où il s’était engagé.

Il pivota pour faire face au drone et fixa sur la minuscule machine un regard embrumé. Au loin, en direction du lac on entendait de la musique ; le parfum musqué de la fleur-de-nuit emplissait l’atmosphère. Les appliques fichées dans les balustrades éclairaient par en dessous le visage du joueur-de-jeux. Les gens qui descendaient par vagues des terrasses supérieures en riant et en échangeant des plaisanteries s’écartaient devant Gurgeh comme les eaux rencontrant un écueil ; ce faisant, remarqua Mawhrin-Skel, ils se taisaient brusquement. Au bout d’un moment, comme l’homme restait immobile et silencieux, le souffle régulier, le petit drone émit une espèce de gloussement.

« Pas mal, fit-il. Pas mal du tout. Je ne sais pas encore ce que vous êtes en train d’endocriner, mais il y a là une maîtrise de soi impressionnante. Tout correspond au plus près aux paramètres moyens. Sauf la courbe de fonctionnalité neuronique, qui est encore plus en dessous de la moyenne que d’habitude ; mais ce ne serait probablement pas détectable par un drone civil ordinaire. Mes félicitations.

« Je ne voudrais surtout pas vous retenir, Mawhrin-Skel, répliqua froidement Gurgeh. Les sources d’amusement ne manquent pas ; je suis bien sûr que vous trouverez mieux à faire que de me regarder jouer. »

Sur ces mots, il reprit l’ascension des marches.

« Il n’y a rien ni personne sur cette Orbitale qui soit capable de me retenir, cher monsieur Gurgeh », répondit le drone d’un ton neutre en arrachant le dernier pétale de la fleur-de-nuit.

Puis il laissa tomber le cœur de la fleur dans la rigole qui courait à hauteur de main le long de la balustrade.

« Gurgeh ! Comme je suis content de te voir ! Viens donc t’asseoir. »

Les trente ou quarante invités d’Estray Hafflis étaient assis autour d’une monumentale table de pierre rectangulaire campée sur un balcon surplombant les chutes ; d’un côté, sous les arches tapissées de vrilles de fleurs-de-nuit et les lampions qui dispensaient une lumière tamisée, des musiciens étaient assis au bord de l’immense plaque de pierre avec leurs percussions et leurs instruments à vent ; ils riaient et plaisantaient entre eux, chacun s’efforçant de jouer trop vite pour que les autres puissent suivre.

Au centre de la table était creusée une tranchée longue et étroite remplie de charbons ardents ; une espèce de suspension miniature circulait au-dessus du feu, transportant d’un bout à l’autre de la table de petits morceaux de viande et de légumes embrochés à un bout par les enfants de Hafflis et à l’autre décrochés, enveloppés de papier comestible et jetés avec une précision non négligeable vers quiconque en faisait la demande par son cadet, qui n’avait que six ans. Hafflis s’était fait remarquer en ayant eu sept enfants ; en règle générale, on en maternait un et on en paternait un autre. La Culture voyait d’un mauvais œil cette extravagante prodigalité, mais il se trouvait que Hafflis aimait être enceinte. Pour le moment néanmoins, et depuis quelques années, il était en phase mâle.

Gurgeh et Hafflis échangèrent quelques amabilités, puis ce dernier lui indiqua un siège à côté du professeur Boruélal, qui souriait de bonheur et oscillait sur sa chaise. Elle était vêtue d’une longue robe noir et blanc. Voyant Gurgeh, elle lui déposa un baiser retentissant sur la bouche. Elle essaya d’embrasser pareillement Mawhrin-Skel, mais la machine s’écarta prestement.

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