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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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Nicolas retint le mouvement de vanité puérile qui le poussait à rappeler la dénomination exacte de sa fonction. Seule sa main gauche à demi levée marqua un instant ce geste refréné. C’est à ce moment que le comte posa son regard sur la chevalière armoriée que portait le jeune homme.

Elle lui avait été adressée par sa demi-sœur Isabelle, après que le mystère de sa naissance avait été levé par le roi lui-même, et présentait les armes des Ranreuil. Il n’avait pas voulu reprendre le titre auquel il avait droit, mais conservait ce souvenir de son parrain qu’il n’osait appeler son père que dans le secret de son cœur. Au-delà de la tombe, cette chevalière était pour lui comme un lien. Enfant, cent fois, il avait admiré le blason patiné par les ans, qui désormais était le sien. L’œil étincelant et la bouche mauvaise, le vieil homme reprit, en désignant la bague.

— Comment osez-vous parler d’honneur, vous qui vous parez des armes d’un Ranreuil ? Oui, j’ai encore assez bonne vue pour reconnaître le blason d’un gentilhomme qui servit avec moi, et j’ai encore assez de cœur pour m’indigner de voir un sicaire s’oublier de la sorte.

— Monsieur le comte, du marquis de Ranreuil, je tiens le sang et les chevrons, et je vous conseille de mesurer vos propos.

Nicolas n’avait pu se maîtriser. C’était bien la première fois qu’il faisait état d’une naissance dont il avait souhaité écarter le privilège

— Ainsi le fruit du péché se complaît dans des occupations abjectes. Qu’importe, d’ailleurs, c’est la folie du temps ! Un siècle où les fils se dressent contre les pères, où l’aspiration au bien conduit à se vautrer dans le mal, un mal qui est partout, au plus haut, au plus bas…

Le visage du comte de Ruissec était l’image livide de la haine, il porta la main à son front. Nicolas remarqua les ongles recourbés et striés. Le vieil homme lui montra la porte de la main.

— Il suffit, monsieur. Je constate que, digne serviteur de Sartine, vous ne répondez ni aux souhaits d’un père, ni au respect que ma position devrait vous inspirer. Sortez. Je sais ce qu’il me reste à faire.

Il se retourna faisant face au trompe-l’œil, et Nicolas crut un moment le voir s’y fondre et s’éloigner dans le parc figuré. L’impression fut encore renforcée lorsque le comte, s’appuyant à la muraille, plaqua les mains sur l’une des rampes de marbre.

Rien ne retenait plus Nicolas en ces lieux où, désormais, seul le chagrin avait sa place. Ses pas résonnèrent sur les dalles du vestibule, puis l’air frais de la cour le surprit avec son odeur de poussière et de pourriture végétale. Un petit vent s’était levé qui faisait tournoyer en sarabande les feuilles mortes sur le pavé. Il rejoignit le fiacre sans doute envoyé par M. de Sartine. Le cheval de Bourdeau était attaché par un licol à l’arrière de la voiture. Sous la lueur de la lanterne, le profil renversé de l’inspecteur se découpait, la bouche ouverte, abandonné au sommeil. Au moment de prendre place, Nicolas, comme si quelque chose le retenait, se retourna et leva la tête. Au premier étage de l’hôtel, la silhouette d’une femme tenant un bougeoir apparaissait derrière l’une des croisées. Il sentit son regard peser sur lui. Dans le même instant, une toux discrète appela son attention. Sans un mot, Picard lui glissa un petit pli carré dans la main. Quand son regard se reporta vers l’étage, Nicolas crut avoir rêvé ; l’apparition avait disparu. Troublé, il monta dans le fiacre dont les ressorts grincèrent sous l’effet de son poids. Le cocher fit claquer son fouet et l’équipage quitta à grand bruit la cour de l’hôtel de Ruissec.

Nicolas serrait le pli dans sa main et résistait à l’envie d’en prendre aussitôt connaissance. Auprès de lui, Bourdeau endormi oscillait au gré des cahots. Le chemin récemment tracé et empierré traversait une campagne à demi détruite où se devinaient terrains vagues, chantiers et jardins. Nicolas s’interrogeait sur ce qui avait pu pousser le comte de Ruissec à acquérir cet hôtel neuf dans cet endroit isolé. Était-ce la modicité d’une vente effectuée par voie de justice pour payer les dettes d’un partisan failli, ou tout autre raison ? Peut-être l’explication la plus simple résidait-elle dans la proximité de la route de Versailles. Elle convenait à la situation d’un courtisan appelé par ses fonctions à se partager entre la ville et la Cour, à n’être jamais tout à fait éloigné ni de l’une ni de l’autre et, sans doute aussi, pour un vieil homme, comme l’avait suggéré Picard, à jouir, après des années passées dans la rigueur des camps, des douceurs d’un foyer. « Il faudra s’intéresser de plus près à toute cette famille », songea-t-il.

Son entretien avec le comte de Ruissec lui avait fait percevoir une étrange amertume qui ne coïncidait pas avec la douleur de la disparition d’un enfant. Il lui faudrait aller plus loin dans l’interrogatoire du comte de Ruissec, mais le faire avec habileté s’il voulait contourner les défenses de ce fauve. Ce caractère tout de violence paraissait rétif à toute espèce de séduction. L’ostentation dévote, quasiment puritaine, le couplet sur l’honneur n’avaient pas convaincu Nicolas. Il gardait de cet entretien l’impression presque physique d’un homme cruel et dissimulé.

Dans sa main crispée, le petit carré de papier brûlait comme une braise ; la sensation tira Nicolas de sa méditation. Il abaissa la glace de la portière, un vent frais et humide le souffleta au visage. Il se pencha pour profiter de la lumière du fanal et rompit le pain à cacheter. Quelques lignes d’une grande écriture tremblée et plutôt féminine, avec des lettres courbées se chevauchant, apparurent. Le texte était court et précis :

Monsieur,

Trouvez-vous demain à quatre heures à l’église des Carmes, rue de Vaugirard, dans la chapelle de la Vierge. Une personne vous y attendra qui souhaite bénéficier de vos lumières.

Machinalement, il porta le message à ses narines et en respira le parfum. Il avait déjà senti ces odeurs chez de vieilles personnes, ces vieilles douairières de la bonne société de Guérande qui fréquentaient son tuteur le chanoine ou qu’il rencontrait chez le marquis de Ranreuil. Il reconnaissait le parfum à peine dissipé de la poudre de riz et de l’« Eau de la reine de Hongrie ». Il examina le papier de couleur vert amande, vergé, sans chiffre ni marque gravés. Ces observations le conduisirent à faire le lien entre l’auteur de ce pli et l’apparition à la croisée de l’hôtel de Ruissec. Ce message, transmis par le fidèle majordome de la famille, émanait sans doute de la comtesse de Ruissec et manifestait clairement la volonté de lui confier quelque secret en confidence. Un détail pourtant l’intriguait : c’était moins une volonté de l’éclairer lui-même sur la mort du vicomte qui était l’objet du rendez-vous, qu’une supposée demande de conseils. Il se rassura en se disant que les deux choses n’étaient peut-être pas si éloignées l’une de l’autre.

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