Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #8
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08015-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
Mais Harpirias n’avait aucune conclusion à tirer. Le Changeforme ne put rien obtenir de plus des villageois le lendemain. Ils refusaient tout simplement de parler de ce qui s’était passé.
La principale conséquence de cet étrange événement fut, pour Harpirias, qu’il provoqua un nouveau report de l’ouverture des négociations. Le roi passa la journée du lendemain et celle du surlendemain cloîtré en son palais. Le transport du corps de l’animal avait été effectué avec un accompagnement solennel de chants choraux ; l’endroit où il s’était écrasé avait été nettoyé de tout le sang ; des sentinelles, postées jour et nuit sur l’esplanade, étaient chargées de surveiller le faîte de l’escarpement pour y guetter les signes d’une nouvelle intrusion.
Le matin suivant, un messager vint annoncer à Harpirias que le roi était enfin prêt à s’entretenir avec lui.
— Avant d’aborder tout autre sujet de discussion, dit Harpirias au Métamorphe tandis qu’ils traversaient l’esplanade pour gagner le palais, vous lui direz que je ne suis pas le Coronal lord Ambinole.
— Pas comme premier sujet de discussion, prince. Je vous en prie.
— Un des premiers, alors.
— Laissez-moi juger du moment opportun.
— Le moment opportun, rétorqua Harpirias, était précisément celui où l’équivoque s’est installée.
— Oui, peut-être en est-il ainsi. Mais il était inopportun d’interrompre le roi à ce moment-là pour rétablir la vérité. Et maintenant…
— Je tiens à clarifier la situation, Korinaam.
— Bien sûr. Dès que ce sera faisable.
— Et désormais, poursuivit Harpirias, chaque fois que je m’adresserai au roi, je veux que vous traduisiez littéralement et exactement mes paroles. De la même manière, j’exige une traduction exacte et littérale de tout ce que le roi pourra me dire.
— Certainement, prince. Certainement.
— Vous savez, je ne suis pas aussi stupide que vous pouvez l’imaginer et il n’est pas au-dessus de mes capacités de commencer à apprendre la langue que l’on parle ici. Si je devais découvrir que vous n’avez pas été un interprète entièrement fidèle, je vous tuerais de mes propres mains, Korinaam.
Korinaam fut tellement surpris par le mot que, sous le coup de l’émotion, il esquissa une métamorphose involontaire. Les contours de son corps se brouillèrent en palpitant, sa longue et frêle silhouette s’épaissit et se resserra comme pour se protéger ; son teint vira d’un vert pâle à un bleu-vert plus soutenu ; son visage se ferma de telle sorte que ses yeux et ses lèvres ne furent presque plus visibles. Avec un petit cri étouffé et un dernier frémissement des épaules, il reprit son apparence habituelle.
— Me tuer, prince ?
— Vous tuer. Comme je tuerais un animal dans une forêt.
— Je ne vous ai trahi en aucune manière, protesta le Changeforme. Et je n’ai nullement l’intention de le faire.
— N’y pensez même pas, fit Harpirias.
Il fut surpris de trouver le roi Toikella d’humeur joviale, presque exubérante. L’étrange événement qui s’était produit quelques jours auparavant ne semblait plus, ce matin-là, assombrir son visage. Il n’y paraissait non plus aucune trace de la réserve, de la froideur témoignées à Harpirias la seule fois où ils s’étaient rencontrés depuis le soir du banquet.
Au pied de son trône, Toikella allait et venait à longues enjambées dans la vaste salle. Entouré de ses femmes comme à l’accoutumée – Harpirias remarqua avec embarras la présence de la jeune princesse venue s’offrir à lui dans sa chambre –, le roi interrompait de loin en loin sa déambulation précipitée pour gratifier l’une d’une caresse brusque, murmurer quelques mots rauques, peut-être affectueux dans le creux de l’oreille d’une autre.
En voyant entrer Harpirias, il pivota sur lui-même et lança d’une voix forte et gutturale une longue formule de salut dans laquelle Harpirias reconnut le vocable Othinor helminthank qui, d’après le contexte dans lequel il l’avait déjà entendu, devait signifier « majesté », « altesse », un titre honorifique de ce genre – et les mots Coronal et lord Ambinole.
Harpirias foudroya Korinaam du regard. Plus ce quiproquo se perpétuait, plus il deviendrait difficile d’y mettre fin.
Mais il n’y avait rien à faire dans l’immédiat. Le roi, entre deux éclats de rire assourdissants, avait passé le bras autour de la taille d’Harpirias et lui hurlait dans l’oreille une litanie d’exclamations incompréhensibles. Au bout d’un certain temps, Harpirias parvint à se dégager plus ou moins délicatement de l’étreinte qui l’étouffait et se tourna vers le Changeforme.
— Que dit-il ?
— Il vous souhaite la bienvenue à sa cour.
— Ce n’est pas tout. Il a dû dire autre chose.
La silhouette de Korinaam tremblota fugitivement, sur les bords.
— Je veux une traduction exacte, rappela Harpirias. Sinon…
Il passa vivement un doigt sur sa pomme d’Adam.
— Ce que le roi disait, reprit le Changeforme en levant les yeux au plafond, c’est qu’il se demande quel genre de race est celle des habitants de Majipoor pour être gouvernée par un monarque aussi efféminé.
— Quoi ?
— Vous avez demandé une traduction exacte, prince.
— Oui, je sais. Mais qu’entend-il par « efféminé » ? C’est bien de moi qu’il parle, pas du vrai lord Ambinole ? Quelle raison pourrait-il avoir d’imaginer…
— Je pense, fit prudemment le Métamorphe, qu’il faisait allusion à la manière dont vous avez repoussé sa fille, la nuit du banquet.
— Ah ! ah ! bien sûr. Dites-lui… dites-lui, pour commencer, que je ne suis pas le monarque de Majipoor, seulement l’ambassadeur du roi. Remerciez-le ensuite de m’avoir obligeamment envoyé sa ravissante fille, l’autre soir. Faites-lui aussi savoir que je ne suis nullement efféminé, comme il le découvrira s’il lui plaît de m’inviter à chasser en sa compagnie. Mais n’oubliez pas de lui rappeler ce vœu de chasteté que j’ai fait, qui m’écarte un temps des bras des femmes, pour le plus grand bien de mon âme.
Korinaam adressa quelques mots au roi – trop peu, de l’avis d’Harpirias, compte tenu de tout ce qu’il lui avait demandé de traduire. Toikella partit de nouveau d’un grand rire, encore plus tonitruant, et fit une réponse brève, assez brusque, sembla-t-il.
— Alors ? demanda Harpirias.
— Le roi a dit qu’il pense que vous devriez vous délier d’un vœu aussi stupide et néfaste.
— Je vois ce qui l’incite à prendre cette position. Mais, pour l’instant, j’ai l’intention de continuer à vivre dans cette pureté du corps. Dites-le-lui.
Korinaam reprit la parole. Le roi répondit, assez longuement.
— Il admire votre détermination, prince. Mais il dit qu’un vœu de chasteté lui paraît chose aussi étrange qu’une neige qui monterait vers le ciel. Il a, en ce qui le concerne, onze épouses et en honore au moins trois chaque nuit. Plus d’une centaine de villageois sont ses descendants.
— Félicitez-le pour sa vigueur et aussi pour sa fertilité. Et comment a-t-il réagi, poursuivit Harpirias en plissant les yeux, quand vous lui avez dit que je n’étais pas le Coronal ?
Nouvelles oscillations sur les bords de la silhouette du Changeforme.
— Je ne le lui ai pas dit, prince.
— Je me rappelle vous avoir donné l’ordre de traduire exactement tout ce que je dis. Sous peine de mort, Korinaam.
— Oui. En effet. Je comprends parfaitement, prince. Mais comment vous faire comprendre que je ne peux pas glisser cela dans une conversation traitant d’autres sujets. Le roi s’attendait que le Coronal vienne en personne. Il est persuadé que vous êtes le monarque. Lui dire le contraire maintenant risquerait de tout gâcher, avant même d’avoir commencé.