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Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]

Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor est l’une des plus belles créations de Robert Silverberg. Il a exploré l’histoire et la géographie de cette planète géante dans trois de ses oeouvres les plus fameuses, Le château de Lord Valentin, Chroniques de Majipoor et Valentin de Majipoor.
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
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Celle que l’on avait donnée à Harpirias était une cellule carrée, une sorte de boîte sans fenêtre, uniquement éclairée par la lumière diffuse de petites lampes taillées dans l’os, garnies de la même huile visqueuse, sombre et odoriférante que celle qui éclairait la salle du trône de Toikella. Malgré les lampes, l’air circulait si peu en ce lieu clos qu’il semblait presque ne pas y en avoir du tout ; et il faisait froid… vraiment froid. Vivre là-dedans devait être comme vivre dans une chambre frigorifique. Il n’était pas en plein air, mais de la buée sortait de sa bouche et s’élevait devant son visage. Tout n’était que glace, la construction entière formée d’énormes blocs : le sol, les murs, le plafond. Pour tout mobilier, une pile de fourrures à même le sol faisait office de lit.

— Cela vous donne-t-il satisfaction, prince ? demanda Korinaam, le voyant immobile sur le seuil, le front plissé.

— Si je répondais non ?

— Vous mettriez le roi dans un profond embarras.

— C’est une chose que je tiens à éviter à tout prix, fit Harpirias. Et je suppose que c’est mieux que de dormir dehors.

Guère mieux, ajouta-t-il intérieurement.

— En effet, déclara le Changeforme avec gravité, avant de se retirer pour le laisser prendre le peu de repos qu’il pourrait trouver au milieu du tas d’épaisses fourrures rêches.

Le banquet du soir se tint dans la vaste salle, haute de plafond, qui constituait le palais royal. On avait étendu sur la plus grande partie du sol de lourdes fourrures, des peaux de steetmoy blanc cousues bout à bout, luxueuses, immaculées, qui, à n’en pas douter, n’étaient utilisées que dans les grandes occasions. Des tables massives, faites de pièces de bois dégrossies, posées sur de lourds tréteaux taillés dans les mêmes ossements géants que ceux qui formaient le trône, étaient couvertes de toutes sortes de récipients, plats, soupières, bols et saladiers débordant de victuailles. Une douzaine de flambeaux effilés, portés par des supports en os, fixés aux murs à l’extrémité de branches en forme de bras, produisaient une lumière fumeuse et dansante.

Avant le banquet, il y eut des danses. Le roi, dominant l’assemblée du haut de l’estrade qui lui servait de trône, se leva, frappa dans ses mains et une douzaine de musiciens jouant d’instruments inconnus et rudimentaires, tambours, flûtes, gongs et autres instruments à cordes à l’aspect bizarre, déclenchèrent une stridente cacophonie polyrythmique au volume sonore si élevé qu’Harpirias se prit à redouter que les murs du palais ne s’écroulent.

Le harem royal ouvrit la danse. Une petite troupe de femmes replètes, aux seins nus, en pagne et mocassins de fourrure noire, formèrent une file et commencèrent à s’agiter frénétiquement, levant les jambes et écartant furieusement les bras avec une incroyable gaucherie, à la fois comique et touchante. Harpirias dut lutter pour garder son sérieux. Puis il se rendit compte que cette danse était censée être drôle : les danseuses gloussaient en cabriolant et en se bousculant, et les cris de plaisir des spectateurs emplissaient la salle, couverts par les rugissements retentissants du roi.

Toikella en personne descendit ensuite de son trône et se fit une place dans la file des danseuses. Il écrasait les femmes de sa taille imposante et son crâne rasé et luisant les dominait comme le dôme d’une montagne. Sa poitrine monumentale était encore nue, mais il avait revêtu pour l’occasion une cape de fourrure noire de haigus, agrafée à sa gorge, qui lui battait les reins. Les peaux avaient été cousues entières, avec les cornes ; des yeux d’un rouge ardent brillaient dans la fourrure et une triple rangée menaçante de fortes aiguilles suivait la ligne des épaules musculeuses du roi.

— Eyya ! rugit-il. Halga ! Shifta skepta gartha blin !

Il se déplaça au milieu des femmes, tapant des pieds, lançant les bras en l’air en beuglant à pleins poumons. L’attitude des femmes tournoyant autour de lui n’avait plus rien de comique, mais devenait étrangement fascinante ; elles accompagnaient ses gesticulations et trépignements primitifs de leurs propres pas de danse farouches et sauvages. Le spectacle était impressionnant, à la fois risible et effrayant. Jamais Harpirias n’avait rien vu de tel.

Et maintenant le roi semblait lui faire signe, le buste incliné, le regard tourné vers lui, il faisait aller et venir ses doigts repliés.

Était-ce possible ? Fallait-il prendre ces gestes comme une invitation ?

Eh bien, oui. Harpirias lança un regard interrogateur à Korinaam qui hocha la tête.

— Il vous invite à danser avec lui, déclara le Métamorphe. Un honneur insigne. Cela signifie qu’il vous tient presque pour un égal.

— Presque un égal. Parfait.

— Vous devriez aller danser.

— Bien sûr que je devrais. Oui, évidemment, je vais danser.

Harpirias eut une courte hésitation, le temps d’étudier plus attentivement les pas de danse, d’absorber le rythme étrangement discordant de la musique. Puis il s’avança au centre de la salle.

Les femmes s’écartèrent et se fondirent dans l’ombre. Il était seul avec le roi qui le dominait de sa taille de Titan.

La sueur ruisselait sur la peau nue et luisante de Toikella. Il eut un grand sourire – Harpirias remarqua pour la première fois les pierres précieuses étincelantes, une émeraude, un rubis et une troisième d’une teinte plus sombre, serties dans ses dents de devant – et frappa dans ses mains à trois reprises. C’était apparemment un signal destiné aux musiciens qui cessèrent de faire grincer, gémir, résonner et beugler frénétiquement leurs instruments, et attaquèrent un air totalement différent, lent et sinueux, une mélodie serpentine, grave et apaisante, étrangement obsédante.

Le roi, les épaules remontées, les paumes des mains tournées l’une vers l’autre, les doigts ondulant mystérieusement, commença à se déplacer avec une grâce inimaginable, décrivant un large cercle autour d’Harpirias, à pas si légers qu’il donnait presque l’impression de flotter. Cela évoquait la danse d’un chasseur traquant sa proie.

Harpirias, qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’on attendait de lui, demeura un moment immobile, observant Toikella de l’air ahuri de celui qui commence à entrer en transe. Puis il se mit à son tour à bouger, presque sans volonté consciente, en pliant d’abord les doigts, puis en haussant et baissant les épaules, et enfin en imitant la danse légère et gracieuse du roi, suivant son propre mouvement giratoire, en sens inverse de celui de Toikella.

Pendant un long moment, ils se traquèrent mutuellement, sans cesser de décrire des cercles concentriques, l’un immense et costaud, l’autre plus petit, tout râblé, tandis que le tempo et le volume de la musique allaient crescendo. Elle gagna rapidement en intensité, pour se rapprocher de celle de la danse des femmes. Harpirias pressa la cadence en suivant la musique. Toikella, toujours souriant, accéléra aussi. Harpirias se mit à rire. Il devenait impossible de conserver la légèreté de ses pas. Il sauta, il bondit, il tapa des pieds, il frappa dans ses mains…

— Eyya ! s’écria le roi. Haiga !

— Eyya ! répéta Harpirias. Haiga !

— Shifta skepta gartha bliti !

— Shifta skepta !

— Gartha blin !

— Shifta skepta gartha blin !

Harpirias rejeta la tête en arrière, leva les mains au plafond, ramena un genou presque contre sa poitrine, puis l’autre. Il hurla, il rugit. Il tapa des pieds et des mains. Et il vit que d’autres s’approchaient, d’abord quelques femmes, puis l’homme à la mise recherchée qui avait discuté avec Korinaam à l’entrée de la vallée, et encore plusieurs hommes, aux peintures éclatantes – les grands guerriers de la tribu, peut-être. Il y eut même quelques-uns des Skandars qui entrèrent dans la danse, mais pas un Ghayrog, et Korinaam ne s’y risqua pas. Pendant ce qui parut durer des heures, ils tournèrent en rond dans la salle comme une bande de cinglés hébétés, jusqu’à ce que la musique s’arrête brusquement, au milieu d’une mesure, comme si tous les musiciens avaient rendu l’âme au même instant, et on n’entendit plus dans la salle que des rires et des halètements.

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