Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #8
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08015-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
Des ombres sortirent en titubant des profondeurs de la caverne, murmurant et clignant des yeux tandis qu’elles se rapprochaient des lumières.
— En ma qualité d’ambassadeur de Son Altesse lord Ambinole, déclara cérémonieusement Harpirias, je suis venu obtenir votre libération. Je m’appelle Harpirias. Prince Harpirias de Muldemar.
— Le Divin soit loué ! En quelle année sommes-nous ?
— En quelle… année ? fit Harpirias, interloqué. Eh bien, la treizième du pontificat de Taghin Gawad. Avez-vous l’impression d’avoir vécu si longtemps en captivité ?
— Une éternité. Une éternité.
Harpirias dévisagea l’homme qui venait de parler. Grand, affreusement maigre, sa peau avait la pâleur d’un parchemin décoloré, une touffe de gros cheveux gris se déployait en éventail sur son crâne déplumé et une barbe noire et hirsute lui mangeait le visage. Des yeux ardents, à moitié fous, brûlaient au cœur de cette pilosité exubérante. Il était couvert de haillons flottant sur son corps décharné, dérisoire protection contre le froid.
— Vous n’êtes ici que depuis un an, poursuivit Harpirias. Peut-être un petit peu plus. C’est le milieu de l’été dans les Marches. L’été de l’an treize.
— Un an seulement, répéta l’homme d’un air incrédule. Cela m’a vraiment paru une éternité. Je m’appelle Salvinor Hesz, reprit-il après un silence.
Harpirias connaissait ce nom. C’était celui du chef de l’expédition des infortunés paléontologues.
D’autres loqueteux tout aussi émaciés s’étaient rassemblés derrière lui. Harpirias les compta rapidement : six, sept, huit, neuf. Neuf. En manquait-il un ?
— Votre groupe est-il au complet ? demanda-t-il.
— Oui, nous sommes tous là.
— La question s’est posée de savoir combien vous étiez à entreprendre ce voyage. Huit, dix, les chiffres ne concordaient pas.
— Neuf, répondit Salvinor Hesz. Des changements ont eu lieu à la dernière minute. Deux de nos membres ont renoncé – les veinards ! – et nous avons trouvé un remplaçant.
— C’est moi, lança un homme d’une taille exceptionnelle et d’une maigreur extrême, d’une voix sépulcrale, qui semblait monter du fond de la Grande Mer. J’ai eu la chance de pouvoir me joindre à l’expédition, juste au moment où elle quittait Ni-moya. L’occasion de favoriser ma carrière ! Je m’appelle Vinin Salai, ajouta-t-il en tendant une main tremblante. Combien de temps allons-nous encore rester ici ?
— Je viens d’arriver, répondit Harpirias. Avant que vous ne soyez libérés, un accord officiel doit se négocier avec le roi. Mais j’espère vous faire sortir avant la fin de l’été. Je vous aurai fait sortir d’ici là.
Il les considéra l’un après l’autre, stupéfait de leur maigreur extrême. Ils n’avaient que la peau sur les os.
— Par la Dame, ils vous ont affamés ! Ils le paieront ! Dites-moi : quel genre de traitement vous ont-ils infligé ?
— Nous avions deux repas par jour, répondit Salvinor Hesz, sans rancune apparente.
Il indiqua les sacs de provisions que les Othinor avaient posés contre une paroi de la caverne et sur lesquels les captifs ne semblaient pas pressés de se jeter.
— Viande et fruits séchés, racines – à peu près la même chose que ce qu’ils mangent, eux. Ce n’est pas un régime dont nous raffolons. Mais ils nous ont toujours nourris.
— Matin et soir, ponctuellement, ajouta l’un des autres. Un petit groupe monte jusqu’ici pour nous apporter ces sacs de nourriture. Nous entendons parfois la tempête qui fait rage dehors, mais jamais ils n’oublient un seul repas, ils grimpent de toute façon. La nourriture des Othinor ne fait pas grossir, vous savez. Mais nous ne pouvons pas dire qu’ils nous ont laissés mourir de faim.
— Non, approuva un autre prisonnier. Pas laissés mourir de faim, non.
— Pas du tout.
— Plutôt bien traités, en fait.
— Ce sont de braves gens. Très arriérés, mais pas méchants, tout bien considéré.
Harpirias fut intrigué par la modération de leurs commentaires, par le ton presque bienveillant qu’ils employaient pour parler de leurs sauvages ravisseurs. Ces hommes étaient devenus des squelettes ambulants. Ils avaient passé plus d’un an dans ce trou glacial et ténébreux, loin de leur foyer, de ceux qui leur étaient chers et de leurs travaux, s’étiolant lentement, frugalement nourris des aliments répugnants que leur apportaient les Othinor. Où était leur fureur ? Pourquoi n’agonissaient-ils pas d’injures leurs geôliers ? Leur détention les avait-elle brisés au point de susciter de la reconnaissance pour les pauvres reliefs que leur jetaient ceux qui les avaient condamnés à vivre dans ces conditions ?
Il avait entendu dire que des prisonniers, après des mois et des années de captivité, en venaient à aimer leurs gardiens. Mais c’était une chose qu’il avait du mal à comprendre.
— Vous n’avez donc pas de griefs contre les Othinor ? demanda Harpirias. Je veux dire rien d’autre que d’avoir été contraints de rester ici contre votre gré ?
Un silence suivit sa question. Il semblait difficile à ces hommes de penser avec lucidité. Les privations ont dû affaiblir leur esprit autant que leur corps, se dit Harpirias. La faim, le froid, la claustration.
— Eh bien, dit enfin Salvinor Hesz, ils ont pris nos spécimens. Les fossiles. Ce fut très pénible. Vous devez essayer de les récupérer.
— Les fossiles, répéta Harpirias. Vous avez donc découvert des ossements de ces dragons de terre ?
— Oh ! oui ! Oui. Une découverte spectaculaire. Un lien indubitable avec les espèces marines de dragons… un maillon avéré de la chaîne de l’évolution.
— Vraiment ?
— Nous avons réussi à exhumer des dents d’une taille stupéfiante, des côtes, des vertèbres, des fragments d’une colonne vertébrale gigantesque…
Le visage émacié de Salvinor Hesz se mit à rayonner d’excitation, ses yeux à briller au milieu de la barbe broussailleuse.
— Les plus grands animaux terrestres ayant jamais vécu sur notre planète, et de loin. Et sans aucun doute les ancêtres de nos dragons de mer – peut-être une espèce intermédiaire dans l’évolution, qui exigera une étude beaucoup plus poussée. Les os des oreilles, par exemple, indiquent clairement qu’elles étaient conçues pour entendre sur terre et sous l’eau. Nous avons ouvert tout un nouveau chapitre dans notre connaissance du développement de la vie sur Majipoor. Et ce coteau contient une quantité, une grande quantité d’autres choses qui attendent d’être mises au jour. Nous venions juste de terminer notre échafaudage et de commencer les fouilles quand les Othinor nous ont faits prisonniers.
— Et ont confisqué tout ce que nous avions exhumé, ajouta quelqu’un. Enfoui de nouveau, d’après ce que nous avons cru comprendre.
— C’est ce qui est le plus rageant, lança une autre voix, venant du fond de la caverne. D’avoir fait une découverte de cette importance et de ne pas être en mesure de rapporter le fruit de nos recherches dans le monde civilisé. Nous ne pouvons repartir sans ce que nous avons exhumé. Vous insisterez pour qu’ils nous rendent les fossiles, n’est-ce pas ?
— Je verrai ce que je peux faire, oui.
— Et pour obtenir l’autorisation de poursuivre nos travaux. Il faut leur faire comprendre que l’exhumation de ces fossiles n’est que de la recherche scientifique, que les ossements n’ont aucune valeur pour eux. Et que nous ne mécontentons aucunement leurs dieux tribaux, s’ils en ont, en faisant ces fouilles. Ce qui, je suppose, est la raison pour laquelle ils nous ont empêchés de continuer. Vous n’êtes pas de cet avis ?