Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #8
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08015-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
Il ramassa le pagne dont elle s’était débarrassée et le lui fourra dans la main. Puis, posant le bout des doigts sur son dos, un geste qui, il l’espérait, n’avait rien de provocant, il lui fit prendre la direction de la porte, sans la pousser à proprement parler, mais en lui faisant clairement comprendre qu’il souhaitait qu’elle parte.
Elle se retourna et lui lança un long regard impossible à déchiffrer. Tristesse ? Colère ? Moquerie ? Il n’aurait su le dire.
En secouant la tête, Harpirias fit une toilette rapide et se disposa à se coucher. Il s’apprêtait à se glisser entre deux des fourrures étendues sur le sol quand la voix tranquille du Changeforme lui parvint du couloir.
— Puis-je vous parler, prince ?
Harpirias étouffa un bâillement. Tout cela commençait à devenir très agaçant.
— Que se passe-t-il, Korinaam ? demanda-t-il, sans se lever pour tirer la tenture de cuir qui faisait office de porte.
— La jeune fille que vous avez éconduite est venue me voir.
— Toutes mes félicitations. Je vous souhaite beaucoup de plaisir.
— Vous m’avez mal compris, prince. Elle est venue me demander ce qu’elle a fait de mal, pourquoi elle vous a déplu. Cet affront l’a bouleversée.
— Vraiment ? C’est grand dommage. Je ne voulais aucunement la froisser. Mais je n’avais pas particulièrement envie de compagnie pour la nuit, pas plus la sienne que celle de quiconque. En règle générale, il ne me paraît pas judicieux de coucher avec l’épouse d’un roi.
— Ce n’est pas une de ses épouses, prince. C’est la plus jeune fille du roi Toikella que vous avez repoussée. Quand il en sera informé, il ne manquera pas de réagir violemment.
— Sa fille ? Il veut que je couche avec sa fille ?
— Cela relève de l’hospitalité traditionnelle Othinor. Vous ne pouvez vraiment pas refuser.
Horrifié, Harpirias se prit le front entre les mains. Korinaam était-il sérieux ? Oui, oui, évidemment. Dans son désarroi, il envisagea de demander au Métamorphe de faire revenir la fille ; mais un sentiment croissant d’irritation l’emporta sur les obligations diplomatiques présumées auxquelles il devait satisfaire. Il avait besoin de dormir. Il y avait des limites à ce qu’il était censé faire pour parvenir à la signature de ce traité. Il n’était pas question de coucher avec une sauvagesse mal lavée, uniquement pour faire plaisir au roi Toikella. Non, non et non.
— Vous direz au roi, reprit Harpirias, en réfléchissant rapidement, quand il abordera le sujet et seulement dans ce cas, que je suis extrêmement sensible à l’honneur qu’il m’a fait, mais que j’ai fait le vœu rigoureux de m’abstenir de tout plaisir charnel pour me consacrer à ma charge. Il m’est interdit en conséquence de laisser une femme m’approcher.
— Vous n’aviez jamais mentionné cela, prince.
— Eh bien, je le fais aujourd’hui. Un vœu de continence. Est-ce bien compris ?
— Oui, absolument.
— Merci. Bonne nuit, Korinaam.
Il tira une des fourrures par-dessus sa tête, la peau à l’extérieur. L’odeur était si forte qu’on l’aurait crue tannée dans de l’urine de steetmoy.
Il se dit que ce serait encore plus difficile qu’il ne l’avait imaginé. Si son cher ami Tembidat et son cousin bien-aimé Vildimuir s’étaient trouvés à sa portée en cet instant, il leur aurait tordu le cou avec grand plaisir.
7
La journée du lendemain s’écoula lentement et bizarrement.
Presque personne n’était debout, il n’y avait presque pas de mouvement dans le village, quand Harpirias sortit à son réveil : il ne vit que quelques enfants quasi nus qui jouaient à des jeux de poursuite au pied de la haute paroi rocheuse entourant l’agglomération et une demi-douzaine de femmes de la tribu qui étalaient des lanières de viande fraîchement découpée, pour les faire sécher sur l’étroite bande de terrain où le soleil pénétrait dans la cuvette. Une viande destinée, supposa-t-il, à être conservée en prévision de l’hiver qui ne tarderait pas à arriver.
Le village s’anima peu à peu. Il faisait chaud, le ciel était clair et serein. Des chasseurs se rassemblèrent près du palais et se dirigèrent gravement en file indienne vers la falaise proche. Quelques vieilles femmes transportèrent une pile de peaux dans la partie ensoleillée de l’esplanade et s’accroupirent en cercle pour les gratter à l’aide de couteaux en os. Un musicien boiteux sortit d’une maison, s’assit en tailleur sur la glace et joua inlassablement, plus d’une heure durant, le même air grêle sur une flûte en os.
À midi, le grand prêtre au visage émacié – c’est ainsi qu’Harpirias en était venu à le considérer – sortit du palais royal et s’avança d’une démarche altière vers une grande dalle de pierre noire, vraisemblablement une sorte d’autel, qui s’élevait de quelques centimètres au-dessus du sol glacé de l’esplanade, à mi-chemin entre l’entrée de la cuvette et le groupe d’habitations. Il portait une jatte en argile grossièrement peinte dans laquelle, en s’arrêtant devant l’autel, il puisa des graines qu’il lança aux quatre vents. Une offrande aux divinités, songea Harpirias.
Jusqu’à la fin de la matinée, il n’y eut aucun signe du roi ni de son entourage.
— Il se lève toujours tard, expliqua Korinaam.
— Eh bien, je l’envie, fit Harpirias. Je me suis réveillé à l’aube, à moitié étouffé et à moitié gelé. Quand les négociations commenceront-elles, à votre avis ?
— Demain, peut-être. Après-demain. Ou encore plus tard.
— Pas avant ?
— Le roi n’est jamais pressé.
— Moi, je le suis, répliqua Harpirias. Je veux repartir avant le début de l’hiver.
— Oui, fit le Métamorphe. Je n’en doute pas.
La manière dont il dit cela n’avait rien de très encourageant.
Harpirias pensa aux huit paléontologues – peut-être étaient-ils au nombre de dix ; nul ne semblait le savoir précisément – retenus prisonniers près de là. Eux savaient ce qu’était l’hiver au pays des Othinor. Ils avaient passé une année tout près de là, probablement dans le froid et l’obscurité d’un cachot, se nourrissant de bouillie et de brouet acide, de fragments de viande grasse et froide, et de racines amères. Ils en avaient vraisemblablement plus qu’assez de vivre ici. Mais, d’après Korinaam, le roi n’était jamais pressé. Et le Métamorphe devait savoir de quoi il parlait.
Harpirias essaya de s’adapter au rythme ralenti du village.
La vie, il devait le reconnaître, y avait quelque chose de fascinant. C’est certainement ainsi que vivaient les peuplades primitives, des milliers d’années auparavant, ou plutôt des centaines de milliers d’années, en ces temps quasi mythiques où la Vieille Terre était la seule et unique patrie de l’humanité et où l’idée de voir des êtres humains voyager vers les étoiles relevait de l’imaginaire le plus extravagant. Les tâches quotidiennes, la chasse et la cueillette, la préparation et la conservation des aliments, la longue fabrication d’outils et d’armes simples, les rites, les observances et les petites pratiques superstitieuses, les jeux d’enfants, les brusques et inexplicables éclats de rire ou de voix, les chants qui s’arrêtaient aussi brusquement qu’ils avaient commencé, tout cela donnait à Harpirias l’impression d’avoir remonté dans le passé jusqu’aux temps reculés des premiers âges de l’humanité.
Il eût de loin préféré se trouver au milieu de ses amis du Mont du Château, savourant une coupe du vin fruité et capiteux de Muldemar en échangeant des anecdotes piquantes sur les intrigues et les chicanes des ducs et des princes de la cour du Coronal ; mais il devait reconnaître que ce qu’il vivait était une expérience donnée à bien peu de gens, qu’il évoquerait peut-être un jour, dans un avenir lointain, avec plaisir et nostalgie. Quand le roi sortit enfin de son palais, l’après-midi touchait à sa fin. Harpirias, qui jouait aux osselets avec Éskenazo Marabaud et deux autres Skandars, vit avec stupéfaction le roi s’arrêter, se tourner vers eux, les considérer d’un regard vide, sans manifester aucun intérêt, sans même paraître les reconnaître, et poursuivre son chemin.