Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #8
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08015-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
— Korinaam !
— Je vous conjure encore une fois, prince, fit le Métamorphe en levant la main, de me laisser choisir le moment propice pour rétablir la vérité et de ne plus me donner d’ordres à ce sujet, pour l’instant. Ni de me menacer, ajouta-t-il, après un silence.
Harpirias ferma les yeux un moment. Il était essentiel de prendre le dessus dans leurs rapports, sinon il était perdu.
— Dites au roi, reprit-il gravement, bien que Toikella fût en train de discourir, que j’aimerais aborder maintenant la question des otages. Je demande, en particulier, à être conduit auprès d’eux sans délai, afin de m’assurer qu’ils sont en bonne santé.
— Mon bon prince…
— Dites-le-lui.
— Je vous adjure…
Harpirias fit derechef du doigt le geste de trancher la gorge.
Korinaam lui lança un regard mauvais. Puis il se tourna vers le roi Toikella et commença à parler.
8
La discussion dura un certain temps. Harpirias prêta l’oreille, s’efforçant désespérément d’y repérer des mots clés qu’il retiendrait, pour les faire traduire ensuite. Le Changeforme n’était absolument pas fiable ; il devait essayer d’apprendre seul les rudiments de la langue Othinor.
Il remarqua un mot nouveau qui revenait fréquemment dans la conversation : goszmar, ou quelque chose d’approchant. Harpirias l’entendit prononcer à maintes reprises. Il espéra que ce mot signifiait « otages », que, pour une fois, Korinaam s’était conformé à ses ordres, pour ce qui concernait le sujet de la conversation. Goszmar, goszmar, goszmar – ce mot revint comme un leitmotiv pendant ce qui parut durer une heure.
— Ce ne fut pas facile, déclara enfin le Changeforme, en se tournant vers Harpirias. Je vous l’ai dit, il déteste être bousculé. Mais il a accepté de vous laisser les voir dès aujourd’hui, à l’heure où ses hommes apporteront leur repas.
— Très bien. Où sont-ils ?
— Dans une caverne de glace, à flanc de montagne, très haut, à l’extrémité nord de la vallée. Il dit que l’ascension est extrêmement ardue et pénible.
— Surtout pour un jeune seigneur efféminé comme moi, je présume. Dites-lui que j’attends avec impatience l’occasion de faire un peu d’exercice.
— C’est déjà fait, prince.
— Vraiment ? Comme c’est aimable à vous, Korinaam !
Le mot « ardu » se révéla assez faible pour qualifier l’ascension de la paroi. Malgré sa jeunesse et sa vigueur, Harpirias se trouva poussé près de la limite de son endurance. Le sentier, étroit et accidenté, dessinant une suite exaspérante de virages en épingle à cheveux, s’élevait lentement en décrivant des sinuosités sur la face de l’escarpement. Sur de dangereuses saillies de la roche, nombreuses et à demi cachées par les plaques de neige parsemant le chemin, le grimpeur imprudent risquait de trébucher, de glisser et de basculer dans le précipice béant qui s’ouvrait sans garde-fou sur la gauche. L’air devenait plus froid au fil de l’ascension et des bourrasques de vent glacial leur cinglaient implacablement le visage. Des oiseaux disgracieux au gros bec, chassés de leur nid entre les rochers, tournaient avec des cris stridents au-dessus de la tête des intrus et les frappaient à grands coups de leurs ailes puissantes.
Harpirias n’avait plus l’habitude de tels efforts. Les muscles de ses jambes ne tardèrent pas à protester. Des ondes de douleur se propageaient dans sa poitrine et son ventre. Les yeux lui cuisaient, les narines le piquaient. Mais il se fit un point d’honneur de ne montrer en aucune manière qu’il trouvait l’ascension éprouvante. Il avait insisté pour subir cette épreuve et savait qu’il devait réussir.
Il s’était fait accompagner non seulement de Korinaam, mais aussi du Skandar Eskenazo Marabaud, une présence rassurante par sa taille et sa force physique. Cinq Othinor complétaient le groupe : le grand prêtre et quatre hommes de la caste des guerriers. Le roi, resté au village, s’était dispensé de l’ascension en arguant de l’importance de sa personne avec une telle désinvolture qu’Harpirias ne put s’empêcher d’être charmé par son aplomb.
— Je vous accompagnerais à l’instant et avec grand plaisir, expliqua Toikella, mais mes sujets ont toujours besoin de m’avoir auprès d’eux. Il m’est impossible de ne pas respecter leurs désirs.
Était-ce un royal clin d’œil qu’Harpirias surprit ? Et un petit sourire narquois ?
Le sentier parsemé de plaques de neige durcie qui craquaient sous le pied leur fit traverser un pont de glace à l’aspect dangereusement précaire. Sous son arche fragile coulait un cours d’eau rapide, jaillissant des entrailles de la roche comme un sombre jet de sang. Au-delà, les lacets cessaient brusquement et le sentier filait tout droit, s’élevant en pente raide sur des pierres branlantes recouvertes d’une pellicule de glace. L’extrémité des doigts d’Harpirias s’engourdit et il crut que le froid de l’air allait lui faire éclater la poitrine.
Et c’était l’été ! L’été Othinor ! Par la Dame, comment faisaient-ils donc pour survivre à l’hiver ? Étaient-ils faits de pierre ? Le liquide qui coulait dans leurs veines était-il glacé ?
À cette hauteur, l’air était pâle et raréfié. Harpirias songea qu’il pouvait voir à travers, puis se demanda avec une certaine perplexité ce qu’il avait voulu dire. Son cerveau commençait-il à dérailler sous l’effet de la fatigue de l’ascension ? Il se mit en garde contre toute pensée absurde. L’altitude, la latitude – l’attitude, ajouta-t-il – l’altitude, la latitude, l’attitude… les mots roulaient interminablement dans son esprit, un refrain exaspérant, qui revenait sans cesse.
L’ascension ne posait à l’évidence aucun problème aux autres. Tous les Othinor, à l’exception du prêtre, portaient de pesants sacs de provisions destinées aux prisonniers, sans peine, semblait-il. Plus les difficultés augmentaient, plus Eskenazo Marabaud donnait l’impression d’apprécier l’ascension. Même le frêle Korinaam suivait aisément le rythme. Harpirias en fut mortifié ; mais il lui revint à l’esprit que ses compagnons étaient tous originaires de contrées au climat froid, qu’ils étaient habitués à des conditions aussi rigoureuses que celles qu’ils rencontraient ici. Lui, aussi jeune et robuste fût-il, n’avait connu toute sa vie que les températures clémentes du Mont du Château.
Il regarda en contrebas, une seule fois. Seuls les contours du village apparaissaient, formes blanches sur un fond blanc, entassement de petites boîtes, rapetissées par la distance, blotties contre la paroi de la montagne. Ce spectacle lui donna le vertige, il se mit à osciller, mais Eskenazo Marabaud tendit prestement sa main extérieure gauche pour le soutenir. Harpirias le remercia d’un sourire.
Ils n’étaient plus très loin du bord de l’escarpement. Harpirias en aperçut le sommet, large et plat. Le sentier fit encore un coude et s’élargit brusquement, jusqu’à deux ou trois fois sa largeur. Légèrement au-dessous du sommet, un ovale sombre et irrégulier indiquait la présence d’une grotte dans la paroi escarpée. Un amas de rochers obstruait l’entrée ; deux Othinor vêtus de peaux de bêtes, l’épée au côté, montaient la garde, les bras croisés, le visage impénétrable.
Le grand prêtre – son nom était Mankhelm – adressa quelques mots aux sentinelles d’une voix rude. Les deux hommes saluèrent et s’empressèrent de dégager les rochers de la couche supérieure pour laisser le passage.
À l’intérieur, tout était sombre. Il fallut un certain temps pour allumer des torches ; après quoi, Harpirias vit qu’ils se trouvaient dans une caverne étroite et profonde, basse de plafond, qui s’enfonçait jusqu’au cœur de la roche. L’eau d’une source de montagne suintait le long des parois recouvertes d’une pellicule glacée qui émettait un magnifique éclat bleuté à la lueur fumeuse des torches.