Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #8
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08015-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
Le roi, qui se tenait à côté d’Harpirias au moment où la musique s’était arrêtée, se tourna vers lui. Les yeux du géant brillaient de pur ravissement. Il tendit une de ses énormes pattes, attira Harpirias à lui et l’écrasa contre sa poitrine. L’étreinte se prolongea quelques secondes, interminables. Harpirias fut submergé par les effluves royaux : un mélange infect de sueur, de graisse animale, de pigments appliqués avec profusion, de parfums répugnants.
Puis Toikella le lâcha, lui adressa un nouveau sourire et se frappa le front dans un geste ressemblant à un salut. Harpirias l’imita, souriant lui aussi. La danse l’avait rendu euphorique. Il avait presque l’impression d’être redevenu lui-même, après ces longs et mornes mois d’exil. Il découvrit aussi, à son grand étonnement, qu’il était séduit par Toikella, qui semblait être un vieux tyran fort aimable et plein d’entrain. Il paraissait, de son côté, susciter l’intérêt du roi.
Et voilà, se dit Harpirias, nous allons devenir les meilleurs amis du monde. Nous passerons de longues soirées à boire ce que l’on boit habituellement dans ce pays et nous nous raconterons par le menu l’histoire de notre vie. Oui, une paire d’amis. Des amis inséparables.
Vint enfin l’heure de passer à table.
Harpirias fut servi de la main du roi : un honneur insigne, à l’évidence, mais à double tranchant, car la courtoisie diplomatique obligeait maintenant Harpirias à manger tout ce que Toikella avait choisi pour lui. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait sans doute préféré un assortiment moins plantureux de plats, car presque tout ce qui se trouvait sur les tables paraissait immangeable. La nourriture était composée en majeure partie de viandes : rôtis, ragoûts, petites pièces en brochettes, noyées dans des sauces épaisses et relevées. Il y avait plusieurs variétés de potage – Harpirias espérait que ces bouillons étaient bien des potages, rien de plus funeste –, des montagnes de fruits à écale grillés, des purées de légumes de différentes sortes et ce qui ressemblait à des racines noueuses carbonisées. En guise de boisson de choix, une bière amère, saumâtre, d’une teinte gris-noir, formait dans les coupes une mousse déplaisante.
Harpirias mangea ce qu’il put, grignotant du bout des dents, avalant stoïquement une bouchée de-ci, de-là, qu’il arrosait précipitamment de grandes lampées de bière. Ces gens semblaient aimer la viande grasse et à demi cuite, avec, le plus souvent, un goût faisandé que même un chasseur expérimenté comme Harpirias trouvait difficile à supporter. Toutes les sauces étaient beaucoup trop épicées pour lui et la plupart des plats de légumes avaient un arrière-goût pourri ou fermenté. Mais il fit de son mieux. Il comprenait quel sacrifice ce devait être de présenter une telle abondance de mets, pour les Othinor qui vivaient dans un pays recouvert de neige la plus grande partie de l’année, où l’agriculture était inconnue et où chaque parcelle de nourriture devait être arrachée à une nature hostile.
Le roi insista pour le resservir, deux fois, trois fois. Harpirias refusa en riant, se contentant de grignoter, et laissa les serviteurs du roi enlever ses assiettes à peine entamées, chaque fois que Toikella avait le dos tourné.
La soirée traînait en longueur. Comme si elle devait ne jamais avoir de fin.
Trois clowns firent leur apparition et se lancèrent dans un long numéro de blagues incompréhensibles et de piètres exercices de jonglerie, qui firent rire le roi aux larmes. Les femmes recommencèrent à danser, suivies par un groupe d’hommes. Harpirias était somnolent, mais il se força courageusement à se tenir éveillé. Il but plusieurs coupes de la bière amère et pétillante : à la longue, on s’y faisait. Puis il remarqua que les convives s’éclipsaient petit à petit, par groupe de deux ou trois. La grande salle était devenue très silencieuse. Le roi avait attiré des femmes dans ses bras et roulé avec elles sur les fourrures.
— Venez, prince, fit doucement Korinaam. La soirée s’achève.
— Dois-je souhaiter bonne nuit au roi ?
— J’imagine qu’il ne s’en rendra même pas compte.
De fait, Toikella semblait fort occupé. De petits bruits tendres de baisers mouillés se faisaient entendre.
— Nous devrions y aller maintenant, fit le Changeforme.
Ils traversèrent de bout en bout l’esplanade de glace pour regagner leur gîte. Il était tard, l’obscurité régnait. L’air de cette nuit d’été, vif et limpide, avait pour Harpirias quelque chose d’hivernal.
Les étoiles ne donnaient pas l’impression de scintiller des points lumineux isolés, brillant avec éclat.
— Vous avez fait ce qu’il fallait, ce soir, dit Korinaam, au moment où ils pénétraient dans le bâtiment de glace. Un bon début pour votre mission.
Harpirias acquiesça en silence. Il avait la tête lourde. Trop d’excitation, trop de bière bizarre, trop de chère exécrable, trop d’air vicié et de fumée. Il écarta la portière de cuir et entra dans sa chambre. Il y faisait encore plus chaud que dans la salle du trône et les lampes, allumées pendant son absence, avaient empli la pièce d’une épaisse fumée huileuse qui suffoqua Harpirias et lui souleva l’estomac dès qu’il la respira.
Il y avait quelqu’un dans la chambre. Une femme.
— Oui ? fit-il. Que voulez-vous ?
Elle se leva et s’avança vers lui, son sourire découvrant une bouche édentée. Harpirias reconnut l’une de celles qui s’étaient pressées au pied du trône du roi Toikella – celle qui paraissait la plus jeune et la moins repoussante, une jeune fille plutôt mince, aux cheveux bruns, plats et brillants, coupés au bol, à la hauteur des oreilles. Elle ne portait que les mocassins et le pagne de fourrure noire qui constituaient le costume des danseuses ; d’un mouvement désinvolte, elle baissa son pagne et l’écarta du pied. D’un geste plein d’entrain, elle indiqua la pile de fourrures, se frappa la poitrine et tendit la main vers lui.
— Non, fit Harpirias. Pas ce soir, merci. Je suis très, très fatigué. Tout ce que je veux, c’est dormir.
Elle secoua la tête de haut en bas en gloussant. Elle montra derechef les fourrures. Harpirias ne bougea pas.
— Tu n’as pas compris un traître mot de ce que j’ai dit, n’est-ce pas ? Non. Comment pourrais-tu comprendre ?
L’espace d’un instant, il faillit céder à la tentation.
Il avait vécu si longtemps dans la chasteté que la continence commençait à lui paraître une manière de vivre presque naturelle, une situation à laquelle il faudrait assurément remédier. Mais pas là, pas maintenant, pas avec elle. Loin d’être hideuse – traits agréables, regard vif et malicieux, silhouette acceptable, poitrine attrayante –, elle n’en restait pas moins primitive d’allure, peu soignée et malodorante de sa personne. Et il était véritablement très fatigué, pas intéressé le moins du monde.
Il aurait dû être flatté qu’elle se jette à sa tête. Mais comment aurait réagi le roi en découvrant que l’ambassadeur du monde civilisé s’était offert une partie de jambes en l’air avec une des femmes du harem royal ?
— Je suis désolé, fit-il doucement. Une autre fois, peut-être.