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Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]

Электронная книга - «Les montagnes de Majipoor [The Mountains of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor est l’une des plus belles créations de Robert Silverberg. Il a exploré l’histoire et la géographie de cette planète géante dans trois de ses oeouvres les plus fameuses, Le château de Lord Valentin, Chroniques de Majipoor et Valentin de Majipoor.
Dans le quatrième volet de cette immense fresque, indépendant des précédents, il s’attache à suivre le destin du prince Harpirias. Ce jeune homme brillant et plein d’avenir a offensé par mégarde l’un des hommes les plus influents de Majipoor, et le voilà relégué dans une lointaine province à un obscur poste administratif qui le fait périr d’ennui. Son seul espoir de regagner un jour le Mont du Château passe par une mission dangereuse. Il lui faudrait, au péril de sa vie, s’aventurer chez des barbares mythiques qui peupleraient une vallée perdue tout près du pôle glacé pour négocier la libération de quelques savants. Flanqué de rudes Skandars à quatre bras et d’un interprète Métamorphe à la loyauté incertaine, il se risque sans enthousiasme loin du monde, loin de ce qu’il croit être la vie. Pour y apprendre le courage et y trouver, peut-être, l’amour.
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— C’est comme s’il n’avait pas remarqué notre présence, murmura Harpirias.

— Peut-être, approuva Éskenazo Marabaud. Un roi ne voit que ce qu’il veut voir. Il n’avait peut-être pas envie de nous voir aujourd’hui.

Une remarque pénétrante, songea Harpirias. Toikella, qui, la veille, était toute sollicitude et générosité, n’avait pas accordé plus d’attention à l’ambassadeur et à ses soldats qu’à une poignée d’insectes. Était-ce sa manière de faire savoir aux visiteurs venus du monde extérieur qu’au pays des Othinor les événements suivaient leur cours selon le bon vouloir de Toikella ?

Ou bien – et cette possibilité était plus ennuyeuse – avait-il pris ombrage de l’attitude d’Harpirias, qui avait repoussé grossièrement et sans ménagement les avances de sa fille ?

Quelle que fût la raison, il n’y eut ce jour-là ni négociation ni contact d’aucune sorte avec le roi. Les membres de la délégation furent abandonnés à eux-mêmes tout l’après-midi. Nul ne leur adressa la parole, nul ne leur prêta une attention particulière, pendant qu’ils déambulaient dans le village.

En début de soirée, trois femmes apportèrent leur dîner aux visiteurs sur de pesants traîneaux qu’elles tirèrent avec effort à travers l’esplanade : un quartier de viande froide, un seau de la bière gris-noir, déjà éventée, un monceau de racines grillées, à l’évidence des restes du festin de la veille. Une maigre pitance.

— Je crains que les choses ne se gâtent, dit Harpirias à Korinaam.

— Efforcez-vous à la patience, prince. Tout cela est normal. Le roi cherche à prendre l’ascendant sur nous.

— Mais nous ne pouvons pas lui permettre de prendre l’ascendant sur nous !

— Cela ne veut pas dire qu’il n’essaiera pas. C’est un roi, après tout.

— Un roi barbare.

— Un roi quand même. De la manière dont il voit les choses, il est l’égal du Coronal et du Pontife réunis. Ne l’oubliez jamais, prince. Il entamera les négociations quand il estimera le moment venu. Nous n’avons passé qu’une journée ici.

— Une journée d’oisiveté me rend nerveux.

— C’est précisément ce qu’il cherche, répliqua Korinaam. Il vous met ainsi en position de faiblesse. Patience, prince. Patience.

Un autre événement étrange, et de conséquence, eut lieu après le dîner.

Harpirias sortait prendre l’air sur l’esplanade, à l’heure du crépuscule, quand son regard fut attiré par le flamboiement d’une lumière éclatante au bord de la paroi rocheuse, tout à fait au sommet, du côté du village où se trouvait le palais royal. Comme si quelqu’un avait allumé une torche tout là-haut.

Peut-être font-ils cela tous les jours, à la tombée de la nuit, se dit-il. Ils envoient un garçon agile de la tribu au sommet de l’abrupt pour allumer le flambeau du soir. Mais non, non, il devait s’agir d’un événement insolite, car l’esplanade s’emplissait de membres de la tribu qui se montraient la lumière du doigt en jacassant. Une jeune fille s’engouffra dans le palais pour aller chercher Toikella qui sortit à grandes enjambées, presque nu dans le froid du soir, le cou tendu, la main en visière pour se protéger de l’éclat de la lune.

Harpirias concentra toute son attention sur l’endroit où il avait vu le flamboiement ; il ne lui fallut pas longtemps pour distinguer de petites silhouettes, pas plus grosses que des insectes à cette distance, tout près du feu, au sommet de l’escarpement. Elles semblaient aux prises avec quelque chose qu’elles s’efforçaient de pousser par-dessus le bord de l’escarpement, une sorte de grosse masse noire, fort pesante et difficile à mouvoir. Au bout d’un moment, elles arrivèrent à leurs fins : Harpirias regarda la masse tomber, rebondissant deux ou trois fois dans sa chute sur la paroi escarpée, fugitivement retenue par un éperon rocheux en forme de corne dont elle se détacha pour dégringoler au pied de l’abrupt où elle s’écrasa avec un affreux bruit mat, presque aux portes du palais.

C’était le corps d’un énorme animal : pattes puissantes, toison broussailleuse, longues défenses en croissant, une espèce d’herbivore géant, peut-être, un descendant de l’imposante créature monticole qui, dans la mythologie Métamorphe, avait donné naissance aux premiers habitants de Majipoor en léchant une paroi de glace.

L’animal gisait maintenant sur le sol glacé de l’esplanade, formant un tas sombre et inerte, une énorme bosse noire hirsute d’où coulaient des filets de sang rutilant.

La mine renfrognée, marmonnant entre ses dents, le roi fit plusieurs fois le tour du cadavre, le poussant du pied, tiraillant les poils rudes. Il était à l’évidence profondément troublé. Harpirias remarqua que l’animal avait dû être délibérément mutilé avant d’être poussé dans le vide ; non seulement il avait la gorge tranchée, mais de longues entailles, visibles dans l’épaisseur du pelage, dessinaient des figures géométriques le long des flancs et du ventre.

La population entière du village, à n’en pas douter, s’était rassemblée pour inspecter l’animal phénoménal tombé des hauteurs. Les silhouettes minuscules n’étaient plus visibles au bord de l’à-pic et le feu, même s’il fumait encore, était presque éteint.

— Comprenez-vous ce que cela signifie ? demanda Harpirias à Korinaam.

— C’est un mystère pour moi, prince, répondit le Changeforme en secouant la tête. Quand je suis venu l’an dernier, je n’ai jamais rien vu de tel.

— Eux non plus, apparemment.

Harpirias indiqua de la tête Toikella et un petit groupe composé du grand prêtre et d’une poignée de courtisans, qui formaient un cercle autour du corps de l’animal.

— Allez les interroger, reprit-il. Voyez si vous pouvez apprendre quelque chose.

Mais Korinaam ne parvint pas à retenir l’attention de Toikella et de son entourage. Ils semblèrent même ne pas l’entendre quand il s’adressa à eux. Au bout d’un moment, il s’éloigna pour s’entretenir avec un membre de la tribu de rang inférieur, puis un autre avant de rejoindre Harpirias.

— Le cadavre, rapporta le Changeforme, est celui d’un hajbarak. Le hajbarak est considéré comme un animal sacré. Il y en a un petit troupeau qui vit dans la montagne, juste derrière le village, et seul le roi a le privilège de les chasser. Si quelqu’un d’autre tue un de ces animaux, il commet un grand sacrilège. Les plus gros des os dont est formé le trône sont des os d’hajbarak.

— S’agit-il alors d’une déclaration de guerre de la part d’une tribu hostile ?

— À ma connaissance, aucune autre tribu, hostile ou non, ne vit dans cette région.

— À votre connaissance ou à celle de quiconque, les Othinor ne vivaient pas non plus dans cette région, jusqu’à ce qu’on découvre leur existence. À l’évidence, il y a quelqu’un là-haut.

— À l’évidence, reconnut Korinaam avec une pointe d’agacement. Mais j’ignore si ceux qui ont poussé le corps de l’animal du haut de cette paroi appartiennent à une tribu ennemie ou ont été bannis de celle-ci. Le premier homme à qui je me suis adressé était tellement bouleversé qu’il ne semblait même plus capable de parler. Tout ce que le second a pu me dire, c’est que cet animal est sacré et que cela n’aurait jamais dû arriver. Vous êtes libre d’en tirer vos propres conclusions, prince.

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