Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Joséphine releva le regard vers la nuit noire. Un voile blanc et lisse glissait dans le ciel et cela faisait comme une longue traînée de soie qui atténuait l’éclat des étoiles.
— Cela me fait du bien d’avoir un projet. Le soir, quand je me couche, je me dis que j’ai fait quelque chose, j’ai utilisé mon intelligence, ma science du travail. J’ai trouvé une histoire… Celle de Petit Jeune Homme et de Cary Grant, de ce que nous donne la vie quand on la commence et de ce qu’on en fait au fil des années. Le courage obstiné d’Archibald Leach pour devenir Cary Grant et les hésitations de Petit Jeune Homme. Je ne sais pas si je vais y arriver, mais je vais essayer… Ça me rend heureuse. Tu comprends ?
Elle savait qu’il comprenait même si elle n’était pas sûre que la petite étoile clignotait encore. Il était à ses côtés. Il l’enveloppait de ses bras, posait sa joue contre la sienne.
Il demandait tout bas :
— Et Philippe ? Qu’est-ce qu’il devient dans tout ça ?
— Philippe… J’y pense, tu sais.
— Et…
— Je vais te dire ce que je vais faire et juste tu clignotes un peu, d’accord ?
— D’accord.
C’était une émotion étrange de lui parler ainsi. Quand il était mort, un soir de 13 juillet alors que les pétards et les bals populaires éclataient en France, dans tous les petits villages de France, elle avait à peine dix ans. Ils portaient chacun en eux le souvenir de cet après-midi sur la plage des Landes, mais n’en parlaient jamais. Il aurait fallu prononcer des phrases terribles. Des phrases qui accusent, agitent la boue, en maculent les protagonistes. Alors ils se taisaient. Il la prenait par la main, il l’emmenait, ils cheminaient ensemble, muets. Il avait perdu l’habitude de parler, sa langue était prise dans un nœud.
La mort avait défait le nœud.
Elle prit une profonde inspiration et se lança :
— Je vais aller à Londres… Sans le lui dire. Un soir, comme une ombre, j’irai rôder près de chez lui. Ce sera une belle nuit d’obscurité bleue, le salon sera éclairé, il sera assis en train de lire, de parler ou de rire, je l’imagine, heureux…
— Et ensuite…
— Je ramasserai des petits cailloux en passant la main à travers les grilles du parc et je les lancerai contre la vitre… Tout doucement, un bruit de pluie d’été… Il ouvrira la fenêtre, il se penchera dans le noir pour regarder qui est assez fou pour lancer des petits cailloux sur ses belles fenêtres éclairées…
Elle tendit son visage dans la nuit et mima la scène.
Il ouvre la fenêtre et se penche dans la rue. Il n’y a personne sur le trottoir. Il tourne la tête à droite, à gauche, hésite. Il y a les réverbères, leur pâle halo de lumière, les vasques de fleurs, où les fougères et les géraniums s’emmêlent, qui se balancent doucement, qui font des taches tremblantes de couleur.
Il scrute l’obscurité. Se prépare à refermer les deux battants lorsqu’il entend une petite voix :
— Philippe…
Il se penche, scrute à nouveau, mais cette fois-ci en faisant très attention, en fouillant toutes les ombres, toutes les taches sombres ; ses yeux détaillent les bosquets et les arbres, la grille noire qui entoure le petit parc, l’espace entre les voitures garées le long des trottoirs. Il aperçoit une silhouette dans la nuit. Un imperméable blanc, une femme. Une femme qu’il croit reconnaître… Il cligne des yeux, il se dit ce n’est pas possible, elle est à Paris, elle ne répond pas à mes lettres, aux fleurs que je lui envoie et il demande :
— C’est toi, Joséphine ?
Elle remonte son col d’imperméable blanc, le ferme de ses deux mains. Elle tremble d’avoir entendu sa voix. Ses mains sont froides, elle se sent nerveuse. Elle a honte d’attendre dans la rue. D’insister comme une femme qui s’impose. Et puis elle n’a plus honte. Une allégresse grelottante l’oblige à serrer les dents, mais elle parvient à sourire et lâche dans un souffle :
— Oui.
— Joséphine ? C’est toi ?
Il ne le croit pas. Il l’a trop attendue pour penser qu’elle est là. Il a appris la patience, l’humilité, la légèreté, il a appris à se débarrasser de tant de choses, il se dit que ce n’est pas possible, il veut refermer la fenêtre, mais il se penche encore pour écouter l’obscurité.
— C’est moi, elle répète en serrant le col de son imperméable.
Il se dit qu’il ne rêve pas. Ou alors il est fou. Il ne dépend que de lui, à cet instant, d’être un homme raisonnable, un homme qui referme la fenêtre et va reprendre sa place dans le salon éclairé en haussant les épaules. Un homme qui ne croit pas qu’une femme puisse l’attendre dans la nuit et jeter des petits cailloux contre les vitres pour lui dire qu’elle a traversé la Manche pour le retrouver.
Il se retourne. Il aperçoit Becca et Alexandre dans un coin du salon, ils regardent la télévision. Dottie est partie dans l’après-midi, elle a laissé un mot sur la commode de la chambre. Elle a trouvé un nouveau travail, elle retourne vivre chez elle. Elle le remercie de l’avoir hébergée. Elle aurait aimé rester, mais ce n’est pas sa place, elle le sait. Elle a compris. Un mot mélancolique, mais un mot qui dit qu’elle part. Il n’est pas triste quand il lit les mots. Il est soulagé. Reconnaissant qu’elle soit partie sans faire de scène ni verser de larmes.
Il fait un dernier pari, le pari de l’homme insensé qui croit aux apparitions qui jettent des cailloux, et il s’adresse encore une fois à la nuit noire, au trottoir où peut-être il n’y a personne :
— Tu es venue…
— Je suis là…
— Toi ? C’est vraiment toi ?
Il s’incline par-dessus le balcon. Tout son corps se penche, la cherche, la guette, l’invente peut-être.
— Je suis là, elle dit encore. Je suis venue te dire que je n’ai plus peur.
C’est bien elle, c’est sa voix. Il en est sûr maintenant.
— Attends-moi, je descends…
— Je t’attends…
Ça a toujours été comme ça, elle l’a toujours attendu.
Même quand elle ne le savait pas.
— C’est comme ça que ça va se passer, dis, papa ? Tu ne dis rien, tu sais pourtant ce qui va arriver…
— Je ne suis pas une diseuse de bonne aventure, Joséphine, je ne peux pas te livrer plus de détails sur ce qui t’attend…
— Tu comprends, il ne voudra pas me retrouver avec tout le monde autour de lui… Il descendra, je l’attendrai sur le trottoir. J’aurai mis ma jolie jupe qui se balance quand je marche, mon chandail blanc à gros pois noirs, des ballerines pour marcher sans trébucher et mon trench blanc que je peux remonter sur le menton pour me cacher un peu. Mon cœur battra très fort. J’aurai moins peur dans le noir. Moins peur de rougir, d’avoir les cheveux qui transpirent… On a beau se dire qu’on est guérie, qu’on est vaillante, on se trouve toujours un peu gauche… Il ouvrira la porte sur la rue, il descendra les marches en hésitant – il n’a pas encore compris que c’était pour de vrai –, il dira plusieurs fois Joséphine ? Joséphine ? et je m’avancerai lentement. Je marcherai vers lui comme dans un générique de fin de film. Il me prendra dans ses bras, il me traitera de folle et il m’embrassera… Un baiser chaud, long, tranquille, un baiser de retrouvailles. Je le sais… Je ne l’ai pas perdu, papa, je viens de le retrouver. Et je vais aller à Londres… J’en suis sûre maintenant. C’est toujours bon d’avoir quelque chose qu’on imagine, qu’on attend le cœur battant. C’est vrai que, parfois, ce quelque chose vous hisse trop haut et qu’on se casse la figure… mais je crois qu’il m’attend tout en haut des marches…
Elle envoya un baiser dans la nuit, s’entoura les épaules de ses bras, se balança sur le sol dur du balcon, chercha la petite fente qu’elle grattait du doigt et qui la rassurait.