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READ-E-BOOK » Современная русская и зарубежная проза » Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Philippe n’est pas là ?

— Il a emmené Alexandre chez le dentiste…

— Il a dit quand il rentrait ?

— Non…

— Je peux te parler, Becca ?

— C’est pas vraiment le moment, je me lance dans les desserts… C’est grave ?

— Oui.

— Ah…

Becca posa un couteau entre les pages du livre pour ne pas perdre la recette, repoussa les pommes, la farine et la cassonade, garda ses deux mains dressées en l’air tels deux candélabres blancs puis posa ses yeux bleus sur Dottie.

— Je t’écoute…

Dottie prit son courage à deux mains et dit :

— Il va falloir que je parte, n’est-ce pas ?

Les candélabres, surpris, ne bougèrent pas.

— …

— Il ne me regarde plus. Il ne me parle plus. Il ne me prend plus dans ses bras la nuit quand il fait son cauchemar. Je ne sens plus ses bras qui m’entourent… Avant, c’était moi qui le rassurais… Je m’alourdissais contre lui pour l’amarrer au sol, je me disais il a besoin de moi, il a besoin de moi quelques heures durant la nuit… et ces heures-là, Becca, elles me rendaient heureuse toute la journée…

Elle marqua une pause et murmura :

— Il n’a plus besoin de moi.

— …

— Il s’est apaisé grâce à toi, Becca. Je ne sers à rien. Je n’y suis pour rien dans le fait qu’il aille mieux…

— …

— J’avais tellement espéré, tellement espéré…

— …

— Je l’aime, Becca. Je l’aime cet homme. Mais il n’a pas menti. Il ne s’est pas moqué. Il n’a jamais prétendu qu’il m’aimait… Oh ! Becca… J’ai tant de peine…

— …

— C’est l’autre femme, n’est-ce pas ? C’est Joséphine…

Becca écoutait comme elle seule savait le faire. Avec ses oreilles, ses yeux, son cœur, sa tendresse. Et ses deux mains en candélabres blancs.

— Tu as trouvé du travail ? demanda-t-elle d’une voix douce, sans reproche.

— Oui…

— Et tu ne le disais pas…

— Je voulais rester ici…

— J’avais deviné… et il le sait, lui aussi, sûrement. Il n’ose pas te parler. Tu sais, les hommes ne sont pas les champions de l’affrontement…

— Il l’a revue ?

— Il n’y a pas que cette femme, Dottie… Il est en train de changer. Et il le fait tout seul… C’est un homme bien.

— Je le sais, je le sais, oh ! Becca…

Elle éclata en sanglots et Becca lui ouvrit les bras en écartant ses mains pour ne pas la couvrir de farine.

Dottie se laissa aller contre Becca.

— Je l’aime tellement ! Je m’étais dit qu’il finirait bien par l’oublier, qu’il s’habituerait à moi… Je me faisais légère pour prendre la place d’une plume. Oh ! je sais bien que je ne suis pas aussi bien qu’elle, aussi jolie, brillante, élégante… Suis pas finie, moi… mais je me disais que j’avais une chance…

Elle renifla, s’écarta des bras de Becca. Puis soudain, elle éclata, poussa un cri, donna des coups sur la table, des coups dans les placards, des coups dans le frigidaire, des coups dans les chaises, les pommes, le sucre et la farine.

— Et pourquoi je m’excuse en plus ? Je passe mon temps à m’excuser ! Pourquoi je me dis que je ne vaux rien ? Que je lui arrive pas à la cheville ! Qu’il est bien bon de me garder avec lui, de me laisser une petite place dans son lit ! J’ai tout changé pour lui plaire. Tout ! J’ai appris les beaux tableaux, les beaux mots, les couverts à poisson, le dos droit, la petite robe noire pour aller au concert, les applaudissements du bout des doigts, le sourire poli, et ce n’est pas assez ! Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il veut ? Il n’a qu’à le dire et je le lui donnerais ! Je donnerais tout pour qu’il me prenne avec lui. Je veux qu’il m’aime, Becca, je veux qu’il m’aime !

— On ne décide pas ces choses-là. Il t’aime beaucoup…

— Mais il ne m’aime pas. Il ne m’aime pas…

Becca ramassait les pommes, rassemblait le sucre et la farine, rinçait ses mains, ses avant-bras sous le robinet, s’essuyait au torchon accroché à la barre du four.

— Il va falloir que je rentre chez moi alors… Toute seule… Oh ! comme j’aime pas cette idée… Cet instant où je vais me retrouver dans mon petit appartement sans lui, sans vous. Où j’allumerai l’électricité en rentrant le soir et il n’y aura personne… J’étais heureuse ici.

Elle s’assit et pleura doucement, le nez écrasé dans sa main, les épaules basses.

Becca aurait voulu l’aider, mais elle savait qu’elle ne changerait pas le cours du désir et le désir n’avait pas voulu de Dottie.

Elle tendit un couteau à Dottie.

— Aide-moi. Épluche les pommes, coupe-les en gros cubes… Il faut occuper ses mains quand le cœur flanche. C’est le plus sûr moyen de repousser le chagrin.

— Tu vas devoir porter un appareil, ça ne t’ennuie pas trop ? demanda Philippe à Alexandre comme ils rentraient chez eux en voiture.

— Suis bien obligé…, soupira Alexandre en observant le profil de son père. Tu en as porté un, toi ?

— Non.

— Et maman ?

— Je ne crois pas… Je ne lui ai jamais demandé…

— Ça ne se faisait pas de votre temps ?

— Tu veux dire, il y a cent ans ?

— J’ai pas voulu dire ça…, protesta Alexandre.

— Je sais. Je plaisantais…

— Maman, elle sera jeune tout le temps, maintenant…

— Elle aurait bien aimé cette idée…

— C’est quoi ton meilleur souvenir avec elle ?

— Le jour où tu es né…

— Ah… c’était comment ?

— On était, ta mère et moi, dans la chambre de la clinique. On avait posé le matelas par terre et on a passé la première nuit tous les deux enlacés et toi, au milieu. On faisait bien attention à ne pas t’écraser, on se reculait pour te faire de la place et pourtant on n’a jamais été aussi proches. Cette nuit-là, j’ai su précisément ce que signifiait « être heureux ».

— C’était si bien ? demanda Alexandre.

— J’aurais voulu que cette nuit dure toujours…

— Ça veut dire que tu ne seras plus jamais heureux comme ça…

— Ça veut dire que je serai heureux différemment… mais que ce bonheur-là restera au sommet de tous mes bonheurs…

— Je suis heureux d’en faire partie même si je ne m’en souviens pas…

— Si ça se trouve, tu t’en souviens et tu ne le sais pas… Et toi ? s’enhardit Philippe. C’est quoi ton plus grand bonheur ?

Alexandre réfléchit. Il mâchouillait le col de sa chemise. C’était une habitude qu’il avait prise récemment.

— Il y en a eu plusieurs et c’est pas du tout les mêmes…

— Le dernier, par exemple ?

— Quand j’ai embrassé Annabelle au feu rouge en revenant du lycée… C’était mon premier vrai baiser et je crois que, moi aussi, je me suis senti le roi du monde…

Philippe ne dit rien. Il attendait qu’Alexandre précise qui était Annabelle.

— Quand j’ai embrassé Phoebe, ça n’a pas été aussi fort et avec Kris, c’était bien mais encore différent… Tu crois que je pourrai embrasser une fille avec mon appareil ? Ça va pas gêner, cette ferraille sur les dents ?

— Elle t’embrassera pour ta manière de l’écouter, de la regarder, de lui raconter des histoires, pour plein d’autres choses qu’elle verra en toi… et que, si ça se trouve, tu ne connais même pas…

— Ah…, fit Alexandre, étonné.

Il se tut. La réponse de son père ouvrait mille questions dans sa tête.

Philippe se dit qu’il n’avait jamais eu une conversation aussi longue, aussi intime avec son fils et il fut heureux. Un peu comme sur le matelas par terre à la clinique quand, l’espace d’une nuit, il avait été le roi du monde.

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