Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— On sent que vous avez été complices, tous les deux…
— Il faisait beau, ce matin-là, comme il fait toujours beau en Californie si on oublie la nappe de brume qui tache l’horizon. On a attendu longtemps, on devait être une dizaine. Un jeune homme est arrivé au volant d’une voiture, il a klaxonné comme s’il fallait qu’on lui ouvre immédiatement, qu’il ne supporterait pas d’attendre. Il est descendu, a carillonné au portail d’entrée. La porte ne s’ouvrait toujours pas. Le gardien devait être occupé… Alors il s’est garé et a attendu comme nous. Je me suis dit qu’il faisait semblant d’être un proche pour passer devant nous et je me suis avancé près de la grille pour être le premier…
Il était redevenu le jeune homme qui piétinait devant la résidence de Cary Grant. Son visage était détendu, il souriait, tendait son visage au soleil californien.
— Au bout d’une heure environ, Cary est sorti en voiture. Une belle voiture décapotable vert amande avec des ailerons argentés et un intérieur en cuir rouge. On faisait encore de belles voiture dans ce temps-là, ça devait être dans les années soixante-dix, 1972, je crois bien… Il a fait un signe de la main, très gentiment je dois dire, il nous a souri, un large et beau sourire avec sa fossette dans le menton et ses yeux chauds, doux, bons… Je me tenais là, je m’étais un peu détaché de Geneviève. Je voulais qu’il me voie tout seul, je crois même que je me suis dit qu’il y avait peut-être une chance pour qu’il…
— …
— Qu’il me dise hello my boy ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que tu es devenu ? Viens avec moi… Et je l’aurais suivi ! Je n’aurais pas hésité une seconde ! J’aurais laissé Geneviève et j’y serais allé ! J’ai eu cette illusion. Alors j’ai agi comme si je n’étais pas avec Geneviève. Je me suis avancé, il m’a regardé, il a agité la main, il a dit hello ! my boy ! qu’est ce que tu fais là ? et j’ai cru m’évanouir… J’ai dit Cary, vous me reconnaissez, vous me reconnaissez ? Cela faisait dix ans que je ne l’avais pas vu ! Et il me reconnaissait ! J’avais les pieds cloués au sol de stupeur. Ça a duré quelques secondes, mais pour moi ça a duré un an, deux ans, dix ans. J’ai revu toute ma vie en un clin d’œil, je me suis dit je laisse tomber Paris, je laisse tomber les Charbonnages de France, je laisse tomber Geneviève, je laisse tout tomber et je viens vivre avec lui. J’ai regardé sa propriété par-dessus les murs et je me suis dit voilà ma nouvelle maison, ma nouvelle vie, il faudra refaire ce bout de toit, il manque une tuile… J’étais heureux, heureux, j’avais l’impression que mon cœur allait exploser, qu’il ne pouvait plus tenir dans ma poitrine… Et alors, le jeune homme impatient s’est avancé, Cary est descendu de la voiture, il l’a pris par le bras, il a dit come on, my boy ! et d’autres choses, genre que fais-tu là ? on ne t’a pas ouvert ? Baldini devait être occupé, on a un problème avec la piscine… Il ne m’a pas vu ! Il est passé à côté de moi pour prendre le bras du jeune homme impatient… Il m’a frôlé. J’ai senti sa manche sur mon bras… J’ai baissé les yeux, je n’ai pas voulu attraper son regard, pas voulu que son regard glisse sur moi. Ou qu’il me fasse un sourire automatique, son sourire de cinéma… Ç’a été horrible. Je n’ai pas pu reprendre le volant de la voiture de location. C’est Geneviève qui nous a ramenés à l’hôtel. J’étais une chiffe molle. Sans souffle, sans vie, sans rien… Je suis resté alité tout le séjour, je ne voulais rien voir, rien manger, rien faire… J’ai cru que j’étais mort.
Il poussa un long soupir rauque, se remit à tousser, sortit son mouchoir, cracha dedans. Remit le mouchoir dans sa poche.
— Et c’est maintenant que je vais mourir, mais je m’en fiche, si vous saviez ce que je m’en fiche…
— Mais non ! Vous n’allez pas mourir ! Je vais vous aider à vivre, moi !
Il éclata d’un petit rire nerveux.
— Vous êtes très présomptueuse !
— Non. J’ai un projet. Un projet avec vous, Cary Grant et moi…
— Je vais mourir. Le médecin me l’a dit. Cancer du poumon. Je n’en ai plus que pour trois mois. Six mois, au mieux… Je n’ai rien dit à ma femme. Ça m’est égal. Ça m’est complètement égal. J’ai raté ma vie et je ne sais même pas si c’est de ma faute… Je n’étais pas armé pour cette rencontre, pas armé pour prendre les commandes de ma vie. On m’avait appris à obéir.
— Comme beaucoup d’enfants à votre époque…
— Pour lui, j’aurais eu tous les courages, pour moi, je n’en ai eu aucun. J’aurais été son larbin, son chauffeur, son secrétaire, je voulais être près de lui, tout le temps… Quand il a quitté Paris, ça a été la fin. La fin de ma vie. J’avais dix-sept ans… C’est idiot, n’est-ce pas ? Il me restait mes souvenirs, ce petit carnet noir que je relisais en cachette… Ma femme, je veux dire, ma seconde femme, ne sait rien. Elle ignore tout de moi, d’ailleurs. Je ne sais même pas si elle est inquiète quand elle m’entend tousser. Vous avez eu l’air plus concernée qu’elle tout à l’heure… C’est peut-être pour cela que je vous ai parlé. Et puis… c’est curieux de se dire qu’une étrangère connaît votre secret le plus intime. Cela fait un peu froid dans le dos…
Joséphine pensa à Garibaldi qui avait enquêté sur lui et ne fut pas fière.
— La vie me joue de drôles de tours… Je deviens intime avec des inconnus et une énigme pour mes proches, c’est bizarre, n’est-ce pas ?
Il eut un petit rire d’homme qui s’économise pour ne pas tousser.
— Ça m’est égal de mourir… Je suis fatigué d’être sur terre, fatigué de faire semblant. La mort sera, pour moi, un soulagement, la fin d’un mensonge. J’ai passé ma vie à faire semblant. Il n’y avait que Geneviève qui savait qui j’étais. J’ai beaucoup perdu en la perdant. Elle a été ma seule amie… Avec elle, je n’avais pas besoin de prétendre… Vous voulez que je vous avoue quelque chose de terrible, je m’en fiche maintenant, je peux tout dire… On n’a jamais fait l’amour ensemble, Geneviève et moi. Jamais…
— …
— Quand elle est morte, elle a emporté le passé avec elle. En un sens, j’ai été soulagé. Je me suis dit que j’allais enfin pouvoir tourner la page… La disparition du dernier témoin gênant ! Sauf que Cary Grant était toujours vivant, j’avais de ses nouvelles par les journaux, il s’était retiré du cinéma, il travaillait chez Fabergé, il faisait le représentant de charme pour une marque de cosmétiques… Il s’était encore remarié. Une cinquième femme !
— Et vous n’avez plus jamais aimé personne ?
— Plus jamais. Je me suis concentré sur ma vie professionnelle. J’ai rencontré un homme qui m’a beaucoup aidé dans ma carrière, il m’a conseillé de me remarier. Il prétendait que les hommes seuls n’inspirent pas confiance. J’ai épousé Alice, ma femme actuelle. Je ne sais pas comment j’ai réussi à faire deux enfants. Pour être comme tout le monde, sûrement. C’est tout ce qu’il me restait dans la vie, être comme tout le monde… J’ai deux garçons, lisses et éteints comme moi. On dit qu’ils me ressemblent. Cela me glace… Je ne voulais pas qu’ils tombent sur le carnet noir. Leur père amoureux d’un homme ! Quel choc ! Ma femme, je m’en moquais, à vrai dire ! Elle peut penser ce qu’elle veut, cela m’importe peu… Vous êtes mariée ?
— Je suis veuve…
— Oh ! excusez-moi…
— Ne vous excusez pas… Je suis divorcée et veuve du même homme. Moi non plus, je ne sais pas pourquoi je me suis mariée… J’étais une petite jeune fille timide qui croyait qu’elle n’avait pas le droit de respirer. Je vous ressemble beaucoup. C’est pour cela que je voudrais écrire votre histoire et je voudrais que vous m’aidiez en me racontant ce que vous n’avez pas marqué dans le petit carnet noir…