Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Elle gloussa. Il se dit que c’était gagné. Savait-elle aussi qu’à vingt ans, alors que Matisse était étudiant en droit…
— Comme moi, dit-elle. J’étudie le droit à Columbia, j’écris une thèse sur la Constitution des États-Unis.
— Eh bien… à vingt ans, il a eu une crise d’appendicite, il a fallu l’opérer et il est resté une semaine au lit. Sa mère, pour le distraire – il n’y avait pas la télévision à l’époque –, lui a offert une boîte de crayons de couleur et il s’est mis à gribouiller. Il n’a jamais repris ses études de droit et il est parti faire les Beaux-Arts à Paris…
— Moi, je dessine très mal, dit-elle, je continuerai donc mes études…
Elle étudiait le droit et préparait son bar exam. Il l’invita à dîner. Elle refusa, elle devait étudier. Il la raccompagna jusqu’au campus de Columbia sur la 116e Rue. Elle laissait échapper, quand elle levait les bras, une odeur de vanille poivrée qui l’enivrait. Ils se revirent. Elle portait des Converse de toutes les couleurs et des petits hauts assortis. Elle se couchait tôt, ne buvait pas d’alcool, était végétarienne, raffolait du tofu. Elle le mangeait salé, sucré, avec de la confiture d’airelles ou des champignons noirs. Elle lui racontait l’histoire des États-Unis et de la Constitution. Il attendait qu’elle reprenne son souffle pour l’embrasser.
Un jour, elle lui confessa qu’elle était vierge et qu’elle ne se donnerait qu’à son mari. Elle faisait partie d’un mouvement No sex before marriage. Nous sommes nombreux à pratiquer la chasteté, c’est une belle valeur, tu sais.
Il convint que cela allait poser un problème.
Il aimait toujours autant son long cou de coléoptère inquiet, ses grands yeux flous. Même s’il lui arrivait de les observer comme des éléments indépendants… Il aurait voulu les arracher et les épingler dans un cahier. Elle goûtait peu la facétie.
Un soir où il lui faisait entendre le nocturne de Chopin en mi bémol majeur, celui qu’il écoutait les yeux fermés en imposant le silence, qu’il l’avait prévenue de bien écouter la main droite qui jouait soprano comme une voix qui s’élève, légère, et la basse de la main gauche, si forte, si puissante, elle interrompit Chopin pour préciser qu’en 1787, il n’y avait que treize États confédérés et trois millions d’Américains. C’est très peu si on compare avec les pays européens, par exemple…
Outré, il décida de ne plus jamais la revoir.
Décidément, se dit-il, Glenn Gould avait raison quand il affirmait « je ne connais pas la proportion exacte, mais j’ai toujours pensé que pour chaque heure passée en compagnie d’êtres humains, il fallait x heures passées seul. Ce qu’est ce x, je l’ignore, deux heures et sept huitièmes ou sept heures et deux huitièmes, mais c’est une quantité considérable ».
Il allait arrêter de perdre un temps considérable.
Joséphine poussa la fenêtre du salon et s’installa sur le balcon. La nuit était lumineuse, éclairée par une lune qui semblait sourire d’un bon sourire de fille heureuse. La lune sourit souvent en regardant la terre. On pourrait croire qu’elle se moque si on ne lui prêtait pas cette bonhomie tranquille qui rassure.
Elle avait besoin de regarder les étoiles, de parler à son père. Le jour même, elle avait lu un article sur Patti Smith dans Le Monde. Elle avait relevé cette phrase de Pasolini, citée par la chanteuse « ce n’est pas que les morts ne parlent pas, c’est que nous avons perdu l’habitude de les écouter ». Patti Smith se promenait dans les cimetières et parlait aux morts. Joséphine avait reposé le journal et s’était dit qu’elle avait perdu l’habitude de parler à son père.
Le soir même, elle prit son édredon et alla s’asseoir sur le balcon, suivie de Du Guesclin qui ne la quittait pas d’une semelle. Partout où elle allait, il la suivait. Il l’attendait derrière la porte des toilettes, celle de la salle de bains et si elle se déplaçait pour ouvrir ou fermer une fenêtre, allumer ou éteindre la radio, rectifier le pli d’un rideau, nettoyer l’intérieur du frigo, il l’accompagnait. Il devait craindre qu’elle ne l’abandonne et lui emboîtait le pas avec application.
— Tu sais quoi, mon gros chien ? Tu deviens un peu collant…
Il la regarda avec tant d’amour qu’elle regretta de l’avoir traité de pot de colle et lui frotta les oreilles. Il gémit, elle s’excusa, elle avait oublié son otite. L’inflammation passait d’une oreille à l’autre et elle n’en finissait pas de le soigner, de lui nettoyer le pavillon irrité, de verser des gouttes, de le garder entre ses bras pour qu’il reste immobile et que les gouttes pénètrent.
Dans le ciel noir luisaient un millier d’étoiles qui scintillaient comme si elles se parlaient. Cela faisait un bruit assourdissant de lumières. Elle repéra la Grande Ourse, se concentra sur la dernière petite étoile en bout de manche et appela son père.
Il fallait toujours attendre un moment avant qu’il ne réponde…
Et il le faisait en envoyant de brefs éclairs.
Elle le remercia de lui avoir envoyé le carnet noir de Petit Jeune Homme.
— J’ai compris une chose… Une chose importante… Tu te souviens de ce jour sur la plage des Landes ? Ce jour où tu m’as emportée contre toi en me serrant très fort, en traitant Henriette de criminelle ? J’ai compris que, ce jour-là, j’étais sortie de l’eau toute seule. Toute seule, papa… Personne ne m’a aidée à me remettre sur mes deux pieds… Et, ensuite, toute ma vie, je suis sortie de l’eau furieuse, toute seule. Mais je ne le savais pas… Tu te rends compte ? Je n’accordais aucune importance à ce que je faisais… Donc, je ne pouvais pas me féliciter, me conforter, prendre confiance en moi…
Elle crut apercevoir la dernière petite étoile qui s’allumait et s’éteignait. Des éclats longs, des éclats brefs comme s’il lui parlait en morse.
— Aujourd’hui, j’ai moins peur… Tu te rappelles combien j’avais peur quand je me suis retrouvée avec Hortense et Zoé dans l’appartement de Courbevoie, sans argent, sans mari, sans aucune idée de ce qui allait m’arriver[38] ? Je n’avais plus envie de lire, plus envie d’écrire, ni d’étudier… Je me laissais rouler par la vie, par les gens qui me maltraitaient, par les factures à payer. Tu te rappelles comment je me tendais vers toi, le soir, sur le balcon de Courbevoie, en guettant un signe, une réponse, et tu te souviens que tu me parlais, que tu me donnais du courage ? C’était un dialogue entre toi et moi… Je n’en parlais à personne. On m’aurait traitée de folle…
Il lui sembla que la petite étoile avait arrêté de clignoter et brillait en continu. Cela lui donna du courage :
— Ça va mieux, aujourd’hui, papa… beaucoup mieux… J’ai arrêté de tourner en rond, de douter, de me comparer à Iris, de me juger incapable. J’ai trouvé une idée. Une idée de livre. Il est en train de s’écrire en moi. Je le nourris, je l’arrose, je ramasse tout ce que je trouve dans la vie, tous les infimes détails que personne ne voit, dont personne ne veut, et je les verse dans le livre…
Du Guesclin entendit une alarme de voiture dans la rue et aboya.
Elle étendit un bras hors de la chaleur chaude et rassurante du duvet, l’attrapa par le col et le rappela à l’ordre.
— Tu vas réveiller tout le monde !
Il se tut, fixa un point dans la nuit, dressé sur ses pattes, prêt à sauter à la gorge de l’ennemi.