Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
« Et moi ? » songe Antoine.
Le ton se nuance de tendresse pour parler de la petite sœur :
Annetta, Annetta, sorellina. Miracle qu'elle ait pu fleurir dans cette sécheresse.
Sœur cadette. Sœur de ses désespoirs d'enfant, de ses rébellions. Unique clarté, source fraîche, source unique dans cette ombre aride.
« Et moi ? » Mais voici : un peu plus loin, il est question d'un frère âgé, Humberto :
Parfois, dans le regard, de son aîné, Giuseppe a discerné l'effort d'une sympathie…
L'effort ? Ingrat !
… d'une sympathie tarée d'indulgence. Mais, entre eux, dix ans, un abîme. Humberto se cachait de Giuseppe, qui mentait à Humberto.
Antoine s'arrête. Le malaise qu'il ressentait au début s'est dissipé ; peu importe que la matière de ces pages soit si personnelle. Il s'interroge : que valent les jugements de Jacques ? En gros, tout cela, même ce qui concerne Humberto, est assez exact. Mais quel souffle de rancune ! Après trois ans de séparation, de solitude, trois années sans nouvelles des siens, faut-il que Jacques haïsse son passé, pour avoir de tels accents ! Antoine s'inquiète : s'il retrouve la trace de son frère, retrouvera-t-il le chemin de son cœur ?
Il feuillette le reste de la nouvelle, pour voir si Humberto… Non, il y est à peine nommé. Secrète déception…
Mais ses yeux tombent sur un passage dont l'accent pique sa curiosité :
Sans amis, roulé en boule, courbé sur son désordre, livré aux secousses…
L'existence de Giuseppe, seul à Rome. L'existence de Jacques, en quelque ville étrangère ?
Certains soirs. Dans sa chambre, un air trop lourd. Le livre tombe. Il souffle la lampe et part dans la nuit, jeune loup. Rome de Messaline, quartiers sordides semés de pièges et d'attraits. Lueurs équivoques sous le rideau effrontément baissé. Ombre peuplée, ombres qui s'offrent, ombres qui quêtent, luxure. Il file au long des murs troués d'embuscades. Se fuit-il lui-même ? Quel apaisement pour cette soif ? Des heures, l'écrit hanté de folies non commises, il erre, insensible, les jeux brûlés, la fièvre aux mains, la gorge râpeuse, aussi étranger à lui que s'il avait vendu âme et corps. Sueur d'anxiété, sueur de concupiscence. Il tourne en rond et rôde par les ruelles. Il frôle et refrôle les mêmes trébuchets. Des heures. Des heures.
Trop tard. Les lumières s'éteignent sous les rideaux louches. Les rues se vident. Seul avec son démon. Prêt à n'importe quelle chute. Trop tard. Impuissant, asséché par l'excès cérébral du désir.
La nuit s'achève. Pureté tardive du silence, religieuse solitude de l'aube. Trop tard.
Écœuré, fourbu, insatisfait, avili, il se traîne jusqu'à sa chambre, il se glisse entre ses draps. Sans remords. Mystifié. Mâchant jusqu'au jour blême l'amertume de n'avoir pas osé.
Pourquoi cette page est-elle pénible à Antoine ? Il se doutait bien que son petit avait vécu, qu'il s'était sali à beaucoup de rencontres ; il est prêt à dire : « Tant pis ! » Et même : « Tant mieux ! » Pourtant…
Il se hâte de tourner quelques feuillets. Il ne parvient pas à lire avec suite, et devine, tant bien que mal, le déroulement des faits.
La villa des Powell, au bord du golfe, est peu distante du palais Seregno. Pendant les vacances, Giuseppe et Sybil voisinent. Courses à cheval, soirées en barque…
À la villa Lunadoro, Giuseppe venait tous les jours, Sybil ne se refusait à aucune rencontre. L'énigme de Sybil. Giuseppe tournait autour, sans joie.
Cet amour de Giuseppe encombre le récit ; Antoine en est importuné.
Il s'oblige cependant à lire, en partie, une scène assez longue, qui suit un semblant de rupture entre les jeunes gens.
Six heures du soir. Giuseppe arrive à la villa. Sybil. Le jardin saoulé d'odeurs cuve sa journée de soleil. Prince de légende, Giuseppe avance entre deux murs de feu, l'allée des grenadiers en fleurs qu'embrase le couchant. Sybil, Sybil. Personne. Fenêtres closes, stores baissés. Il s'arrête. Autour de lui, affolantes, les hirondelles percent l'air de jets qui sifflent. Personne. Sous la pergola peut-être, derrière la maison ? Il se retient de courir.
À l'angle de la villa, une bouffée au visage, le son du piano. Sybil. La baie du salon est ouverte. Que joue-t-elle ? Déchirants soupirs, plaintive interrogation qui s'élève dans la douceur du soir. Inflexions humaines, phrase parlée et pourtant insaisissable, à jamais intraduisible en langage clair. Il écoute, il approche, il pose le pied sur le seuil. Sybil n'a rien entendu. Le visage impudemment découvert. Paupières qui battent, bouche tendue, tout n'est qu'aveu. L'âme est dessous ce masque, l'âme et l'amour sont ce masque même. Solitude transparente, secret surpris, viol, étreinte dérobée. Elle joue. La volute des sons s'enroule à cet instant merveilleux. Sanglot vite étouffé, détresse qui s'allège et plane et demeure suspendue avant de se résoudre miraculeusement dans le silence, comme dans l'espace un vol d'oiseaux, fuyant.
Sybil a levé les mains. Le piano vibre, on percevrait en y posant la paume le tumulte d'un cœur qui vit. Elle se croit seule. Elle tourne la tête. Une lenteur, une grâce inconnue de lui. Tout à coup…
Littérature, littérature ! Ce parti pris de touches brèves et brutales est exaspérant.
Jacques aurait-il été réellement épris de Jenny ?
L'imagination d'Antoine devance le récit. Il revient au texte.
Enfin le nom de Humberto frappe de nouveau son regard. Une courte scène au palais Seregno, un soir que le conseiller est arrivé dîner à l'improviste, en compagnie de son fils aîné :
L'immense salle à manger. Trois fenêtres cintrées, sur un ciel rose ou fume le Vésuve. Murs de stuc, pilastres verts qui portent la coupole en trompe l'œil.
Bénédicité. Les grosses lèvres du conseiller remuent. Son signe de croix emplit la salle. Humberto se signe par convenance. Giuseppe, raidi, ne se signe pas. On s'assied. Austérité de la grande nappe blanche. Les trois couverts, trop espacés. Filippo, chaussé de feutre, et ses plats d'argent.
Plus loin :
Devant le père, le nom même des Powell n'est jamais prononcé. Il a refusé de connaître William. Cet étranger. Un peintre. Pauvre Italie, carrefour, proie des errants. L'an dernier, pour trancher dans le vif : Je t'interdis de voir ces hérétiques.
Soupçonne-t-il qu'on lui désobéit ?
Antoine s'impatiente, tourne des pages.
Voici de nouveau le frère aîné :
Humberto jette quelques nouvelles inoffensives. Le silence se referme. Un beau front, Humberto. Regard méditatif et fier. Sans doute ailleurs est-il jeune, ardent. Il a fait des études. Devant lui, un avenir de lauréat. Giuseppe aime son frère. Pas comme un frère. Comme un oncle qui pourrait devenir un ami. S'ils étaient seuls assez longtemps, peut-être Giuseppe parlerait-il. Leurs tête-à-tête sont rares et d'avance composés. Pas d'intimité possible avec Humberto.
« Évidemment », se dit Antoine, en se rappelant l'été de 1910. « C'est à cause de Rachel, c'est ma faute. »
Il interrompt sa lecture, et, songeur, appuie avec lassitude sa tête au dossier. Il est déçu : ce bavardage littéraire ne mène à rien, laisse entier le mystère du départ.