Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Ils marchaient vite ; ce qui n'empêchait pas Jalicourt d'entretenir la conversation. Son urbanité s'accommodait mal du silence. Il parlait de choses et d'autres, avec une amabilité cavalière. Mais, plus il se montrait affable, et plus on le sentait distant.
Ils arrivèrent place du Panthéon. Jalicourt gravit les quatre étages sans ralentir le pas. Sur son palier, le vieux gentilhomme se redressa, se découvrit, et, s'effaçant, il poussa devant Antoine le battant de sa porte comme si elle eût donné accès à la Galerie des Glaces.
Le vestibule fleurait tous les légumes du pot-au-feu. Jalicourt ne s'y attarda point, et fit cérémonieusement passer son visiteur dans le salon qui précédait le cabinet de travail. Le petit appartement se trouvait tout encombré de meubles marquetés, de sièges en tapisserie, de bibelots, de vieux portraits. Le cabinet de travail était une pièce sombre, qui paraissait exiguë et fort basse, parce que le panneau du fond était entièrement occupé par une pompeuse tapisserie représentant le cortège de la reine de Saba chez le roi Salomon et tout à fait disproportionnée avec la hauteur du mur ; il avait fallu replier les bords, si bien que les personnages, beaucoup plus grands que nature, avaient les jarrets coupés et touchaient la corniche de leurs diadèmes.
M. de Jalicourt fit asseoir Antoine. Lui-même s'installa sur les coussins aplatis et décolorés d'une bergère, placée devant un bureau d'acajou en grand désordre ; c'est là qu'il travaillait. Entre les deux oreilles du fauteuil, sur ce fond de velours olive, sa tête renversée, son visage osseux, le grand nez busqué, la perspective fuyante du front, et ces boucles blanches, comme poudrées, prenaient du style.
— « Voyons », dit-il, en jouant avec la chevalière qui glissait de son doigt maigre, « que je rappelle mes souvenirs… Les premiers rapports que j'ai eus avec Monsieur votre frère ont été de correspondance. À ce moment-là — il doit y avoir quatre ou cinq ans — Monsieur votre frère devait préparer l'École. Il m'avait écrit, autant qu'il me souvient, à propos d'un des livres que j'ai fait paraître en ces temps lointains. »
— « Oui », dit Antoine, « À l'aube d'un siècle ».
— « J'ai dû garder sa lettre. Le ton m'avait frappé. Je lui ai répondu ; je l'ai même engagé à venir me voir ce qu'il n'a pas fait, — du moins, à cette époque-là. Il a attendu d'être reçu à l'examen d'entrée, pour se présenter à moi : et ceci est la deuxième phase de nos relations. Courte phase : une heure d'entretien. Monsieur votre frère est venu chez moi, un soir, assez tard, à l'improviste, il y a trois ans, un peu avant la rentrée, c'est-à-dire au début de novembre. »
— « Juste avant son départ ! »
— « Je l'ai reçu ; je reçois toujours les jeunes gens. Sa physionomie énergique, passionnée, presque fiévreuse ce soir-là, m'est restée présente à l'esprit. » (Jacques lui avait paru exalté et assez fat.) « Il hésitait entre deux déterminations, et venait me demander avis : devait-il entrer à l'École et y terminer sagement ses études universitaires ? Ou bien, devait-il prendre une autre voie ? — que, d'ailleurs, lui-même ne semblait pouvoir préciser, et qui était, je pense, renoncer aux examens, travailler à sa guise, écrire. »
— « Je ne savais pas », murmura Antoine. Il se rappelait ce qu'avait été sa propre vie, pendant ce dernier mois avant l'embarquement de Rachel ; et il se reprocha d'avoir entièrement abandonné Jacques à lui-même.
— « Je vous avoue », continua Jalicourt, avec un rien de coquetterie fort seyante, « que je ne sais plus très bien ce que je lui ai conseillé. J'ai dû — naturellement — l'engager à ne pas abandonner l'École… Pour des êtres de sa trempe, notre enseignement est, somme toute, inoffensif : ils savent choisir, d'instinct ; ils ont — comment dirais-je ? — une désinvolture de bonne race, qui ne se laisse pas mettre en lisière. L'École n'est fatale qu'aux timides et aux scrupuleux… Au reste, il m'a paru que Monsieur votre frère venait me consulter pour la forme, et que sa résolution était prise. C'est justement l'indice d'une vocation, qu'elle soit impérieuse. N'est-ce pas ? Il m'a parlé, avec une violence… juvénile, de l'esprit universitaire, de la discipline, de certains professeurs ; et même, si j'ai bonne mémoire, de sa vie de famille, de la vie sociale… Cela vous étonne ? J'aime beaucoup les jeunes gens. Ils m'aident à ne pas vieillir par trop vite. Ils devinent qu'il y a en moi, sous le professeur de littérature, un vieux poète impénitent auquel ils peuvent parler hardiment ; et Monsieur votre frère, si j'ai bonne mémoire, ne s'en est pas fait faute… Je goûte assez l'intolérance des jeunes. C'est bon signe qu'un adolescent soit en révolte, par nature, contre tout. Ceux de mes élèves qui sont arrivés à quelque chose étaient tous de ces indociles, entrés dans la vie “l'injure à la bouche”, comme disait mon maître, M. Renan…
« Mais, revenons à Monsieur votre frère. Je ne sais plus bien comment nous nous sommes quittés. Toujours est-il que, peu de jours après, le surlendemain peut-être, j'ai reçu de lui un feuillet, que j'ai encore. Une vieille habitude de compilateur… »
Il se leva, ouvrit un placard et revint avec un dossier qu'il mit sur la table.
— « Ce n'est pas une lettre : une simple transcription d'un poème de Whitman, sans autre signature. Mais l'écriture de Monsieur votre frère n'est pas de celles qu'on oublie : elle est belle, n'est-ce pas ? »
Tout en parlant, il parcourait des yeux le billet qu'il venait de déplier. Il le tendit à Antoine, qui reçut un choc : cette écriture nerveuse, simplifiée à l'excès, et pourtant régulière, ronde, comme râblée ! L'écriture de Jacques…
— « Malheureusement », poursuivait Jalicourt, « j'ai dû jeter l'enveloppe. D'où m'écrivait-il ?… Au reste, cette citation de Whitman ne prend pour moi son véritable sens qu'aujourd'hui. »
— « Je ne suis pas assez fort en anglais pour comprendre ça, à la lecture », avoua Antoine.
Jalicourt reprit la feuille, l'approcha de son monocle, et traduisit :
— « A foot and light-hearted I take to the open road… À pied et le cœur léger, je prends la route ouverte, la grand-route. Bien portant, libre, le monde devant moi !
Devant moi, le long chemin brunâtre qui conduit n'importe où… wherever I choose… n'importe où je veux !
Désormais, je ne demande pas de bonne fortune… je ne fais plus appel à la bonne fortune, c'est moi qui suis la bonne fortune !
Désormais je ne pleurniche plus, je ne… postpone no more… je ne temporise plus, je n'ai plus besoin de rien !
Finies les doléances intérieures, les bibliothèques, les discussions critiques !