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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Vigoureux et satisfait… I travel… Je m'élance… I travel the open road… J'arpente la grand'route ! »

Antoine soupira.

Il y eut un court silence, qu'il rompit :

— « Et la nouvelle ? »

Jalicourt tira du dossier un fascicule de revue.

— « La voici. Elle a paru dans Calliope, en septembre. Calliope est une revue de jeunes, très vivante, qui est éditée à Genève. »

Antoine s'était emparé de la brochure et la maniait d'une main fébrile. Et tout à coup il se heurta de nouveau à l'écriture de son frère. Au-dessus du titre de la nouvelle : la Sorellina, Jacques avait écrit ces lignes :

« Ne m'avez-vous pas dit, ce fameux soir de novembre : “Tout est soumis à l'action de deux pôles. La vérité est toujours à double face” ?

« L'amour aussi, quelquefois.

« Jack BAULTHY. »

Antoine ne comprit pas. Plus tard. Une revue genevoise. Jacques serait-il en Suisse ? Calliope… 161, rue du Rhône, à Genève.

Ah, c'était bien le diable, si, à la revue, on ne trouvait pas son adresse !

Il ne tenait plus en place. Il se leva.

— « J'ai reçu ce fascicule à la fin des vacances », expliquait Jalicourt. « J'ai tardé à répondre, je n'ai pu m'exécuter qu'hier. J'ai d'ailleurs bien failli expédier ma lettre à Calliope. C'est par hasard que je me suis ravisé : écrire dans une revue suisse n'implique pas forcément que l'on ait quitté Paris… » (Il omettait de dire que le prix de l'affranchissement avait influé sur sa décision.)

Antoine n'écoutait pas. Intrigué au-delà de toute patience, le feu aux joues, happant par-ci par-là une phrase troublante, énigmatique, il feuilletait machinalement ces pages qui étaient de son frère, qui étaient Jacques ressuscité. Pressé d'être seul, comme s'il attendait de cette lecture une révélation, il prit assez brièvement congé.

Jalicourt, en le reconduisant jusqu'à la porte, trouva le moyen de lui glisser mille choses aimables ; ses phrases, ses gestes, semblaient appartenir à un cérémonial.

Dans le vestibule, il s'arrêta et pointa l'index sur la Sorellina qu'Antoine tenait sous son bras.

— « Vous verrez, vous verrez… » fit-il. « Je sens bien que c'est plein de talent. Mais moi, j'avoue… Non !.. Je suis trop vieux. » Et, comme Antoine esquissait un mouvement de politesse : « Si. Je ne comprends plus ce qui est très nouveau… Il faut se faire une raison. On se fige… Tenez, en musique, j'ai encore eu la chance de pouvoir évoluer : après avoir été un wagnérien forcené, j'ai pourtant compris Debussy. Mais il était temps ! Voyez-vous que j'aie manqué Debussy ?… Eh bien, aujourd'hui, je suis sûr, Monsieur, qu'en littérature je manquerais Debussy… »

Il s'était redressé. Antoine le considérait avec une curiosité admirative : vraiment, le vieux gentilhomme pouvait avoir grand air. Il était debout sous le plafonnier : le front, les cheveux rayonnaient ; ses arcades sourcilières surplombaient deux cavités, dont l'une, vitrée, s'allumait par instants d'un reflet d'or, comme une fenêtre au couchant.

Antoine voulut protester une dernière fois de sa gratitude. Mais Jalicourt semblait se réserver comme un monopole toute manifestation de politesse. Il coupa court, allongea le bras et tendit cavalièrement sa main grande ouverte :

— « Veuillez me rappeler au souvenir de M. Thibault. Et puis, cher Monsieur, ne me laissez pas sans nouvelles, je vous prie… »

V

Le vent était tombé, il bruinait, et la lueur des réverbères n'était qu'un halo dans le brouillard. Il était trop tard pour entreprendre des démarches ; Antoine ne songeait qu'à rentrer au plus tôt.

Pas de taxi à la station. Il dut descendre à pied la rue Soufflot, serrant la Sorellina contre lui ; mais son impatience croissait à chaque pas, et devint bientôt irrésistible. Au coin du boulevard, la Grande-Brasserie, illuminée, offrait, sinon l'isolement, du moins un gîte immédiat qu'Antoine accepta.

Dans le tambour d'entrée, il croisa deux jouvenceaux imberbes qui, bras dessus, bras dessous, riaient en se parlant ; d'amour, sans doute ? Antoine entendit : « Non, mon vieux, si l'esprit humain pouvait concevoir une relation entre ces deux termes… » Antoine se sentit au cœur du quartier Latin.

Au rez-de-chaussée, les tables étaient prises et, pour atteindre l'escalier, il dut traverser un nuage de fumée tiède. L'entresol était réservé aux jeux. Autour des billards, ce n'était qu'appels, rires et disputes : « 13 ! 14 ! 15 ! » — « La poisse ! » — « Enc'quore fosse queue ! » — « Eugène, un bock ! » — « Eugène, un byrrh ! » Tapageuse gaieté, que le claquement froid des billes ponctuait comme un staccato d'appareil morse.

Tout était juvénile sur ces visages : la roseur de la joue sous la barbe naissante, l'œil frais derrière le binocle, la gaucherie, la vivacité, le lyrisme des sourires, qui proclamaient la joie d'éclore, d'espérer tout, d'exister.

Antoine zigzaguait parmi les joueurs, cherchant quelque place à l'écart. Le grouillement de ces êtres jeunes le distrayait un instant de sa préoccupation, et, pour la première fois, il sentit peser sa trentaine.

« 1913… », songeait-il ; « belle couvée… Plus saine et peut-être encore plus allante que la jeunesse d'il y a dix ans, la mienne… »

Ayant peu voyagé, il ne pensait pour ainsi dire jamais à son pays. Pourtant, ce soir, il eut pour la France, pour l'avenir national, un sentiment nouveau, de confiance, de fierté. Mêlé soudain de mélancolie : Jacques aurait pu être l'une de ces promesses… Et où était-il ? Que faisait-il en ce moment ?

Au fond de la salle, quelques tables étaient libres et servaient de vestiaire. Il songea qu'on ne serait pas mal, sous cette applique, derrière ce rempart de manteaux. Personne aux alentours, si ce n'est un couple paisible : le mâle, un gamin, pipe au bec, lisait l'Humanité, indifférent à sa compagne qui, tout en sirotant un lait chaud, s'amusait, seule, à polir ses ongles, à compter sa monnaie, à inspecter ses quenottes dans sa glace de poche et à observer du coin de l'œil les nouveaux venus : ce vieil étudiant soucieux qui, déjà, plongeait dans un livre avant d'avoir choisi sa consommation, l'intrigua quelques secondes.

Antoine s'était mis à lire, mais il ne parvenait pas à rassembler son attention. Machinalement, il prit son pouls, qui battait vite ; il s'était bien rarement trouvé si peu maître de lui.

Le début, d'ailleurs, avait de quoi dérouter :

Pleine chaleur. Odeur de terre séchée, poussière. Le chemin grimpe. Les étincelles jaillissent du roc sous le fer des chevaux. Sybil est en avant. Dix heures sonnent à San Paolo. Le rivage effiloché se découpe sur du bleu cru. Azur et or. À droite, à perte de vue, Golfo di Napoli. À gauche, un peu d'or solidifié émerge de l'or liquide, Isola di Capri.

Jacques, en Italie ?

Antoine saute impatiemment quelques pages. Étrange style…

Son père. Les sentiments de Giuseppe pour ce père. Inaccessible coin de son âme, buisson d'épines, brûlure. Des années d'idolâtrie inconsciente, enragée, rétive. Tous les élans naturels rebutés. Vingt ans, avant de s'être résigné à la haine. Vingt ans, avant d'avoir compris qu'il fallait bien haïr. De plein cœur, haïr.

Antoine s'arrête, mal à l'aise. Ce Giuseppe ? Il reprend les pages du début ; il s'efforce au calme.

La première scène est une promenade à cheval de deux jeunes gens, de ce Giuseppe, qui ressemble à Jacques, avec Sybil, une jeune fille qui doit être Anglaise, car elle dit :

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