Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
L'orchestre joue un refrain d'opérette viennoise, que reprennent en sourdine toutes les lèvres et qu'accompagnent, ici et là, d'invisibles siffleurs. Le couple paisible n'a pas bougé : la femme a bu son lait ; elle fume et s'ennuie ; de temps à autre, posant son bras nu sur l'épaule de son ami, qui a déplié les Droits de l'Homme, elle lui caresse distraitement le lobe de l'oreille, et bâille comme une chatte.
« Peu de femmes », remarque Antoine. « Presque toutes fraîches, d'ailleurs… Mais reléguées au second plan… Simples associées de plaisir. »
Une discussion s'élève entre deux tablées d'étudiants ; les noms de Péguy, de Jaurès, éclatent comme des pétards.
Un jeune Israélite au menton bleu est venu s'asseoir entre les Droits de l'Homme et la chatte, qui ne s'ennuie plus.
Antoine fait un effort pour se remettre à lire. Il a perdu sa page. En feuilletant la revue, il tombe sur les dernières lignes de la Sorellina :
… Ici, la vie, l'amour sont impossibles. Adieu.
… Attrait de l'inconnu, attrait d'un lendemain tout neuf, ivresse. Oublier, recommencer tout.
Le premier train pour Rome. Rome, le premier train pour Gênes. Gênes, le premier paquebot.
Il n'en faut pas plus pour ranimer d'un coup l'intérêt d'Antoine. Patience, le secret de Jacques est là, caché entre les lignes ! Il faut aller jusqu'au bout, lire calmement, page après page.
Il revient en arrière, met son front dans ses mains, s'applique.
Voici l'arrivée d'Annetta, la sorellina, qui vient d'un couvent suisse où elle terminait ses études :
Un peu changée, Annetta. Autrefois, les servantes en étaient fières. E una vera napoletana. Petite napolitaine. Des épaules grasses. La peau sombre. La bouche charnue. Les yeux aussi éclatent de rire, à propos de tout, à propos de rien.
Pourquoi donc avoir mêlé Gise à cette histoire ? Et pourquoi en avoir fait la véritable sœur de Giuseppe ?… D'ailleurs, dès la première scène entre le frère et la sœur, Antoine éprouve quelque gêne.
Giuseppe est allé au-devant d'Annetta ; ils reviennent en voiture au palais Seregno :
Le soleil a disparu derrière les crêtes. Bercement de la vieille calèche sous le parasol qui branle. Ombre. Soudaine fraîcheur.
Annetta, son babil. Elle a passé le bras sous celui de Giuseppe. Et bavarde. Il rit. Qu'il était seul, jusqu'à ce soir. Sybil ne dissipe pas la solitude. Sybil, Sybil, eau sombre éternellement limpide, vertige de pureté, Sybil.
Le paysage se rétrécit autour de la calèche. Glissement du crépuscule à la nuit.
Annetta s'est pelotonnée, comme autrefois. Un rapide baiser. Lèvres chaudes, élastiques, rêches de poussière. Comme autrefois. Au couvent aussi, rires, babillages, baisers. Comme autrefois, frère et sœur. Giuseppe, épris de Sybil, quelle chaude douceur il trouve aux caresses de la sorellina. Il lui rend ses baisers. N'importe où, sur l'œil, dans les cheveux. Baisers fraternels, qui claquent. Le cocher rit. Elle bavarde, le couvent, n'est-ce pas, les examens. Giuseppe aussi, à bâtons rompus, le père, l'automne prochain, l'avenir. Il se retient, il ne prononcera pas le nom des Powell. Annetta est pieuse. Dans sa chambre, l'autel de la Madone a six bougies bleues. Les Juifs ont crucifié Jésus, ils n'avaient pas deviné le Fils de Dieu. Mais les hérétiques savaient. Ils ont renié la Vérité, par orgueil.
En l'absence du père, le frère et la sœur s'installent au palais Seregno.
Certaines pages sont, d'un bout à l'autre, désagréables à Antoine :
Le lendemain, Giuseppe encore couché, Annetta entre. Un peu changée tout de même, Annetta. Toujours ce regard large et pur, vaguement étonné, mais plus chaud, et qu'un rien troublerait à jamais. Elle vient de son lit. Encore molle et tiède. Ébouriffée, pas coquette, enfant. Comme autrefois. Elle a déjà sorti des malles ses souvenirs de Suisse, des images, tiens. Ses lèvres vont et viennent sur les dents rangées. Et sa chute en ski. Une pointe de roche dans la neige. Encore la marque au genou, regarde. Son mollet, sa jambe, sous le peignoir. Sa cuisse nue. Elle palpe la cicatrice, pâle boutonnière sur la peau brune. Distraitement. Elle se plaît à caresser sa chair. Matin et soir elle aime son miroir et sourit à son corps. Elle bavarde. Elle pense à mille choses. Les leçons de manège. J'aimerais monter à cheval avec toi, ou bien un poney, costume d'amazone, on galoperait sur la plage. Elle palpe toujours. Elle plie et déplie son genou brillant. Giuseppe bat des cils et s'allonge dans son lit. Le peignoir retombe, enfin. Elle court à la fenêtre. L'éclat du matin sur le golfe. Paresseux, neuf heures, courons nous baigner.
Cette intimité se prolonge plusieurs jours. Giuseppe partage son temps entre sa sorellina et l'énigmatique Anglaise.
Antoine parcourt des pages, sans s'arrêter.
Un jour que Giuseppe est venu chercher Sybil, pour une promenade sur le golfe, a lieu une scène qui semble décisive. Antoine la lit en entier, malgré d'insupportables « fioritures » :
Sybil, sous la pergola, au bord du soleil. Pensive. Sa main, dans la lumière, appuyée au pilier blanc. Elle guettait ? — Je vous ai attendu hier. — Je suis resté près d'Annetta. — Pourquoi ne l'amenez-vous pas ? L'intonation déplaît à Giuseppe.
Antoine saute un peu plus loin :
… Giuseppe cesse de ramer. L'air s'arrête autour d'eux. Silence ailé. Le golfe est de mercure. Splendeur. Mol clapotis de l'eau contre la barque. — À quoi pensez-vous ? — Et vous ? Silence. — Nous pensons aux mêmes choses, Sybil. Silence. L'altération de leurs voix. — Je pense à vous, Sybil. Silence, long silence. — Et moi aussi je pense à vous. Il tremble. — Pour toute la vie, Sybil ? Ah, elle renverse le front. Il voit les lèvres s'écarter avec douleur, la main saisir le bord de bois. Silencieux engagement, presque triste. Le golfe brasille sous le feu vertical. Reflets, éblouissement. Chaleur. Immobilité. Le temps, la vie, suspendus. Oppression intolérable. Par bonheur, un vol de mouettes ramène autour d'eux le mouvement. Elles s'élancent et s'abaissent, rasent l'eau, plongent du bec, se relèvent. Étincellement d'ailes au soleil, cliquetis d'épées. Nous pensons aux mêmes choses, Sybil.
Jacques, en effet, allait beaucoup chez les Fontanin, cet été-là. L'amour, déçu peut-être, de Jacques pour Jenny, a-t-il pu provoquer le départ de Jacques ?
Quelques pages encore, et soudain l'action semble se précipiter.
À travers des scènes de vie quotidienne qui rappellent à Antoine l'existence de Jacques et de Gise à Maisons, il suit l'inquiétante évolution de cette tendresse entre frère et sœur. Ont-ils conscience du caractère de cette intimité ? Pour Annetta, elle sait bien que sa vie est toute soulevée vers celle de Giuseppe ; mais c'est de bonne foi, tant sa candeur est réelle, qu'elle prête à ses ardeurs le masque d'un sentiment naturel et permis. Pour Giuseppe, l'amour déclaré qu'il porte à Sybil semble bien, au début, l'occuper et l'aveugler assez pour qu'il ne distingue pas l'attrait physique que sa sœur exerce sur lui. Mais combien de temps pourra-t-il se leurrer sur la nature de son attachement ?
Une fin d'après-midi, Giuseppe propose à la sorellina :
Veux-tu, une promenade à la fraîche, dîner dans une auberge, une grande course jusque dans la nuit ? Elle bat des mains. Je t'aime, Beppino, quand tu es gai.