Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Vers cinq heures, Antoine arrivait place du Panthéon. Vieille maison. Pas d'ascenseur. (Sa fougue, d'ailleurs, l'eût empêché de le prendre.) Il grimpa quatre à quatre.
— « M. de Jalicourt est sorti. Mercredi… Son cours à l'École normale, de 5 à 6… »
« Du calme », se dit Antoine, en descendant. « Juste le temps d'aller voir ma scarlatine. »
Avant six heures, il sautait de taxi devant l'École normale.
Il se rappela sa visite au directeur, après la disparition de son frère ; puis, ce jour d'été déjà lointain, où il était venu dans cette sombre bâtisse attendre avec Jacques et Daniel le résultat de l'examen d'entrée.
— « Le cours n'est pas terminé. Montez au palier du premier étage. Vous verrez les élèves sortir. »
Un courant d'air perpétuel sifflait sous les préaux, dans les escaliers, dans les couloirs. Les lampes électriques, parcimonieusement distribuées, avaient des airs fumeux de quinquets. Ces dalles, ces arcades, ces portes claquantes, cet escalier monumental, obscur et délabré, où, sur des murs crasseux, des pancartes en lambeaux flottaient au vent d'automne, tant de solennité, tant de silence et d'abandon, faisaient penser à quelque évêché de province, à jamais désaffecté.
Quelques minutes s'écoulèrent. Antoine, figé, attendait. Sur le carreau, glissèrent des pas mous : un élève, hirsute, débraillé, traînant la savate et balançant un litre au bout de son bras, dévisagea Antoine et passa.
De nouveau, le silence. Et, tout à coup, un bourdonnement : la porte de la salle céda, dans un brouhaha de séance parlementaire ; des étudiants, en grappes, riant, s'interpellant, se pressaient les uns contre les autres ; puis, en hâte, se dispersèrent dans les corridors glacés.
Antoine guettait. (Le professeur, évidemment, sortait le dernier.) Quand la ruche lui parut vidée, il s'approcha. Au fond d'une salle en boiseries, garnie de bustes et mal éclairée, un grand bonhomme à cheveux blancs, debout et courbé, rangeait nonchalamment des papiers sur une table. Ce ne pouvait être que M. de Jalicourt.
Il se croyait seul. Au bruit que fit Antoine, il se redressa en grimaçant. Il était grand et se tournait presque de profil pour regarder devant lui, car il ne voyait que d'un œil, à travers un monocle épais comme une lentille. Dès qu'il eut aperçu quelqu'un, il quitta sa place, et, d'un geste courtois, fit signe au visiteur d'avancer.
Antoine attendait un vieux professeur. La vue de ce gentilhomme, habillé de clair et qui semblait descendre de cheval plutôt que de chaire, le surprit.
Il se présenta :
— « … le fils d'Oscar Thibault, votre collègue de l'Institut… Le frère de Jacques Thibault, à qui vous avez écrit hier… » Et, comme l'autre, sourcils dressés, affable et hautain, ne bronchait pas, Antoine brûla les étapes : « Que savez-vous de Jacques, Monsieur ? Où est-il ? »
Le front de Jalicourt eut un frémissement ombrageux.
— « Vous allez me comprendre, Monsieur », repartit Antoine. « Je me suis permis d'ouvrir votre lettre. Mon frère a disparu. »
— « Comment, disparu ? »
— « Disparu depuis trois ans ! »
Jalicourt, assez brusquement, avait avancé la tête. À travers le monocle, son œil myope et perçant dévisageait le jeune homme, de tout près. Antoine sentit sur sa joue le souffle du professeur.
— « Oui, depuis trois ans », répéta-t-il. « Sans motiver son départ. Sans donner signe de vie, ni à mon père ni à moi. À personne. Sauf à vous, Monsieur. Alors, vous comprenez, j'accours… Nous ne savions même pas s'il était encore vivant ! »
— « Vivant ? Il l'est, puisqu'il vient de faire paraître cette nouvelle ! »
— « Quand ? Où ? »
Jalicourt ne répondit pas. Son menton pointu, rasé, creusé d'un fort sillon, jaillissait, assez arrogant, des hautes pointes du faux col. Ses doigts effilés jouaient avec l'extrémité de la moustache, qui tombait, longue, soyeuse et très blanche. Il murmura évasivement :
— « Après tout, je ne sais pas. La nouvelle n'était pas signée “Thibault” ; c'est moi qui ai cru pouvoir identifier un pseudonyme… »
Antoine balbutia :
— « Quel pseudonyme ? » Déjà une affreuse déception l'étreignait.
Jalicourt, qui ne le perdait pas de vue, s'émut et rectifia :
— « Pourtant, Monsieur, je ne crois pas m'être trompé. »
Il restait sur la défensive. Non qu'il craignît outre mesure les responsabilités ; mais il avait une répugnance native de l'indiscrétion, et l'horreur de s'immiscer dans le privé des gens. Antoine comprit qu'il aurait une méfiance à vaincre ; il expliqua :
— « Ce qui aggrave tout, c'est que, depuis un an, mon père est condamné. Le mal progresse. Quelques semaines encore, et ce sera la fin. Nous n'étions que deux enfants. Alors, votre lettre, vous comprenez pourquoi je l'ai décachetée ? Si Jacques vit, si je peux l'atteindre, le prévenir de ce qui se passe, je le connais, il me reviendra ! »
Jalicourt réfléchit une seconde. Des tics tourmentaient son visage. Puis, spontanément, il tendit la main.
— « C'est différent », dit-il. « Je ne demande qu'à vous aider. » Il parut hésiter : son regard fit le tour de la salle. « Impossible de causer ici. Vous plairait-il de m'accompagner jusque chez moi, Monsieur ? »
Ils traversèrent ensemble, vite et sans mot dire, l'École déserte où mugissait la bise.
Dès qu'ils furent dans la paisible rue d'Ulm, Jalicourt reprit, sur un ton amical :
— « Je voudrais pouvoir vous aider. Le pseudonyme m'a paru clair : Jack Baulthy. N'est-ce pas ? D'autant que j'ai bien reconnu l'écriture ; j'avais, une fois déjà, reçu de votre frère une lettre… Je vous dirai le peu que je sais. Mais expliquez-moi d'abord… Pourquoi est-il parti ? ».
— « Ah, pourquoi ? Je n'ai jamais pu trouver une raison plausible. Mon frère est un violent, un inquiet… je n'ose pas dire : un visionnaire. Tous ses actes sont plus ou moins déroutants. On croit le connaître, et, chaque jour, il est différent de ce qu'il a été la veille… Il faut vous dire, Monsieur, que Jacques, à quatorze ans, avait déjà fait une fugue : il avait décampé, un beau matin, entraînant avec lui un camarade, et on les a retrouvés, trois jours après, sur la route de Toulon. En médecine — je suis médecin — les fugues morbides sont depuis longtemps décrites et caractérisées. La première fuite de Jacques pouvait, à la rigueur, être pathologique. Mais cette disparition, pendant trois ans ?… Et pourtant nous n'avons rien trouvé dans sa vie qui ait pu motiver son départ : il semblait heureux ; il avait passé ses vacances, au calme, avec nous ; il avait été brillamment reçu à Normale et devait entrer à l'École au début de novembre. Son acte n'a pas dû être prémédité car il est parti sans bagages, presque sans argent, n'emportant guère que des papiers. Il n'avait prévenu aucun ami. Mais il avait envoyé au directeur de l'École une lettre de démission que j'ai vue et qui est datée du jour de sa disparition… À cette époque-là, moi, j'ai fait un voyage de deux jours : c'est pendant mon absence que Jacques a disparu. »
— « Mais… Monsieur votre frère hésitait beaucoup à entrer à l'École, n'est-ce pas ? » insinua Jalicourt.
— « Croyez-vous ? »
Jalicourt n'insista pas, et Antoine se tut.
L'évocation de cette période tragique l'émouvait toujours. L'absence dont il venait de parler, c'était son voyage au Havre, Rachel, la Romania, l'arrachement… Et, le jour même où il revenait, pantelant, à Paris, c'était pour trouver la maison bouleversée : son frère, parti depuis la veille ; son père déchaîné, têtu, ayant alerté la police, vociférant : « Il est allé se tuer ! », sans qu'on pût tirer de lui autre chose. Le drame de famille s'était greffé à vif sur le drame d'amour. Maintenant, d'ailleurs, il considérait que cette secousse lui avait été salutaire. L'idée fixe de trouver la piste du fugitif avait chassé l'autre obsession. Très pris par son hôpital, il avait usé tout son temps libre à courir les bureaux de la Préfecture, la Morgue, les agences privées. Il avait dû faire face à tout : à l'agitation maladive, encombrante, de son père ; au désespoir qui, un moment, avait sérieusement fait craindre pour la santé de Gise ; aux visites des amis ; au courrier quotidien ; aux multiples enquêtes des agents lancés dans toutes les directions, même à l'étranger, et qui, sans cesse, donnaient de faux espoirs. Somme toute, cette vie harassante l'avait, à ce moment-là, sauvé de lui-même. Et quand, après des mois de vains efforts, il avait fallu peu à peu renoncer aux recherches, l'habitude se trouvait prise pour lui de vivre sans Rachel.