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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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En Angleterre, dès qu'il le faut, nous nous contentons de situations provisoires. Cela nous permet de décider et d'agir. Vous autres, Italiens, vous voulez d'abord du définitif. Elle pense : en ceci du moins je serais déjà Italienne, inutile qu'il le sache.

Sur la hauteur, les deux jeunes gens descendent de cheval pour se reposer :

Elle saute à terre avant Giuseppe, cravache l'herbe roussie pour chasser les lézards et s'assied. Droite sur le sol brûlant.

— Au soleil, Sybil ?

Giuseppe s'allonge le long du mur, dans l'ombre étroite. Il appuie sa tête au crépi chaud, et regarde. Ses gestes, songe-t-il, ne demanderaient qu'à être gracieux, mais elle ne consent jamais à elle-même.

Antoine est si fébrile qu'il passe d'un paragraphe à l'autre, essayant de comprendre avant d'avoir lu. Son regard accroche une phrase au vol :

Elle est Anglaise et protestante.

Il lit le passage :

Pour lui, tout en elle est exceptionnel. Adorable, odieux. Attrait, qu'elle soit née, qu'elle ait vécu, qu'elle vive, dans un monde presque inconnu de lui. La tristesse de Sybil. Sa pureté. Cette camaraderie. Son sourire. Non, elle sourit des yeux, jamais des lèvres. Ce sentiment qu'il a pour elle, sévère, exaspéré, hargneux. Elle le blesse. Elle semble désirer qu'il soit de race inférieure, mais en souffrir. Elle dit : Vous, les Italiens. Vos gens du Sud. Elle est Anglaise et protestante.

Une femme que Jacques a rencontrée, aimée ?… Avec laquelle il vit, peut-être ?

Descente à travers les vignes, les citronniers. La plage. Un troupeau, poussé par un bambin, regard sombre, l'épaule nue sous le haillon. Il siffle pour appeler sur ses talons deux chiens blancs. La cloche de la vache qui mène, tinte. Immensité. Soleil. Les pieds font des trous d'eau dans le sable.

Ces descriptions agacent Antoine, qui passe deux pages.

Voici la jeune Sybil chez elle :

Villa Lunadoro. Bâtisse croulante, assiégée de roses. Double parterre, comblé de fleurs vivaces…

Littérature… Antoine tourne le feuillet, et ceci l'arrête, un instant :

La roseraie, écroulement de pourpres, voûte basse de fleurs en paquets, dont l'odeur, au soleil, à peine tolérable, pénètre la peau, s'insinue dans les veines, trouble la vue, ralentit ou précipite les pulsations du cœur.

Que lui rappelle cette roseraie ? Elle mène à la volière ou palpitent les pigeons blancs. Maisons-Laffitte ? Au fait, protestante ! Sybil serait-elle ?… La voici :

Sybil, en amazone, s'est jetée sur un banc. Bras écartés, lèvres jointes, l'œil dur. Dès qu'elle est seule, tout redevient clair, la vie ne lui a été donnée que pour rendre Giuseppe heureux. C'est quand il n'est pas là que je l'aime. Les jours où j'attends le plus désespérément qu'il vienne, je suis sûre de le faire souffrir. Absurde cruauté. Honte. Celles qui peuvent pleurer ont de la chance. Moi, ce cœur clos, induré.

Induré ? Antoine sourit : un mot de médecin, un mot qui vient de lui, sans doute.

Me devine-t-il ? Comme je voudrais qu'il me devine. Et dès qu'il semble me deviner, je ne peux pas, je ne peux plus, je me détourne, je mens, n'importe, n'importe quoi, il faut que j'échappe.

Et voici la mère, maintenant :

Mrs. Powell descend le perron. Du soleil dans ses cheveux blancs. Elle protège ses yeux avec sa main et sourit avant de parler, avant d'avoir aperçu Sybil. Une lettre de William, dit-elle. Une si bonne lettre. Il a commencé deux études. Il restera quelques semaines encore à Paestum.

Sybil se mord les lèvres. Désespoir. Attendait-elle le retour de son frère pour se déchiffrer, se comprendre ?

Plus de doute : Mme de Fontanin, Jenny, Daniel, tout un ramassis de souvenirs.

Antoine passe.

Il feuillette le chapitre suivant. Il voudrait retrouver cette page sur le père Seregno.

Voici… Non, il s'agit du palais Seregno, une vieille demeure sur le bord du golfe :

… de longues fenêtres cintrées qu'encadrent des rinceaux peints à la fresque…

Des descriptions : le golfe, le Vésuve.

Antoine saute des pages, piquant une phrase de-ci de-là, pour comprendre.

Ce Giuseppe habite seul avec les domestiques, dans cette résidence d'été. Sa sœur, Annetta, est à l'étranger. La mère est morte — naturellement. Le père, le conseiller Seregno, retenu à Naples par une haute magistrature, ne vient que le dimanche et quelquefois un soir en semaine. « Ce que faisait Père à Maisons », remarque Antoine.

Il débarquait du bateau pour dîner. Digestion. Des cigares, et les cent pas dans le péristyle. Levé tôt pour gourmander les valets d'écurie, les jardiniers. Il rembarquait, taciturne, sur le premier bateau du matin.

Ah, le portrait du père… Antoine l'aborde en tremblant :

Le conseiller Seregno. Une réussite sociale. Tout, en lui, se pénètre, se complète. Situation de famille, situation de fortune, intelligence professionnelle, esprit d'organisation. Autorité officielle, consacrée, agressive. Probité anguleuse. Les plus dures vertus. Et aussi l'aspect physique. Assurance, carrure. Violence sous pression, qui toujours menace et toujours se contient. Majestueuse caricature, qui s'est imposée au respect de tous, à la crainte. Fils Spirituel de l'Église, et citoyen modèle. Au Vatican comme à la Cour, au Tribunal, à son bureau, en famille, à table, partout, lucide, puissant, irréprochable, satisfait, immobile. Une force. Mieux, un poids. Non pas force agissante, mais force inerte, qui pèse. Un ensemble parachevé, un total. Un monument.

Ah, son petit rire froid, intérieur…

Devant les yeux d'Antoine, tout se brouille un instant. Il s'étonne que Jacques ait osé. Comme elle lui semble implacable, cette page vengeresse, lorsqu'il évoque le vieillard déchu :

Monture guillerette, Trilby, petit coursier…

Entre son frère et lui, la distance s'est accentuée soudain.

Ah, son petit rire froid, intérieur, pour clore un silence outrageant. Vingt ans de suite, Giuseppe a subi ces silences, ces rires. Dans la révolte.

Oui, haine et révolte, tout le passé de Giuseppe. S'il pense à sa jeunesse, un goût de vengeance lui monte. Dès la prime enfance, tous ses instincts, à mesure qu'ils prennent forme, entrent en lutte contre le père. Tous. Désordre, irrespect, paresse, qu'il affiche, par réaction. Un cancre, et honteux de l'être. Mais c'est ainsi qu'il s'insurge le mieux contre le code exécré. Irrésistible appétit du pire. Les désobéissances ont la saveur de représailles.

Enfant sans cœur, disaient-ils. Lui qu'un cri d'animal blessé, qu'un violon de mendiant, qu'un sourire de signora croisée sous un porche d'église, faisait sangloter le soir dans son lit. Solitude, désert, enfance réprouvée. L'âge d'homme a pu venir, sans que Giuseppe ait cueilli sur une autre bouche que celle de sa petite sœur un mot de douceur prononcé pour lui.

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