Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
Giuseppe a-t-il prémédité ce qu'il va faire ?
Après un repas improvisé dans un village de pêcheurs, il entraîne la jeune fille sur des routes qu'elle ne connaît pas.
Il marche vite. À travers les citronniers, des sentiers de pierres qu'il a suivis vingt fois avec Sybil. Annetta s'étonne. Tu es sûr du chemin ? Il tourne à gauche. Une pente. Un vieux mur, une porte basse arrondie. Giuseppe s'arrête et rit. Viens voir. Elle approche sans défiance. Il pousse la porte, une clochette tinte. Tu es fou. Il l'entraîne, en riant, sous les sapins. Le jardin est noir. Elle a peur, elle ne comprend pas, Giuseppe.
Elle est entrée à la villa Lunadoro.
La porte basse, arrondie, la clochette, ce massif de sapins, tous les détails, cette fois, sont si fidèles…
Mrs. Powell et Sybil sont sous la pergola. Je vous présente ma petite sœur. On l'installe, on la questionne, on lui fait fête. Annetta croit rêver. Annetta, entre deux hérétiques. L'accueil de la maman, ses blancs cheveux, son sourire. Venez avec moi que je vous donne des roses, mon enfant. La roseraie, voûte obscure, répand tout alentour sa violence, sa douceur.
Sybil et Giuseppe sont restés seuls. Prendre sa main ? Elle se déroberait. Plus forte que sa volonté, plus que son amour, cette réserve rigide. Il songe : Qu'elle se laisse malaisément aimer.
Mrs. Powell a cueilli des roses pour Annetta. Roses pourpres, petites, serrées et sans épines, roses pourpres au cœur noir. Il faudra revenir, my dear, Sybil vit tellement seule, Annetta croit rêver. C'est là ce clan maudit ? Se peut-il qu'elle ait craint ces gens comme un maléfice ?
Antoine saute une page.
Voici Annetta et Giuseppe sur le chemin du retour.
La lune est cachée. La nuit est plus sombre. Annetta se sent légère, enivrée. Ces Powell. Annetta suspend au bras de Giuseppe le poids de son jeune corps, et Giuseppe l'entraîne, tête haute, le cœur au loin, dans son rêve. Se confiera-t-il ? Il n'y tient plus, se penche. Tu comprends que ce n'est pas seulement pour Will que je vais là.
Elle ne distingue pas son visage, mais le sourd lyrisme de sa voix. Pas seulement pour William ? Le sang se précipite dans ses veines. Elle n'avait rien deviné. Sybil ? Sybil et Giuseppe ? Elle suffoque, elle se dégage, elle voudrait fuir, blessée, la flèche au flanc. Pas la force. Ses dents claquent. Quelques pas. Elle mollit, chancelle, et renversant la nuque s'affaisse dans l'herbe sous les hauts tilleuls.
Il s'agenouille, il n'a pas compris. Qu'y a-t-il ? Mais elle jette ses bras comme des tentacules. Ah, cette fois, il a compris. Elle s'agrippe, se soulève, se presse contre lui, sanglote. Giuseppe, Giuseppe.
Cri de l'amour. Il ne l'a jamais entendu. Jamais, jamais, Sybil, murée dans son énigme. Sybil, l'étrangère. Et contre lui cette détresse, Annetta. Contre lui ce corps jeune, voluptueux et plein, abandonné. Mille pensées ensemble dans sa tête, leur amoureuse enfance, tant de confiance, tant de tendresse, il peut l'aimer, elle est de son climat, il veut la consoler, la guérir. Contre lui, cette tiédeur animale qui l'enlace, les jambes soudain. Vague brusque qui emporte tout, et la conscience. Sous ses narines l'odeur connue et neuve des cheveux, sous sa livre un visage ruisselant, une lèvre houleuse. Complicité de la nuit, des parfums, du sang, invincible transport. Il penche une bouche d'amant sur cette bouche humide, entrouverte, qui attend sans savoir quoi. Elle reçoit le baiser, ne le rend pas encore, mais comme elle s'y abandonne, comme elle y revient. Quel double et furieux élan se heurte au joint de ces deux bouches. Gravité tragique. Suavité. Confusion des haleines, des membres, des désirs. Les arbres, au-dessus d'eux, tournoyent, les étoiles s'évanouissent. Vêtements soulevés, épars, irrésistible attraction, découverte, contact de chairs inconnues, écrasement, contact, écrasement viril, humble consentement éperdu, prise, prise, ivresse douloureuse, nuptiale.
Ah ! une seule haleine et le temps suspendu.
Silence grondant d'échos, bourdonnements, angoisse diffuse, immobilité. Le visage de l'homme, haletant, effondré sur la tendre poitrine, le bruit des cœurs qui tapent, les bruits contrariés de leurs deux cœurs distincts qui ne peuvent prendre l'unisson.
Et, subit, ce vif rayon de lune, regard indiscret et brutal, qui les sépare d'un coup de fouet.
Ils se sont relevés très vite. Égarement. Bouches tordues. Ils tremblent. Ce n'est pas de honte. De joie. De joie et de surprise. De joie et de désir encore.
Au creux du lit d'herbe, en paquet, les roses s'effeuillent sous la lune. Alors, ce geste romantique. Annetta saisit la gerbe, la secoue. Un vol de pétales couvre l'herbe foulée qui garde l'empreinte d'un seul corps.
Antoine s'arrête, frémissant, révolté.
Stupeur ! Gise ? Est-ce croyable ?
Et, cependant, tout ce passage sue la véracité : non seulement le vieux mur, la clochette, la roseraie, mais lorsqu'ils roulent ensemble, embrassés, toute fiction cède, ce n'est plus sur un chemin pierreux d'Italie ni même à l'ombre des citronniers, c'est dans cette herbe drue de Maisons, qu'Antoine imagine trop bien, c'est sous les tilleuls séculaires de l'avenue. Oui. Jacques a bien emmené Gise chez les Fontanin, et, par une semblable nuit d'été, au retour… Naïveté ! Avoir vécu si près d'eux, si près de Gise, et ne s'être douté de rien ! Gise ? Que ce petit corps chaste et clos ait pu cacher un pareil secret, non, non…
Au fond de lui, Antoine résiste et se refuse encore à croire.
Tant de détails, pourtant ! Les roses… Les roses rouges ! Ah, maintenant il comprend l'émoi de Gise, lorsqu'elle a reçu ce colis anonyme d'un fleuriste de Londres, et pourquoi, sur cet indice qui semblait presque insignifiant, elle avait si fort exigé qu'on entreprît en Angleterre une enquête immédiate ! Elle était seule, évidemment, à comprendre le message de ces roses pourpres, un an, jour pour jour, peut-être, après la chute sous les tilleuls !
Jacques aurait donc habité Londres ? Et l'Italie ? Et la Suisse ?… Serait-il encore en Angleterre ?… On peut bien, de là-bas, collaborer à cette revue de Genève…
Et, brusquement, d'autres parties s'éclairent, comme si, un à un, s'écroulaient de larges pans d'ombre autour d'un point confusément lumineux. L'absence de Gise, son obstination à être envoyée dans ce couvent anglais ! Pour se mettre, parbleu, à la recherche de Jacques ! (Et Antoine se reproche, maintenant, d'avoir abandonné, dès le premier échec, la piste du fleuriste londonien !)
Il essaie de réfléchir avec un peu de suite, mais trop de suppositions, trop de souvenirs aussi, font irruption dans sa tête. Tout le passé lui apparaît ce soir sous un jour neuf. Comme il s'explique maintenant le désespoir de Gise, après la disparition de Jacques ! Désespoir dont il n'a pas soupçonné toute la signification, mais qu'il s'est efforcé d'adoucir. Il se souvient de ses rapports avec Gise, de sa compassion. D'ailleurs, n'est-ce pas de cette pitié que, peu à peu, son sentiment pour Gise est né ? À cette époque, ce n'était ni avec son père, buté à l'hypothèse du suicide ni avec la vieille Mademoiselle toute à ses prières, à ses neuvaines, qu'Antoine pouvait parler de Jacques. Gise, au contraire, il la sentait si proche, si fervente ! Chaque jour, après le dîner, elle descendait aux nouvelles. Il avait plaisir à la mettre au courant de ses espoirs, de ses démarches. N'est-ce pas au long de ces soirées d'intimité qu'il avait pris goût à cet être vibrant, replié sur son amoureux mystère ? Qui sait s'il n'avait pas subi, à son insu, le charme capiteux de ce jeune corps déjà consacré ? Il se rappelle les gestes affectueux de la petite, ses câlineries d'enfant qui souffre. Annetta… Comme elle l'a bien trompé ! Et lui que l'absence de Rachel avait laissé dans un complet dénuement sentimental, comme il s'était vite imaginé… Misère ! Il hausse les épaules. Il s'est épris de Gise, simplement parce qu'il avait de l'affectivité sans emploi ; il a cru que Gise avait un penchant pour lui, parce que, dans cette passion mutilée, dans ce désarroi, elle s'était attachée au seul être capable de lui retrouver son amant !